Monde

Pays-Bas: Cinq choses que les médias ont ratées

Laurent Chambon, mis à jour le 17.06.2010 à 10 h 27

Le 9 juin, se tenaient les élections législatives. Les libéraux sont arrivés en tête juste devant les travaillistes, et le parti d'extrême droite PVV a réalisé la plus grosse progression. Mais la couverture médiatique française aurait pu être meilleure, selon Laurent Chambon, qui vit aux Pays-Bas.

Cette semaine a été bien chargée: il y avait tellement de journalistes à la maison que j'avais parfois l'impression de donner une conférence de presse depuis la table de la cuisine. Je n'ai plus de café et les chiens se sont tellement habitués à ces passages que désormais ils remuent la queue dès quelqu'un passe dans la rue (les labradors sont parfois un peu trop sociaux). Certains journalistes maîtrisaient le sujet, mais me racontaient que leur rédacteur en chef ne comprenait rien et qu'ils étaient obligés de faire des reportage du genre Oui-oui chez les Bataves. Les autres n'avaient aucune idée de ce qui se passait. Pas étonnant, donc, que les médias disent de telles bêtises: il y a toujours quelqu'un dans la hiérarchie de l'info pour introduire des erreurs ou zapper les éléments importants. C'est parti pour le cours de rattrapage en cinq points...

1. Proportionnelle et coalition

La première chose à savoir pour bien comprendre les élections néerlandaises, c'est que le scrutin est à la proportionnelle intégrale: il y a une seule circonscription (le Royaume des Pays-Bas) et 150 sièges à la Deuxième chambre. Cela veut dire qu'avec 0,66% des voix, on a un siège. Cela explique que des micro-formations comme le Parti pour les animaux (Partij voor de Dieren) ou le parti chrétien intégriste misogyne SGP aient deux sièges: 1,3% des voix exprimées leur ont suffi.

Les journalistes français s'étonnent de la volatilité des voix, mais s'il suffit d'une variation de 0,66% des voix exprimées (donc moins de 0,5% des électeurs inscrits) pour gagner ou perdre un siège, ce n'est pas étonnant. Le vote majoritaire à la française est une exception en Europe, et dans la plupart des pays démocratiques, la proportionnelle (plus ou moins mâtinée de seuil minimim) est la règle.

On parle de la «victoire» des Libéraux du VVD, mais avec 31 sièges ils n'ont eu que 20,5% des votes. Pareil pour Geert Wilders [1] et son Partij voor de Vrijheid: avec 24 sièges, il a obtenu 16% des suffrages exprimés. Ce n'est pas énormément mieux que les scores de Le Pen dans ses bonnes années, et donc parler de «raz-de-marée de l'extrême droite» me semble franchement exagéré.

La conséquence d'un scrutin à la proportionnelle est, qu'à moins d'obtenir des scores staliniens, les partis qui ont «gagné» les élections sont obligés de s'allier à d'autre partis pour avoir une majorité gouvernable. En Batavie, il ne suffit pas de gagner les élections, il faut aussi gagner les négociations. D'après ce que j'ai vu à mon petit niveau au sein du Parti travailliste, quand on écrit le programme électoral et qu'on prépare des déclarations, on cherche à se démarquer des concurrents, mais on indique déjà quels sujets seront négociables, et on fait en sorte que les programmes puissent être rapidement transformés en accords de coalition. C'est un exercice difficile, mais pas impossible.

Au niveau local, les négociations pour une coalition stable avaient commencé plusieurs mois avant les élections: on se démarquait au Conseil municipal du programme des autres tout en envoyant des fleurs à certains échevins ou têtes de liste. On attendait encore les élections pour pouvoir négocier les portefeuilles en fonction des résultats obtenus, mais la plupart des coalitions étaient déjà sur les rails avant même que les électeurs se rendent aux urnes.

Quand on parle de victoire des Libéraux, il faut donc comprendre qu'ils sont le plus grand parti (ils dépassent les Travaillistes d'un seul siège), mais que former une coalition va demander au moins deux autres partis supplémentaires, et autant de compromis vis-à-vis de leur programme électoral. On est très loin d'un système à la française où un parti qui rassemble 22% des voix peut obtenir une majorité écrasante à tous les niveaux et faire ce qui lui plaît des années durant.

2. Wilders ou pas?

La presse européenne a bramé toute la semaine sur les scores du Parti de la Liberté de notre blondasse d'extrême droite. Je pense que ça rassure les autres pays de voir que «les Pays-Bas, pourtant si tolérants [je baille déjà], sont victimes de la montée de l'extrême-droite». La France a la tribu Le Pen, la Belgique a Dewinter et Dedecker, le Danemark a Kjærsgaard, l'Allemagne a les néo-nazis, l'Espagne a ses nostalgiques du franquisme, l'Italie a Bossi, mais c'est pas grave: les Pays-Bas ont Wilders. Ouh, ça fait peur!

Ceci dit, il y a quelques mois encore, tous les sondages accordaient 40 sièges à Wilders, ce qui l'aurait automatiquement qualifié pour mener un gouvernement. Quand on sait que les sondages sous-estiment systématiquement le vote d'extrême droite, on imagine ce qui aurait pu se passer si cela avait été le cas. Une victoire tout relative, donc.

Surtout: je peux me tromper, mais je pense que Wilders ne fera pas partie de la prochaine coalition, quoiqu'on en dise.

D'abord, il faut au moins un troisième grand parti à une coalition VVD-PVV, et que ça complique les choses: Cohen, le chef travailliste, a dit avant les élections qu'il ne gouvernerait pas avec un parti qui exclut; les petits partis du Centre (D66 à droite, GroenLinks à gauche) ont dit la même chose. Quant au parti chrétien-démocrate, non seulement il a perdu les élections comme jamais (ce qui limite sa légitimité à faire partie d'un gouvernement), mais les grands pontes du parti ne veulent aucunement être associés avec Wilders. Même au sein du VVD, les patrons tirent la sonnette d'alarme: dans un pays dont l'économie dépend à 70% de l'étranger, Wilders au gouvernement est le meilleur moyen de faire plonger les exportations. Les signaux arrivent de partout (du monde arabe au reste de l'Union européenne): l'image du pays va être tellement dégradée que les entreprises néerlandaises vont beaucoup souffrir si le PVV fait partie d'une nouvelle coalition. Et en Hollande, quand on parle business, ça ne rigole pas.

Ensuite, pour passer une loi, il faut la majorité des deux Chambres du Parlement. Et si le PVV a 24 sièges à la Deuxième chambre, il n'en a aucune à la Première. Un gouvernement n'ayant la majorité que dans une des deux Chambres est un gouvernement paralysé, qui est condamné à faire des effets d'annonce sans jamais pouvoir gouverner.

Par ailleurs, le parti de Wilders n'en est pas un: Hero Brinkman a essayé un putsch interne en appelant le peuple à voter directement pour lui afin qu'il puisse créer une branche de jeunes et obliger Wilders à partager le pouvoir avec les autres élus et des militants. Il a finalement obtenu très peu de voix préférencielles et est rentré dans le rang. Dans les faits, Wilders est incapable de trouver des gens en qui il a confiance qui pourraient devenir ministres ou secrétaires d'État. Comment participer à un gouvernement sans élite de parti capable de gouverner?

Les autres partis ne se privent pas de pointer Brinkman du doigt comme un facteur de risque: quand on tient la majorité à une voix près, avoir des dissidents dans un parti autoritaire, c'est le meilleur moyen de faire tomber une coalition. Mark Rutte en sait quelque chose, lui qui a failli devoir laisser sa place à Rita-de-fer, la xénophobe populiste Rita Verdonk, qui heureusement n'a finalement obtenu aucun siège après avoir flirté avec la trentaine de sièges virtuels il y a deux ans.

Enfin, il faut comprendre que les Pays-Bas sont bâtis sur une culture de compromis. Les syndicats (de gauche pour la plupart, en particulier le très puissant FNV, proche du Parti travailliste) y sont puissants et ont un énorme pouvoir de nuisance. Les syndicats néerlandais ont été à la pointe du combat politique, intellectuel et juridique contre l'extrême droite, mais aussi contre les discriminations envers les femmes, les homos ou les minorités ethniques. Ils haïssent Wilders et ils ont récemment montré avec des grèves spectaculaires qu'ils savaient mobiliser, surtout dans les services: les villes d'Amsterdam et d'Utrecht ont dû céder des hausses de salaires après une grève très dure des éboueurs lors de laquelle des montagnes d'ordures ont poussé dans les rues. Les agents de nettoyage ont pareillement laissé les poubelles exploser et les sols s'encrasser dans toutes les gares du pays et à l'aéroport de Schiphol, obtenant même d'un juge que les «jaunes» employés pour les remplacer ne soient pas autorisés à travailler, et ils ont gagné.

Wilders au gouvernement, c'est un pays bloqué à tous les niveaux, où les grèves s'accumulent et les conflits remplacent les négociations. Je sens que le patronat néerlandais n'est pas trop prêt pour ça.

3. La Reine actuelle et le futur Roi

Une chose dont la presse française a oublié de parler: la famille royale. Il faut savoir que Beatrix a un pouvoir politique très important: c'est elle (avec le gouvernement) qui nomme de nombreux hauts fonctionnaires, dont les maires. C'est surtout elle qui nomme le formateur qui va s'occuper de former une coalition en vue de gouverner. Parler de politique néerlandaise en oubliant la Reine, c'est faire une grosse erreur d'appréciation.

La première chose à comprendre est que Beatrix est politiquement progressiste et que les liens entre la famille royale et le Parti travailliste sont ancrés dans l'histoire, et le PvdA a sauvé la monarchie plusieurs fois. Le grand-père de Thijs Berman, l'actuel chef de la fraction travailliste au Parlement européen, a sauvé la tête de la Reine Juliana en 1956 en enterrant l'affaire alors qu'elle était sous l'influence d'une guérisseuse. C'est Den Uyl, Premier ministre travailliste, qui a réussi à la sauver à nouveau en 1976 quand on a découvert que Lockheed avait corrompu le Prince Bernhard.

La semaine dernière, Job Cohen a déclaré que si, par principe, il n'était pas fan de la monarchie, dans notre cas concret, la Reine a fait un travail formidable et que le futur Roi, son fils Willem-Alexander, était désormais tout à fait en état de gouverner. Comme si cela ne suffisait pas, il a estimé que le père de la Princesse Máxima (sa femme), qui avait participé au gouvernement chilien lors de la dictature et qui n'avait pas été invité au mariage de sa fille, avait désormais sa place lors du futur couronnement. Difficile de ne pas avoir les faveurs de la Reine dans ces conditions...

Enfin, il ne faut pas oublier que la fameuse Máxima est immensément populaire parmi les «allochtones» et qu'elle a fait de nombreuses déclarations sur l'importance des Nieuwe Nederlanders (les «nouveaux Néerlandais») pour le pays. On la voit continuellement faire la bise à des femmes d'origine marocaine ou surinamienne et l'extrême droite ne l'en déteste que plus. Bref, je vois mal Beatrix confier les rênes du pays à son fils avec Geert Wilders au gouvernement, et sans les travaillistes pour lui faciliter la tâche.

4. Rutte dans le placard ou pas?

Pendant la campagne, une vidéo a fait beaucoup de bruit: on y voit une actrice qui campe la mère de Mark Rutte et qui présente le prochain Premier ministre comme une folle dans le placard qui n'a pas réussi à devenir adulte. À la fin, on y voit la photo de campagne de Job Cohen, le leader travailliste, avec comme slogan «pour des Pays-Bas adultes». C'est moins la vidéo que les réactions qu'elle a engendré qui sont intéressantes.

Des gens hauts placés dans le Parti travailliste m'ont expliqué: «Rutte est très à droite, mais c'est un mec sympa avec qui on est en discussion depuis plusieurs mois pour rendre nos programmes compatibles une fois les élections passées. Cohen et Rutte s'entendent très bien, jamais nous ne nous abaisserions à faire une telle chose.»

Cette vidéo est d'ailleurs assez étonnante dans un pays où si les combats politiques sont rudes, on évite de s'en prendre aux personnes. Je l'avais moi-même expérimenté au niveau local, où les instructions étaient claires: «On peut être dur contre les idées, mais toujours cordial envers les personnes.» Cela n'empêchait pas les coups de vache au sein des partis (et il y en a eu, croyez-moi), mais, étrangement, jamais entre gens de partis différents.

Pareil dans les institutions gay: «Qu'il y ait des rumeurs ou pas, nous n'avons pas à intervenir: le VVD a soutenu des homos depuis le début, c'est grâce aux Libéraux que nous avons obtenu l'ouverture du mariage au couples du même sexe. Le parti est plein de pédés de droite, surtout à Amsterdam. Il n'y a aucune raison de déclarer la guerre à un parti qui nous soutient. Dans le cas de Rutte, qu'il soit dans le placard ou pas ne nous intéresse pas. L'outing est un outil dangereux qu'il faut réserver à ceux qui utilisent leur pouvoir contre les gays, donc pour l'instant on ne l'utilise que contre les chrétiens intégristes.»

5. Vers un peu de démocratie directe?

Un dernier point intéressant qui n'a pas été suffisamment souligné par la presse hexagonale: l'importance, réelle, d'Internet. Dans l'App Store d'Apple Nederland, les applications des partis politiques étaient en tête des téléchargements depuis plusieurs mois. Quelques personnalités politiques, en particulier la très charismatique leader des Verts, Femke Halsema, et le nouveau patron des chrétiens-démocrates, Maxime Verhagen, sont les personnalités néerlandaises les plus suivies sur Twitter. Mieux: ils répondent personnellement à ceux qui leur envoient des messages.

Une application a été un réel succès: Politiek App (pour iPhone ou Android). On y retrouve les derniers résultats des sondages en sièges virtuels, à comparer avec les élections précédentes, et on peut compter automatiquement les sièges de toutes les coalitions les plus farfelues en cliquant sur les bons partis, juste pour rire. On peut aussi y suivre l'ensemble des «gazouillages» des politiciens néerlandais, classés par parti, et les commentateurs les plus en vue à La Haye. J'ai vu plein de gens dans le tram ou sur les terrasses des cafés jouer avec, ça m'a surpris.

Surtout, le sondeur Maurice de Hond, toujours à la recherche de nouveaux projets politiques en ligne, est en train de lancer un site, Schaduwkamer.nl («Chambre fantôme»), dont le but est d'associer les internautes aux décisions politiques et d'influencer la ligne de leur propre parti. Il a réussi à y associer les politiciens les plus actifs en ligne tout en s'assurant que le site reste neutre politiquement. Quelque chose de presque normal dans un des pays historiquement à la pointe d'Internet, mais qui semble encore totalement utopique ailleurs.

Bref, plutôt que de nous parler de «la fin de la tolérance hollandaise» ou de «l'explosion de l'extrême droite», on aurait aimé lire des choses un peu plus fouillées sur la politique néerlandaise, histoire aussi de pouvoir comparer avec ce qui se passe en France.

Laurent Chambon, co-fondateur de minorites.org

Photo: le 9 juin 2010 à Marken. REUTERS/Robin van Lonkhuijsen/United Photos

[1] Pour info, son nom de prononce ['ɣe:ʁt 'ʋildɛʁs] ou « Khért Vil-deurss ». Quant à Mark Rutte, ça se prononce [ˈmɑrk ˈrʏtə] ou « Reu-te ». Donc plus de prétexte pour en faire du premier un cousin de Kim Wilde ou du second Mark Route.[Retour à l'article]

Laurent Chambon
Laurent Chambon (8 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte