Culture

Raël, le «petit Jacques Brel» devenu nouveau prophète

Temps de lecture : 6 min

Avant d'être à la tête d'une secte, Raël se faisait appeler Claude Vorilhon, puis Claude Celler. Un alias sous lequel il enregistre sept 45 tours à la fin des années 1960. Il est alors le protégé du producteur de Dalida, le possible héritier de Jacques Brel.

Raël dans le documentaire Raël, le prophète et les aliens de Yoav Shamir. | Capture d'écran Planete+
Raël dans le documentaire Raël, le prophète et les aliens de Yoav Shamir. | Capture d'écran Planete+

Claude Vorilhon aurait pu n'être qu'un garçon timide de plus, un de ces enfants qui, à défaut d'être bon en sport, trouve refuge au sein de la musique, un abri face aux turbulences extérieures. On le dit frêle, brimé par ses camarades de classe; et c'est vrai que le jeune homme, né en 1946 à Vichy, paraît peu sûr de lui, en proie aux doutes, pas vraiment taillé pour le monde tel qu'il est envisagé par les Trente Glorieuses, qui s'annoncent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Selon lui, c'est une tare, précisément ce qui le tiendrait éloigné du regard de la gent féminine.

À l'adolescence, Claude prend une décision qui semble bouleverser sa vie: il vient alors de s'acheter une guitare, instrument qu'il considère comme une carte d'entrée vers le monde social. Soudain, les filles le regardent, les autres l'écoutent et l'horizon commence doucement à s'éclaircir. Persuadé d'avoir une carte à jouer, il débarque à Paris, chante dans la rue, se fait repérer par Lucien Morisse, producteur qui a lancé les carrières de Dalida ou Michel Polnareff, et se fait renommer Claude Celler, un pseudonyme sous lequel il enregistre ses premiers morceaux, «Sacrée sale gueule», «Monsieur votre femme me trompe» ou «Madam' pipi».

Autant de chansons qui s'inscrivent dans la grande tradition de la variété française, avec ces éternelles histoires d'amour et ces belles orchestrations, même si les textes se veulent ici nettement plus érotiques que ce que certains standards hexagonaux s'autorisent au cours des années 1960. «Je glisse sur tes cuisses comme un rat», chante-t-il, ignorant alors que ses futurs détracteurs y verront là les prémices de ses déviances sexuelles. On y reviendra.

Rencontre du troisième type

Au sein de l'industrie musicale, on lui a également trouvé un nouveau surnom, «Petit Jacques Brel», ce qui est à la fois flatteur, juste (ne serait-ce que pour cette façon de rouler les «r» et cette obsession à chanter l'adultère, comme sur «Mon amour Patricia») et malheureusement trop lourd à porter pour un jeune homme pas vraiment taillé pour le succès populaire.

Surtout, Claude doit gérer le suicide de Lucien Morisse en septembre 1970, au moment où des contacts avec différentes maisons de disques commencent à se nouer. Pour lui, c'est un signe. Le premier. La musique ne constitue pas une possibilité de carrière, mieux vaut se réorienter, de préférence dans un secteur qui lui permettra de réaliser son rêve d'enfant: conduire des voitures de course. Pour cela, Claude a l'idée de lancer un magazine spécialisé dans l'automobile, Autopop, grâce auquel il mène une vie de patron pendant deux ans, avant que deux rencontres ne viennent chambouler ses plans.

En 1973, la crise du pétrole est telle que l'État français interdit les courses de voiture. C'est la fin d'Autopop. La fin d'un rêve également. En décembre de la même année, celui que l'on dit en quête de notoriété, croise le chemin des Elohim, ces extraterrestres qui auraient créé l'humain à partir de leur ADN. D'après Claude, ces derniers auraient posé leur soucoupe volante, se seraient adressés à lui (en français) et lui auraient confié un message qu'il serait le seul à même de répandre dans le monde entier.

On parle ici d'un homme qui a intégré un svastika au sein d'une étoile de David pour le logo de son mouvement.

Pour Claude, c'est un nouveau signe. Le second, et peut-être bien le plus important de sa vie. Suffisamment en tout cas pour qu'il se trouve un nouveau surnom (c'est la naissance de Raël) et qu'il fonde le mouvement raëlien, seul moyen selon lui de construire une ambassade en vue de célébrer le retour des Elohim sur Terre.

Aux frontières du Raël

Malin, Raël utilise alors les codes de l'époque, et profite d'un passage sur le plateau du «Grand Échiquier» pour répandre la bonne parole et convaincre le peuple français de rejoindre sa nouvelle mission. Avec réussite: très vite, Raël reçoit des milliers de lettres de soutien, faisant grossir les rangs d'un mouvement dont le créateur se présente en tant que prophète et «demi-frère de Jésus». Mieux, il dit partager des dîners sur d'autres planètes avec Mahomet, Jésus et Moïse. Tout un symbole, qui trouverait pourtant sa source dans un numéro de Fluide Glacial où ces différents dieux sont représentés dans une situation similaire.

Ce n'est pas là la seule excentricité du gourou: rappelons que l'on parle ici d'un homme qui a intégré un svastika au sein d'une étoile de David pour le logo de son mouvement, qui a prétendu avoir réussi le premier clonage humain en 2002, qui a véhiculé des idéaux proches de l'eugénisme, et qui a promis à ses fidèles (environ 100.000, dit-on) du «bonheur et [du] droit à la vie éternelle», n'hésitant pas à poursuivre en justice ceux qui oseraient quitter la secte ou remettre en cause son action.

«Attention à ce que tu dis, tout est enregistré», souffle un évêque raëlien à une jeune fille dans Raël, le prophète et les aliens. Au sein de ce documentaire, réalisé en 2018 par Yoav Shamir, on voit le «messager» parader dans son accoutrement blanc à épaulettes, dans la plus pure tradition rétrofuturiste; on découvre l'existence de temples raëliens en Slovénie ou au Burkina Faso, où le gourou a fait financer un hôpital du plaisir censé réparer les mutilations génitales; on le suit chez lui, dans une villa à Okinawa, au Japon, entouré de jeunes et jolies filles.

Tandis qu'Orelsan s'invente le personnage de «RaelSan» pour parler d'un monde à bout de souffle, Booba se revendique raëlien sur «Oh bah oui».

Surtout, on aperçoit ses dernières recrues –notamment Lotus, une musicienne chinoise–, on l'entend prôner l'amour, surtout sexuel, et on le découvre toujours aussi attaché à la chanson. À l'image de cette séquence où, face à ses fidèles, il entonne ce chant à la guitare acoustique, tel un prêcheur:

«Nous ne faisons qu'un avec l'infini
Nous ne faisons qu'un avec l'éternité
Nous ne faisons qu'un avec le ciel
Nous ne faisons qu'un avec les étoiles
Nous ne faisons qu'un avec l'océan, et chaque animal»

Le monstre

À regarder ces images, c'est à se demander comment son propos a pu trouver une telle résonance. Peut-être est-ce parce que Raël sait convaincre, clamant à ses adeptes qu'ils sont «la crème de la crème, la conscience de l'humanité». Peut-être aussi, à l'instar de n'importe quel gourou, que le Français sait profiter des gens et qu'il masque, sous des velléités spirituelles, des ambitions purement mercantiles: les membres sont notamment contraints de verser entre 5% et 7% de leurs revenus.

Toujours est-il que, parmi ses anciens fidèles, beaucoup parlent de lui comme d'un «monstre», un «vaste bouffon», un «gourou passé maître dans l'art de la manipulation», voire un «obsédé sexuel». C'est même là tout le propos de Jean Parraga, invité face à Raël sur le plateau de Christophe Dechavanne en 1992.

À 75 ans, Raël n'a aujourd'hui plus la même puissance de frappe. Il parvient certes à réaliser quelques coups médiatiques mineurs, comme en 2020, lorsqu'il propose des câlins gratuits afin de lutter contre la distanciation physique et revendique la «liberté de mettre en danger sa propre vie».

Quant à la chanson, Raël n'y est jamais vraiment revenu. «À quoi bon», pourrait-on dire, en référence au titre d'un de ses derniers morceaux, sorti en 1970. Au fil des années, le Français a fini par trouver de la reconnaissance ailleurs, son nom, ses préceptes et son mouvement, aussi néfastes soient-ils, faisant aujourd'hui partie de la culture populaire.

Plusieurs exemples en attestent: tandis qu'Orelsan s'invente le personnage de «RaelSan» pour parler d'un monde à bout de souffle, Booba se revendique raëlien sur «Oh bah oui» (2017); alors que Freeze Corleone crée la polémique avec «Freeze Raël» en 2020 –un titre certifié «single d'or» et pourtant brièvement supprimé de YouTube pour «contenus incitant à la haine». Quant à Rebeka Warrior (Sexy Sushi, Mansfield.TYA), elle s'inspire du prophète pour l'un de ses mix, «Follow The Leader (Raël)», publié en 2017 et volontiers porté sur une musique nerveuse, entre techno, gabber et phrases messianiques.

En 2012, Sébastien Tellier est même allé un peu plus loin en se réinventant en gourou mystique le temps de My God Is Blue, son quatrième album. Dans ses visuels, le Français optait alors pour une silhouette eighties, portait fièrement un médaillon «Pépito bleu» (après tout, est-ce plus étrange qu'un mélange de svastika et d'étoile de David?) et présentait son mouvement ainsi: «J'ai créé l'Alliance bleue pour qu'on puisse ériger tous ensemble, moi et mes fidèles, un grand parc d'attractions pour adulte», confiait-il à ce qui s'appelait encore Le Nouvel Obs. Depuis, Sébastien Tellier a composé d'autres albums, proposé d'autres concepts, et laissé derrière lui ses délires divins. Peut-être Raël aurait-il dû en faire autant.

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