France

Erasmus, mention «doit mieux faire»

Yves Labat, mis à jour le 14.06.2010 à 13 h 13

La France est championne d'Europe de l'envoi d'étudiants à l'étranger. Mais c'est un presqu'échec. Pour la France, et l'Europe.

Sonnez trompettes et buccins, la France est devenue Championne d'Europe de l'envoi d'étudiants à l'étranger dans le cadre d'Erasmus!

Faut-il vraiment se réjouir?

OUI, parce l'Europe ne se construira qu'avec des citoyens mobiles et qu'il faut donc se battre pour la mobilité étudiante.

OUI, parce qu'il faut saluer la franche progression du nombre de stages réalisés à l'étranger avec l'aide d'Erasmus car il est désormais établi qu'un stage à l'étranger est un atout pour l'emploi.

OUI, parce qu'il faut se féliciter de la progression des chiffres en 2008-2009 après une légère baisse l'année précédente... la moindre bonne nouvelle concernant la construction européenne devant être poussée en avant!

OUI parce qu'il faut soutenir un ministre de l'Education qui porte le message européen que «la mobilité (étudiante) ne devait plus être l'exception mais devenir la règle», et affirme qu'il «faut poursuivre l'effort pour augmenter les mobilités Erasmus».

Mais construit-on vraiment l'Europe en ayant aidé l'an dernier, en France, seulement 23.560 étudiants à partir en formation et 4.723 à partir en stages en Europe sur un total d'un peu plus de 2 millions d'étudiants inscrits?

Le processus de Bologne, lancé en 1999, s'était fixé comme objectif de construire un espace européen de l'enseignement supérieur de tout premier plan. En 2002, la stratégie de Lisbonne renforçait encore cette ambition: les chefs d'Etat et de gouvernement y déclaraient avoir «décidé que les systèmes européens d'éducation et de formation deviendraient une référence de qualité au niveau mondial d'ici à 2010.»

Changer de braquet

La mobilité étudiante en Europe est une des clés de l'avenir de notre territoire commun. Mais malgré de nombreux efforts, nous sommes encore en phase d'échauffement et la montagne est toujours face à nous: la mobilité reste coûteuse, les bourses encore complexes à obtenir, la faible connaissance des langues toujours un obstacle, les classes moyennes n'ont pas accès à des financements pour les aider, les stages à l'étranger sont encore l'apanage de privilégiés qui disposent d'un réseau personnel. Et pourtant, Erasmus existe depuis 1987.

Alors, à quoi ressemblerait, en quelques traits de crayon, une politique qui permettrait de changer de braquet?

Tout d'abord, il semble difficile de traiter de la mobilité étudiante sans évoquer l'amont et l'aval: en amont, l'acquisition, durant les études primaires et secondaires, d'un haut niveau de maîtrise des langues européennes, véritable sésame de l'agilité géographique — le jour encore lointain où les pays membres assumeront leur multilinguisme, l'Europe sera un véritable territoire d'opportunités individuelles; en aval, la mobilité intra-européenne pendant la vie active dont on sait qu'elle permet des carrières plus rapides, mieux rémunérées et avec un risque de chômage plus faible. Une politique de mobilité étudiante est donc une brique, certes centrale, d'un édifice plus vaste qui est celui de l'adaptation des européens à leur territoire. Et il va bien falloir faire évoluer les mentalités européennes qui veulent que la sédentarité géographique soit un acquis social.

La sédentarité éducative n'est pas un acquis social

Ensuite, si la France est championne de la mobilité étudiante avec des chiffres si faibles, que penser des autres pays de l'Union? Nous sommes bien face à un problème européen. Pourquoi n'est-il pas pris en main par l'Union? Pourquoi les politiques éducatives sont-elles l'apanage des souverainetés locales (Rappelons que là où les Etats membres dépensent en moyenne 5.748 euros par élève/étudiant par an, le budget de l'Union ne leur consacre que... 9 euros pendant la même période?

Le développement du multilinguisme, l'harmonisation des couvertures sociales pour les étudiants et des retraites pour les enseignants, la reconnaissance transfrontalière des conventions de stage afin d'éviter le cycle des prélèvements/remboursements fiscaux qui grèvent les trésoreries des stagiaires, le nécessaire rapprochement entre les universités et les entreprises pour inciter ces dernières à prendre des stagiaires européens, la généralisation à l'ensemble des pays de l'Union du système des Volontaires Internationaux en Entreprises (VIE), merveilleuse spécificité française... Comment peut-on imaginer que ces sujets puissent aboutir dans le cadre de politiques souveraines?

Tout ceci devrait être pris en charge par une Autorité Européenne avec un responsable jugé sur les résultats. Cette Autorité pourrait s'appuyer sur un transfert minime de ressources des Etats vers l'Union. On pourrait imaginer, sans être pris pour un révolutionnaire, doubler ce que l'Union dépense pour la formation des citoyens européens (de 9 à 18 euros par an). On commencerait à disposer ainsi d'un cadre d'action à la hauteur des stratégies d'aujourd'hui si brillamment et clairement formulées.

Enfin, le problème du financement reste à adapter notamment pour les classes moyennes, notamment en France. Un étudiant à l'étranger a besoin pour vivre d'environ 500 à 600 euros par mois et d'un investissement initial de 700 à 1000 euros (voyage, caution du logement, assurance..). L'accès aux bourses — c'est une moyenne qui peut varier d'une université à une autre, d'une région à une autre — n'est, dans l'immense majorité des cas, plus accessible à partir d'un revenu de 4.100 euros nets par mois par foyer. Que peut décemment consacrer un couple avec 2 enfants qui serait «au bord du seuil» pour financer la mobilité d'un de ses enfants? Pourquoi l'Aide Personnalisée au Logement (APL) qui est la seule aide non assujettie à conditions de ressources des parents s'arrête-t-elle aux frontières françaises? Pourquoi ne pas faire du financement de la mobilité étudiante un cas de déblocage de l'épargne salariale? Pourquoi ne pas instituer un prêt à taux zéro de 700 euros à tout étudiant partant dans un autre pays d'Europe afin de couvrir ses frais de déplacement et d'installation? Des solutions existent, peu coûteuses, pour pousser les étudiants à la mobilité géographique.

Des solutions simples existent

Ne nous endormons donc pas sur des pourcentages qui ne sont, en fait, qu'un cache-misère. Nous sommes les premiers en Europe, bravo! Mais de quoi l'Europe a-t-elle besoin pour exister dans le concert des blocs qui émergent sous nos yeux ? D'une France, championne européenne avec un taux de mobilité de 1,3% de son effectif étudiant? Ou bien de jeunes Européens, agiles et mobiles, dont 20% en moyenne auraient passé au moins un an en dehors de leur pays pendant leurs études?

Nous sommes en 2010, date limite de la stratégie de Lisbonne. Avons-nous atteint l'objectif? Qui se soucie vraiment aujourd'hui de savoir si l'engagement collectif et solennel de nos gouvernants pris il y a huit ans a été effectivement respecté? Faut-il souffler dans nos trompettes pour cet anniversaire là aussi?

Yves Labat

Image: L'Auberge espagnole, de Cédric Klapish. BAC FILMS

Yves Labat
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