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Le casse-tête des soldates américaines qui voudront avorter

Temps de lecture : 4 min

La décision de la Cour suprême va être un cauchemar pour les militaires ayant besoin de recourir à une IVG et qui seront basées dans des États qui criminalisent l'avortement.

Peu de pro ou d'anti-avortement ont pris les femmes engagées dans l'armée en considération durant les débats. | Jessica Radanavong via Unsplash
Peu de pro ou d'anti-avortement ont pris les femmes engagées dans l'armée en considération durant les débats. | Jessica Radanavong via Unsplash

La décision de la Cour suprême d'annuler l'arrêt Roe v. Wade est sur le point de bouleverser la vie d'un groupe que dans les deux camps, peu d'activistes ont pris en considération: les femmes engagées dans l'armée.

Ce groupe, plus conséquent qu'on ne le pense, représente 14% des effectifs en service actif, soit environ 200.000 femmes. On ne sait pas combien veulent avoir recours à une IVG, mais une enquête de 2011 révélait que 7% d'entre elles avaient vécu une grossesse non désirée pendant l'année écoulée –ce qui va au-delà des 4% ou 5% de civiles de la même tranche d'âge. Si ces statistiques sont les mêmes aujourd'hui, cela représenterait 14.000 grossesses non désirées par an, dont il est fort probable qu'un grand nombre seraient interrompues.

Des soldates obligées de refuser des missions en or

L'amendement Hyde, qui interdit que des fonds fédéraux ne soient utilisés pour financer la procédure, sauf en cas de viol ou d'inceste, empêche les centres médicaux de l'armée et destinés aux vétérans de pratiquer des avortements. En revanche, ils peuvent fournir des conseils et des ressources sur la façon d'obtenir une IVG, et c'est ce point qui inquiète de nombreuses soldates, leurs médecins et leur commandement.

Car même avant la décision de la Cour suprême d'annuler Roe v. Wade, de nombreux États avaient voté des lois pour criminaliser jusqu'aux conseils dispensés sur l'avortement. Parmi eux figure le Texas, qui compte le deuxième plus grand nombre de bases militaires du pays.

«C'est extrêmement préoccupant», s'inquiète Kyleanne Hunter, vétéran du corps des marines, ancienne membre du Defense Advisory Committee on Women in the Services et aujourd'hui experte en sciences politiques à la RAND Corporation, une institution de conseil et de recherche. «Si un commandant ou un médecin militaire informe des femmes, aura-t-il des problèmes avec la justice? Pourra-t-il être accusé de complicité de crime?»

Kyleanne Hunter explique que ces questions ont été posées dans de nombreux groupes de discussion qu'elle a dirigés ces dernières années, au sujet de la grossesse, des modes de garde, des biais sexuels dans le recrutement et d'autres problèmes propres aux soldates.

Au moins deux de ses amies ont refusé des missions en or, parce qu'il aurait fallu qu'elles aillent s'installer dans une base au Texas et qu'elles ne voulaient prendre aucun risque en cas de grossesse. Un autre, commandant dans une base en Oklahoma –État qui a également voté une loi anti-IVG restrictive–, lui a dit qu'il ne savait pas ce qu'il dirait à une soldate qui viendrait lui parler d'avortement.

Quel respect de la vie privée?

Les règles militaires actuelles définissent la procédure pour une femme soldat qui a l'invention d'avorter. Celle-ci doit notamment notifier son commandant qu'elle envisage une IVG au maximum deux semaines après avoir appris sa grossesse.

Lorsque Roe v. Wade prévalait, de nombreuses femmes passaient outre, car elles pouvaient facilement obtenir un avortement en moins de deux semaines. Mais si une soldate doit sortir de l'État où elle est basée pour une IVG, il faudra probablement bien plus de temps. Dans ce cas, elle sera dans l'obligation de notifier sa hiérarchie, ce qui pose un certain nombre de questions sans réponses dans le domaine du respect de la vie privée.

Treize États –notamment le Texas, l'Oklahoma, la Louisiane, le Kentucky, la Floride et le Mississippi, qui comptent tous de nombreuses bases militaires– ont des «trigger laws», des lois qui existent en étant inapplicables tant que la législation fédérale ne le permet pas, qui se sont déclenchées pour interdire l'avortement à la minute où la Cour suprême a annulé Roe v. Wade. Que va-t-il arriver aux femmes de ces bases militaires?

Des lois pour protéger les
femmes militaires

Ce genre de questions est non seulement posé dans les groupes de discussion de femmes, mais aussi au Congrès et au Pentagone. Lors d'une audition à la Chambre des représentants en mai, le sergent-major de l'armée Michael Grinston, le plus haut gradé, avait annoncé que les officiers supérieurs de l'armée étaient en train de rédiger de nouvelles règles visant à protéger les femmes militaires dans le cas où la Cour suprême renverserait l'arrêt Roe v. Wade.

Le même jour, huit sénateurs démocrates avaient adressé une lettre au secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, en l'exhortant à garantir que les soldates «aient la possibilité de continuer à avoir accès à des soins de santé reproductive en toute sécurité, quel que soit l'endroit du pays où les envoie leur service militaire». Pour ces sénateurs, les femmes doivent, au minimum, pouvoir bénéficier d'une permission prolongée pour pouvoir sortir de l'État où elles sont stationnées pour aller avorter.

La loi de défense votée en juin par la commission des finances de la Chambre des représentants ne va pas jusque-là, mais elle s'en approche: elle interdit à tout membre du département de la Défense de refuser une permission à une soldate ou à des civiles membres du département qui en feraient la demande pour avorter. Le Sénat n'a pas encore voté sa version de la loi de défense, mais il y a fort à parier qu'elle contiendra le même type de disposition, en tout cas tant que les Démocrates y seront majoritaires.

«Autrefois, et jusqu'au début des années 1980, quand une soldate tombait enceinte, la règle en gros c'était: “Tu démissionnes ou tu avortes”», m'a raconté Kyleanne Hunter. C'était une règle officieuse, bien entendu –un peu comme le non-dit du «don't ask, don't tell» [«motus et bouche cousue»] des soldats homosexuels. Aujourd'hui, l'armée ne peut pas ignorer ces dilemmes. Avec la révocation de Roe v. Wade et l'application de lois restreignant l'avortement dans beaucoup d'États qui comptent de nombreuses bases militaires, les dirigeants du Pentagone vont devoir prendre position sur la valeur qu'ils accordent aux femmes engagées dans l'armée.

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