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Le porte-avions Fujian, nouvel étendard de la menace maritime chinoise

Temps de lecture : 8 min

Le fleuron de la marine chinoise a été mis à l'eau le 17 juin dernier. Un moyen pour le pays de montrer qu'il peut rivaliser avec les grandes puissances mondiales.

Fanfare, rubans, applaudissements de marins: le troisième porte-avions chinois a été accueilli comme une star. | Capture d'écran Binkov's Battlegrounds via YouTube
Fanfare, rubans, applaudissements de marins: le troisième porte-avions chinois a été accueilli comme une star. | Capture d'écran Binkov's Battlegrounds via YouTube

Le 17 juin, sur le chantier naval de Jiangnan, au nord-est de Shanghai, un nouveau porte-avions chinois, le Fujian, a quitté la cale numéro 4 pour être mis à l'eau. L'événement a donné lieu à une cérémonie qualifiée de «courte mais festive» par le Global Times.

Les chaînes de télévision ont diffusé des images de centaines de marins avec casquette et pantalon blanc applaudissant devant le navire décoré de guirlandes, tandis qu'une fanfare jouait des musiques militaires. D'immenses jets d'eau ont ensuite arrosé la coque du porte-avions sur laquelle, conformément à la tradition, une bouteille de champagne a été lancée.

Fujian est le nom d'une province de Chine, juste en face de l'île de Taïwan et dont l'actuel président, Xi Jinping, a été le gouverneur de 1999 à 2002. Ce porte-avions participe pleinement à la volonté des dirigeants chinois de renforcer et de moderniser l'armée chinoise. Il est le plus imposant navire de sa marine, avec un volume de 80.000 tonnes et une longueur de 320 mètres. Mais il ne va pas immédiatement entrer en service.

Le bateau va en effet d'abord rester quelques mois à terre pour parachever son équipement. Ensuite, il doit faire quelques déplacements en mer de Chine pour, indique l'Armée populaire de libération (APL), «tester de manière approfondie ses capacités globales et ses équipements spécifiques». Des avions de l'APL s'entraîneront également à apponter et à décoller. Puis, à une date non encore précisée, le Fujian devrait être opérationnel et entrer en service.

Un gros budget et des
technologies modernes

Jusqu'ici, la République populaire de Chine ne possédait que deux porte-avions. Le premier a été construit dans les années 1980, à Mykolaïv en Ukraine, sur les bords de la mer Noire, du temps de l'URSS. Avec une capacité de 67.500 tonnes, il était dénommé Varyag et n'était pas totalement achevé.

En 1998, l'Ukraine devenue indépendante a décidé, pour l'équivalent de 19 millions d'euros, de le vendre à la ville de Macao, qui désirait en faire un vaste casino flottant. Mais ce projet ne s'est pas réalisé et c'est l'armée chinoise qui, en 2002, a récupéré ce porte-avions et l'a renommé en lui donnant le nom de la province du Liaoning. Des ingénieurs chinois ont pris le temps de terminer et de rééquiper le navire, qui est entré en service en 2017.

Parallèlement, l'expérience acquise sur cette remise en état du Liaoning a permis à la Chine de construire un deuxième porte-avions, le Shandong, du nom d'une autre province chinoise. Ce bâtiment de 48.000 tonnes a été mis sur pied dans les chantiers navals du port de Dalian, dans le nord-est du pays, et est entré en service en 2019.

Le Fujian, lui, a été entièrement conçu et réalisé par la Chine. Il relève d'un programme de défense dont le budget a été multiplié par dix en quinze ans. Avec ce porte-avions, l'industrie navale chinoise tenait à l'évidence à montrer qu'elle maîtrise les technologies les plus modernes et qu'elle a les moyens financiers de les appliquer.

«La marine chinoise a gravi
une marche»

Mais avant que le Fujian ne puisse être observé en mer, les experts militaires se posent de nombreuses questions à son sujet. Notamment depuis que le ministère chinois de la Défense a laissé entendre que, sur ce bâtiment, ce ne sera pas avec des catapultes à vapeur –comme sur la plupart des porte-avions– que les avions seront propulsés vers l'envol, mais avec des catapultes électromagnétiques. Lesquelles peuvent être réarmées très rapidement et assurent une grande rapidité de décollage à des avions chargés de davantage de munitions.

Or, un tel équipement ne se trouve que sur le USS Gérald R. Ford, le dernier-né des onze porte-avions de la marine américaine, et, en France, sur le Charles-de-Gaulle. Ces deux porte-avions sont à propulsion nucléaire, ce qui est un net avantage en matière d'autonomie, de rayon d'action et pour l'utilisation de ces catapultes électromagnétiques, gourmandes en énergie. Le Fujian, fonctionnant grâce à des turbines à vapeur, est quant à lui à propulsion conventionnelle. En tout cas, du fait de sa taille, ce nouveau porte-avions chinois sera en mesure de porter des avions plus imposants que ne le faisaient ses deux prédécesseurs.

Quelques détails ont été révélés à Pékin sur les équipements du navire. En particulier, des chercheurs de l'Académie chinoise de la technologie des véhicules de lancement, spécialistes des fusées porteuses, ont mis au point des déflecteurs anti-souffle. Ces matériels du pont d'envol du porte-avions servent à bloquer et dévier les gaz d'échappement extrêmement chauds des moteurs d'avions de chasse, permettant ainsi d'éviter que le bâtiment ne soit endommagé ou les personnels blessés.

«L'objectif du Parti communiste est que la Chine soit une grande puissance militaire à l'horizon 2049.»
Éric Vincent Grillon, conseiller en stratégie à Amarante international

Par ailleurs, la Chine est en train de terminer la mise au point d'un appareil KJ-600 qui semble être un avion d'alerte comparable au Hawkeye américain. D'autre part, pour remplacer les Shenyang J-15 –avions de chasse et de lutte antinavires dérivés des Soukhoï Su-33 russes–, devrait apparaître prochainement un avion de combat furtif, probablement une nouvelle version du Shenyang FC-31.

«Avec ce porte-avions, la marine chinoise a gravi une marche», selon Éric Vincent Grillon, conseiller en stratégie à Amarante international. Il estime que «les Chinois sont dans une opération de rattrapage dans laquelle ils ont les États-Unis en vis-à-vis. L'objectif du Parti communiste est que la Chine soit une grande puissance militaire à l'horizon 2049.» Car en 2049 sera célébré le centenaire de l'installation du pouvoir communiste en Chine. Cette année-là, Pékin prévoit d'avoir achevé de mettre en place une armée renouvelée, comportant notamment une marine militaire puissante rivalisant avec celle des États-Unis.

Une menace plus lourde
pour Taïwan

Dans l'immédiat, le premier rôle du Fujian sera, comme avant lui pour le Liaoning et le Shandong, de patrouiller régulièrement près de la chaîne des îles qui se situent dans la mer du Japon, en mer de Chine méridionale et non loin de Taïwan. C'est là toute une zone maritime où la Chine se considère chez elle. Plusieurs atolls déserts y ont été transformés en îles habitées. Des aéroports y sont amplement équipés en antennes radio et systèmes radars, qui permettent de contrôler tout ce qui se passe aux alentours. De plus, des avions de combat peuvent se poser sur ces aéroports qui complètent les possibilités offertes par les porte-avions.

Mais le Fujian, transportant un important groupe aérien, pourra à l'évidence remplir bien d'autres fonctions. Il pourrait, par exemple, jouer un rôle en cas d'offensive sur Taïwan. Le vice-amiral (2e section) Jean-Louis Vichot, qui a été commandant du sous-marin lanceur d'engins Le Téméraire, avant de diriger les forces maritimes du Pacifique, considère qu'un pareil bâtiment peut «à la fois protéger une flotte et projeter de la puissance à terre».

«Le groupe aérien, ça sert à réduire la puissance du pays dans lequel vous voulez aller et où, lui, ne veut pas que vous veniez. Pour Taïwan, ce n'est pas forcément nécessaire, puisque l'île est à portée de la côte chinoise: 300 km, aujourd'hui, ce n'est rien pour un avion. Mais le fait d'avoir un porte-avions, voire plusieurs, peut permettre de faire peser sur Taïwan une menace qui arriverait de l'Est alors que toutes ses défenses anti-aériennes sont aujourd'hui orientée vers l'Ouest.»

«C'est un outil de puissance. Imaginez que dans un pays d'Afrique par exemple, on commence à s'en prendre aux cadres chinois. Un porte-avions fera, en plus ample, comme on faisait autrefois avec les canonnières.»
L'amiral Jean-Louis Vichot

À tout le moins, le Fujian va contribuer à mettre en valeur l'importance qu'a la marine chinoise. L'existence même de ce navire adresse principalement un message aux États-Unis, mais aussi aux pays riverains de mer de Chine méridionale dont le Japon, le Vietnam ou les Philippines.

Au-delà, ce porte-avions pourrait aussi, au besoin, être amené à sécuriser des intérêts économiques que la Chine a notamment développés en Afrique ou au Moyen-Orient. C'est ce que pense l'amiral Jean-Louis Vichot: «Avec un porte-avions, vous déplacez une base aérienne. C'est un outil de puissance. Imaginez que dans un pays d'Afrique par exemple, on commence à s'en prendre aux cadres chinois. Un porte-avions fera, en plus ample, comme on faisait autrefois avec les canonnières. Il enverra des avions faire des passages à basse altitude. Au besoin ils bombarderont quelques colonnes armées hostiles et ça calmera les ardeurs adverses.»

Vers un porte-avions à
propulsion nucléaire?

De son côté, Éric Vincent Grillon considère qu'il faudra en savoir plus sur la façon dont le Fujian vise à avoir, où qu'il se trouve, «un rendement opérationnel important. Ce porte-avions devra être accompagné de tout un groupe: il aura son sous-marin qui le protège en dessous, ses frégates anti-aériennes, ses frégates anti-sous-marins, ses avions radar à longue portée. L'objectif à atteindre, c'est que le porte-avions ait tous les éléments pour pouvoir installer un vaste rayon d'alerte avancée d'environ 1.000 km autour de lui, comme une sorte de bulle. Cela pour pouvoir être protégé de tous les coups et de toutes les attaques de missiles qui pourraient survenir.»

L'armée chinoise n'a pas dans ses habitudes d'annoncer à l'avance les armements dont elle entend se munir. Cependant, en 2018, la presse de Pékin a été autorisée à annoncer que d'ici à 2030, deux porte-avions de l'envergure du Fujian seraient prévus. Et il a été révélé, par le constructeur China Shipbuilding Industry Corporation (CSIC), que le cinquième devrait être à propulsion nucléaire.

La Chine sait faire des centrales nucléaires, notamment grâce aux entreprises françaises qui ont aidé à la construction de deux EPR dans le sud du pays. Il reste aux ingénieurs chinois à parvenir à réduire sensiblement la taille de telles centrales afin de les introduire dans des moteurs de porte-avions. Ce qui a déjà été réalisé avec les réacteurs des sous-marins nucléaires qui battent pavillon chinois. Mais l'apparition d'un porte-avions chinois à propulsion nucléaire, qui semble être annoncé pour 2026, aura de quoi modifier considérablement l'équilibre des forces maritimes en Asie-Pacifique au profit de la Chine.

Le souvenir du XVe siècle

Pendant des siècles, la mise en place d'une marine militaire n'a nullement été une priorité pour les empereurs chinois. Entre 1405 et 1433, sous la dynastie Ming, l'amiral Zheng He a été le seul grand navigateur de l'histoire de la Chine. À la tête d'une flotte de plus de 250 navires, il est allé à sept reprises explorer les côtes de l'Afrique de l'Est et du Moyen-Orient. Outre les équipages, près de 600 fonctionnaires étaient à bord, dont des médecins, des astrologues et des cartographes. En 1420, ces bateaux chinois auraient même dépassé le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), avant que l'absence de vent ne les oblige à opérer un demi-tour.

Ces expéditions maritimes étaient des démonstrations de puissance pour la Chine qui cherchait en même temps à établir des routes commerciales, en vue d'importer des produits comme le poivre, le soufre ou l'étain. Si les voyages de Zheng He avaient été soutenu par l'empereur Yongle, son successeur, l'empereur Xuande, y mit fin. Il préférait que la politique impériale se concentre sur le territoire de la Chine et notamment sur les tensions avec les Mongols, au nord du pays.

Aujourd'hui, la perspective est certes différente, mais il ne déplaît sans doute pas aux dirigeants chinois actuels de se référer à Zheng He. La deuxième puissance économique au monde peut éprouver le besoin de montrer qu'elle détient une force militaire grandissante. Laquelle peut, très utilement, répondre à un besoin de sécuriser les circuits commerciaux et les implantations établis par la Chine dans de nombreux pays.

Il y a là comme un souvenir de ce qu'avait commencé à envisager l'empire du Milieu au XVe siècle. De telles références historiques peuvent, aux yeux de Pékin, appuyer le projet de constituer une marine puissante et considérée comme absolument nécessaire.

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