Politique / Économie

Quand les producteurs d'énergie appellent à la sobriété, il faut se poser des questions

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L'appel des dirigeants d'EDF, Engie et TotalEnergies à une sobriété d'urgence a fait beaucoup de bruit. Mais, pour qu'il ait un impact, il faut que les pouvoirs publics passent rapidement à l'action.

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, lors de la cérémonie de présentation du nouveau logo de son entreprise, le 28 mai 2021. | Christophe Archambault / AFP
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, lors de la cérémonie de présentation du nouveau logo de son entreprise, le 28 mai 2021. | Christophe Archambault / AFP

La publication dans le Journal du dimanche du 26 juin d'une tribune signée par Catherine MacGregor, directrice générale d'Engie, Jean-Bernard Lévy, PDG d'EDF, et Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, a été un beau coup médiatique. Pour ne pas avoir entendu parler de cet appel à ce que chacun d'entre nous «change ses comportements et limite immédiatement ses consommations énergétiques, électriques, gazières et de produits pétroliers», il aurait fallu être complètement coupé de l'actualité. Mais cela ne signifie pas que cette prise de position sera suivie d'un effet significatif.

Une réaction assez fréquente est l'incompréhension. Pourquoi des gens qui gagnent leur vie en nous vendant de l'énergie nous demandent-ils d'en acheter moins? De la part des vendeurs de gaz et de pétrole, cela ne surprend pas trop: tout le monde a bien compris que ces deux énergies fossiles étaient rares et chères en ce moment.

La participation d'EDF étonne davantage: cet appel à consommer moins d'électricité cacherait-il des difficultés plus importantes encore que celles qui ont déjà été reconnues officiellement dans les centrales nucléaires? Dans tous les cas, cet appel à la sobriété est ressenti comme un moyen de se dédouaner de possibles problèmes d'approvisionnement cet hiver, avec cet argument: on vous avait prévenus!

Des doutes sur les sanctions

Une autre réaction, plus inquiétante, consiste à s'interroger sur le bien-fondé de la politique menée par les dirigeants européens et américains face à la guerre en Ukraine. Les sanctions prises à l'encontre de la Russie et les mesures de rétorsion qu'elles entraînent ne nous font-elles pas plus de mal à nous-mêmes qu'au régime de Vladimir Poutine?

Sur les réseaux de la droite de la droite circule beaucoup une vidéo dans laquelle il est expliqué que l'Ukraine du donneur de leçons Zelensky gagne de l'argent avec le gaz russe et que l'Europe a tort de se sentir coupable d'acheter ce gaz. En somme, les Occidentaux seraient bien bêtes d'imposer des sanctions dont ils sont les seuls à souffrir…

Ceux qui ont fait rentrer du fioul pour l'hiver ont vu leur facture atteindre des niveaux stratosphériques.

La question des sanctions, au-delà du cas particulier du pétrole et du gaz, est d'ailleurs très discutée actuellement. Il est vrai que c'est un sujet qui fâche: économistes et observateurs politiques sont très divisés sur la question de leur efficacité. La vigueur du rouble, qui a d'abord fortement chuté au début de la guerre en Ukraine puis est remonté si haut qu'il dépasse maintenant son niveau initial, est souvent utilisée pour démontrer la prétendue inutilité de ces sanctions.

Les choses sont un peu plus compliquées, ainsi que l'explique fort bien Agnès Bénassy-Quéré, cheffe économiste à la direction générale du Trésor: le rouble profite de l'excédent commercial du pays, qui continue à exporter des hydrocarbures, mais ne peut plus acheter à l'étranger ce dont il a besoin. En fait, la Russie s'appauvrit et cet appauvrissement risque d'être durable.

Le retour du charbon

Ainsi les sanctions sont utiles, même si elles ne permettent pas d'obtenir un arrêt rapide du conflit, et elles doivent continuer. Mais on ne peut passer sous silence le fait que leurs conséquences ne sont pas très agréables pour nous. D'une part elles contribuent au renchérissement du prix de l'énergie, à l'inflation et à des pertes de pouvoir d'achat, de l'autre elles risquent d'avoir un effet négatif sur l'environnement. Sur le continent européen, on voit des pays comme l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie et d'autres augmenter la production des centrales au charbon ou envisager de le faire.

En France, on envisage de rouvrir la centrale thermique de Saint-Avold, arrêtée le 31 mars, même si le ministère de la Transition énergétique précise que le charbon ne devrait pas contribuer à la production de plus de 1% de notre électricité. Aux États-Unis, Joe Biden a évoqué la possibilité d'une suspension des taxes fédérales sur l'essence et il fait pression sur l'Arabie saoudite pour qu'elle augmente sa production de pétrole.

Ainsi que l'affirme l'Agence internationale de l'énergie dans un rapport publié le 22 juin, l'investissement dans la production de charbon a augmenté de 10% en 2021 et risque de progresser encore à ce rythme cette année, notamment dans les pays émergents d'Asie. Si la Chine s'est engagée à ne plus construire de centrales électriques au charbon à l'étranger, elle s'apprête à en mettre de nouvelles en service sur son territoire.

Il faudra que l'État intervienne, à la fois en montrant l'exemple et en prenant des mesures incitatives ou normatives.

L'appel à la sobriété de nos producteurs d'énergie, quelles qu'en soient les motivations profondes, est donc le bienvenu: il serait effectivement souhaitable que tous, pouvoirs publics, entreprises et particuliers, réduisent immédiatement leur consommation d'énergie. Ceux qui ont des moyens financiers limités n'ont pas besoin qu'on le leur demande: la hausse des prix suffit à les persuader de la nécessité de limiter leur consommation de carburant.

Quant au chauffage, ceux qui ont fait rentrer du fioul pour l'hiver ont vu leur facture atteindre des niveaux stratosphériques, à plus de 1,72 euro le litre en moyenne le 24 juin dernier selon les chiffres officiels, contre 87 centimes un an plus tôt, soit un quasi-doublement.

L'État se veut exemplaire

Mais, pour que des comportements vertueux se généralisent, il faudra que l'État intervienne, à la fois en montrant l'exemple et en prenant des mesures incitatives ou normatives. C'est ce que demandent quatre-vingt-quatre chefs d'entreprise dans une nouvelle tribune publiée par le JDD le 3 juillet avec un appel à une «sobriété économique organisée».

C'est d'ailleurs ce que l'État s'apprête à faire, si l'on croit des déclarations faites par Élisabeth Borne, Première ministre, et Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique, dès le 23 juin, soit trois jours avant l'appel des trois énergéticiens, mais passées pratiquement inaperçues dans un contexte où les discussions politiciennes relèguent au second plan les problèmes de fond. L'objectif est ambitieux: réduire la consommation d'énergie de 10% en deux ans.

La tâche est considérable. Baisser la consommation d'énergie de 10% n'est pas aisé.

Sur ce point, l'État veut se montrer exemplaire: lors d'une première réunion avec Stanislas Guérini, nouveau ministre de la Transformation et de la Fonction publique, un groupe de travail sur la sobriété a été mis en place le 29 juin. Quelques pistes d'action ont été esquissées.

Il s'agit d'abord de mieux gérer le parc immobilier de l'État, dans lequel de nombreux chantiers de rénovation thermique ont déjà été lancés. Il s'agit aussi de réfléchir à faire des économies de carburant en ce qui concerne la mobilité des agents de l'État. Des indications concernant les mesures envisagées pour inciter les entreprises et les particuliers à participer à cet effort de sobriété sont attendues dans les prochaines semaines.

Conjuguer efficacité énergétique et sobriété

La tâche est considérable. Baisser la consommation d'énergie de 10% n'est pas aisé. Sur une longue période, on peut y arriver par la seule amélioration des techniques et une plus grande efficacité énergétique. Pour parvenir à ce résultat en deux ans, il faut faire un effort réel de sobriété, c'est-à-dire produire ou consommer moins. En 2020, du fait des mesures de confinement, le PIB a reculé de 7,8% et la consommation finale énergétique a baissé de 5,4%. Mais, en 2021, le PIB est reparti à la hausse, de 6,8%, et la consommation finale énergétique a rebondi de 4,1%; en dix ans, elle n'a reculé que de 4,6%.

La droite continue d'ignorer superbement les risques écologiques, comme si ces risques ne concernaient pas ses électeurs.

Et ce premier pas, cet effort de sobriété d'urgence, devrait se poursuivre dans la durée. Si l'on veut arriver à la neutralité carbone en 2050 (ne pas émettre plus de gaz à effet de serre que les puits de carbone ne peuvent en absorber), selon les objectifs définis par la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), il faudrait réduire la consommation nationale d'énergie finale (par opposition à l'énergie primaire, non transformée, telle que le pétrole brut, le gaz naturel...) de 40% en trente ans, ce qui nous ramènerait au niveau de la fin des années 1960 (mais sans redescendre au niveau de vie de cette décennie-là…).

Il ne saurait être question de tergiverser et de reporter l'effort sur les décennies suivantes. Ainsi que le souligne le dernier rapport du Haut Conseil pour le climat publié le 29 juin, des risques majeurs subsistent pour la France de ne pas atteindre ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. C'est d'autant plus vrai que ces objectifs doivent être adaptés à la nouvelle politique européenne de réduction des émissions de 55% en 2030 par rapport à 1990 et non plus de 40%, chiffre qui a servi à bâtir la politique climatique actuelle. Atteindre ce nouvel objectif suppose que la France double le rythme de réduction de ses émissions par rapport à celui qui a été effectivement constaté depuis 2010.

Montée des oppositions aux renouvelables

De ce point de vue, on ne peut que s'inquiéter de la faiblesse de la majorité à l'Assemblée nationale et du risque qu'elle soit tentée d'aller chercher les voix manquantes sur la partie droite de l'Assemblée. Car, en dépit de tous les rapports scientifiques qui tombent, de toutes les manifestations visibles du dérèglement climatique, la droite continue d'ignorer superbement les risques écologiques, comme si ces risques ne concernaient pas ses électeurs.

On constate même une montée en puissance des mouvements hostiles aux énergies renouvelables, dont aux éoliennes. On voit notamment à l'œuvre le Cérémé (qui ne craint pas le ridicule en s'appelant Cercle d'études réalités écologiques et mix énergétique) et la FED (Fédération de l'environnement durable).

La place occupée par les questions climatiques et énergétiques dans le discours d'Élisabeth Borne le 6 juillet devrait nous permettre de juger.

Ces prétendus experts et scientifiques n'ont qu'une solution en tête: le nucléaire, qui permettrait de continuer comme avant sans avoir à se poser la question de ce que pourrait être la sobriété énergétique et sans avoir à investir dans les énergies renouvelables.

Alors même que tous les experts un tant soit peu sérieux s'accordent à dire qu'il est nécessaire de diversifier les sources d'énergie non carbonée, leur seul souci est de préserver les beaux paysages de la France éternelle du péril des éoliennes. Atteints de cécité, ils ne voient pas les problèmes actuels rencontrés par notre filière nucléaire et sont incapables de comprendre que les futures centrales arriveront trop tard pour permettre d'atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

La France prend du retard

Pourtant, il est clair que la France prend du tard en matière d'énergies renouvelables. La comparaison avec l'Allemagne est éclairante: sur un territoire nettement plus petit que celui de l'Hexagone (357.000 kilomètres carrés, contre 544.000 pour la France), elle a installé un parc de production d'énergie solaire quatre fois plus important que le nôtre et un parc d'éoliennes plus de trois fois plus important. Il est clair aussi que, comme tous les pays développés ou en développement, elle doit se poser la question de la sobriété énergétique.

Au moment du débat sur le passage à la 5G, le chef de l'État s'était moqué de ceux qui préféraient le «modèle amish» et «la lampe à huile». On peut espérer qu'il a évolué et que sa vision des problèmes environnementaux est aujourd'hui un peu moins schématique.

Au-delà de l'état d'urgence imposé par la guerre en Ukraine et des mesures de «souveraineté énergétique» qui doivent figurer dans la prochaine loi sur le pouvoir d'achat, la question de la sobriété devra être posée et débattue publiquement. On aimerait être sûr que chaque force politique a des propositions intéressantes à faire sur le sujet, mais on en doute beaucoup.

En tout cas, la place occupée par les questions climatiques et énergétiques dans le discours d'Élisabeth Borne le 6 juillet devrait nous permettre de juger si la politique que compte mener Emmanuel Macron dans les cinq ans à venir sera «écologique»… ou ne sera pas.

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