Société

La fête obligatoire au boulot, c'est fini (merci le Covid-19)

Temps de lecture : 4 min

L'époque où l'on se forçait à nouer des liens avec les collègues semble révolue.

Le soir, après le boulot, beaucoup n'ont désormais qu'une hâte: prendre leurs jambes à leur cou et aller rejoindre leurs proches. | Khaki via Flickr
Le soir, après le boulot, beaucoup n'ont désormais qu'une hâte: prendre leurs jambes à leur cou et aller rejoindre leurs proches. | Khaki via Flickr

Il n'y a pas que dans The Office que les fêtes de bureau sont parfois sources de grand malaise. La BBC s'est intéressée aux différentes petites sauteries organisées au sein des entreprises afin de resserrer les liens entre employés et commence par dresser ce bilan pour le moins clairvoyant: ce qui rend drôle une soirée entre ados ne l'est pas forcément lors d'un apéro entre cadres.

Le problème, c'est que refuser de participer aux événements censés favoriser votre intégration risque de jouer contre vous: cela sera vite considéré comme une marque de mépris et d'individualisme. Heureusement, explique l'article de la BBC, les cartes ont été rebattues depuis que la pandémie de Covid-19 a contraint les entreprises à fermer un temps leurs portes et à respecter des règles d'hygiène et de distanciation. En deux ans et demi, les choses ont changé.

Bien entendu, pour ne pas perdre totalement la main, des activités virtuelles ont été mises en place, telles que des sessions de «team building» à distance ou des apéros organisés en visio. Mais la culture de l'amusement obligatoire a tout de même perdu du terrain. Malgré l'assouplissement partiel voire total des règles sanitaires, il est désormais moins envisageable de réunir l'ensemble d'un service ou d'une entreprise dans une même pièce, d'autant que le télétravail continue à être en partie pratiqué.

De plus, la pandémie a fait considérablement évoluer l'état d'esprit d'une part des travailleurs et travailleurs, pour qui la famille est plus que jamais devenue une priorité. Le soir, après le boulot, beaucoup n'ont désormais qu'une hâte, ce qui était moins le cas auparavant: prendre leurs jambes à leur cou pour rejoindre leurs proches. Et tant pis pour l'happy hour ou la partie de laser game.

Un autre rapport de force

Jusqu'ici, les entreprises avaient tendance à imposer à leurs équipes les activités destinées à renforcer la cohésion. Le problème semble s'être inversé: elles cherchent désormais comment rendre ces moments réellement attractifs, afin qu'un nombre croissant de personnes y participent avec plaisir et pas parce qu'elles s'y sentent obligées.

«L'idée n'a jamais vraiment été de divertir, mais d'amener les gens à rester plus longtemps», analyse Paul Lopushinsky, fondateur de Playficient, société de consulting qui aide les dirigeants d'entreprises à favoriser l'épanouissement de leurs troupes. «C'est dans ce but qu'on installe une table de ping-pong et qu'on propose de la bière. Ça n'est jamais obligatoire, mais si les personnes n'en profitent pas, cela peut être retenu contre elles.»

Piscine à balles géante ou journée de la chemise hawaïenne: ce qui semble fun à une poignée d'individus extravertis ainsi qu'à ceux dont le métier est de veiller au bien-être des personnes employées (les fameux «happiness managers», dont la simple appellation fait froid dans le dos) peut aussi faire flipper le reste du staff, qui participera à contrecœur. Résultat: la création d'une atmosphère totalement factice. «Ça finit par donner de faux sourires, résume Paul Lopushinsky. Sous la culture de l'harmonie, il y a en fait beaucoup de dysharmonie.»

Mais les choses évoluent, et même dans les entreprises où cet état d'esprit semble avoir survécu aux confinements, une partie des employés a réussi à se défaire des injonctions à s'amuser coûte que coûte. «La pandémie nous a rendus un peu plus en colère, un peu plus cyniques; les gens n'ont juste plus envie de s'obliger à faire des choses qu'ils trouvent ennuyeuses», confirme Adrian Gostick, coach en entreprise.

Des pintes et des plaintes

Cela ne signifie pas pour autant que le règne de l'individualisme total soit arrivé. Simplement, les collègues ont désormais pris la main et choisissent leurs propres façons de se réunir et de souder leurs liens. Cela peut passer par du yoga, des cours de cuisine pris ensemble, ou par des apéros Zoom un peu particuliers. Aux États-Unis, on les appelle «wine and whine», ce qu'on pourrait traduire en France par «pintes et plaintes». Adrian Gostick résume leur principe: «Nous sommes vendredi, il est 16h. Vous pouvez boire quelque chose, ou pas, on s'en fiche. Mais vous venez, et vous râlez à propos de votre semaine. Pendant une heure, vous vous plaignez de vos clients pénibles et de vos boss qui n'arrangent rien.»

Ce loisir de fin de semaine pourrait sembler bien négatif, mais il joue au contraire un rôle de soupape tout à fait bienvenu avant le week-end. Celui-ci s'apprécie différemment: le besoin de parler boulot aux membres de sa famille se fait moins ressentir et le lundi suivant peut être attaqué du bon pied, sans aigreur.

Un sondage américain datant de février 2022 indiquait qu'à choisir, 61% des personnes qui avaient goûté au télétravail préfèreraient continuer à travailler depuis leur domicile. Un certain nombre d'entre elles envisageant même de démissionner dans le cas où on les contraindrait à revenir dans les locaux de leur société. Pour une partie des entreprises, le challenge consiste à leur donner envie de revenir, ce qui ne peut se traduire par l'organisation d'activités obligatoires.

Cela peut par contre passer par une privatisation de food trucks, ou par l'organisation d'événements réellement attirants –chez Google, on a carrément fait venir la chanteuse Lizzo en concert privé. Reste que les employés et employées ne sont pas si faciles à harponner, explique Adrian Gostick en citant un exemple: «Un de mes clients avait organisé une grosse fête dans ses nouveaux bureaux et 90% des personnes invitées sont venues. Mais le lundi, seuls 10% des gens étaient présents dans les locaux. Les gens ont envie de se voir, mais pas dans le cadre du travail.»

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