Sports

A quel âge peut-on faire le tour du monde à la voile? (MàJ)

Annabelle Laurent, mis à jour le 27.07.2010 à 18 h 40

La justice néerlandaise a autorisé la jeune navigatrice Laura Dekker à prendre le large pour un tour du monde à la voile en solitaire...à 14 ans. Trop jeune? Les ados ne sont pas au maximum de leur forme physique mais peuvent tenir le choc.

 

Mise à jour:  Le record va t-il être battu? La justice néerlandaise a autorisé mardi 26 juillet la jeune néerlandaise Laura Dekker, âgée de 14 ans, à entreprendre son projet de devenir la plus jeune personne à effectuer un tour du monde à la voile en solitaire. En août 2009, l'adolescente avait été jugée trop jeune par la justice pour courir autant de risques «à la fois mentaux et physiques». Elle avait été placée sous la surveillance des services de protection de l'enfance.

Le 26 juillet, un tribunal néerlandais a rejeté la demande de prolongation de 12 mois de son placement sous surveillance. La décision a un «effet immédiat»: rien ne retient donc plus la jeune néerlandaise. Elle dit prévoir son départ pour le début du mois d'août...

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Quelques mois plus tôt, c'est à 16 ans que la navigatrice américaine Abby Sunderland s'était engagée dans un tour du monde à la voile en solitaire et sans assistance, avec la ferme intention de battre le record du monde de précocité détenu jusqu'à présent par la jeune Australienne Jessica Watson, 16 ans aussi. Certains professionnels avaient averti des dangers de l'Océan Indien en plein hiver austral. La houle et les vents violents ont eu raison de son projet: samedi 12 juin elle avait dû renoncer à mi-chemin. La question s'était posée alors: était-elle armée, physiquement et moralement, pour une telle épreuve, à son âge? Alors à quel âge est-on prêt pour un tour du monde en solitaire? 

Jeune, loin, seul: c'est possible

Même si Abby Sunderland rêvait de battre le record de Jessica Watson, son tour du monde n'était pas une course. Et cela change tout. D'abord parce que si c'était une course, elle n'aurait tout simplement jamais quitté la terre ferme. Par exemple pour participer à la Route du Rhum, il faut être âgé de 18 ans. Pour le Vendée Globe, l'âge minimum est même de 21 ans.

Mais aussi parce qu'en course, les conditions de navigation sont complètement différentes, explique le navigateur Kito de Pavant:

Ce n'est vraiment pas comparable. En compétition, on prend des risques, on fait les idiots, il y a des risques de collision, il faut dormir le moins possible. Hors course on peut prendre son temps, se détourner des dangers ou se permettre un peu de repos.

Ce n'est plus insurmontable

De nos jours, un tour du monde demande beaucoup moins de compétences techniques et de connaissances qu'auparavant. Il y a 20 ans, estime de Pavant, Abby Sunderland ne serait pas allée bien loin sans savoir lire les étoiles — et pas seulement la Grande Ourse—  ni utiliser un sextant, qui permet de mesurer l'angle entre l'horizon, le bateau et l'étoile, afin de déterminer la position de l'étoile par rapport à la galaxie... et donc sa position sur la carte.

Aujourd'hui, un coup d'oeil au GPS permet à un marin de localiser son bateau et les obstacles potentiels alentours. La communication par satellite, beaucoup plus rapide et facile, est un signal bien plus efficace et fiable en cas de difficultés.

Mais même en sachant utiliser un GPS et en prenant plus son temps qu'en compétition, on ne peut pas s'improviser marin en un claquement de doigts... Les ados sont-ils assez résistants physiquement, et ensuite, assez mûrs, pour l'expérience?

L'arme du sommeil

Savoir manoeuvrer seul, résister à la fatigue et à des conditions de mer et de vent potentiellement difficiles, assurer en cas de météo extrême: la voile en solitaire suppose une excellente forme physique permettant de réagir à de nombreux dangers potentiels. Les risques de collision -troncs d'arbres, animaux marins, cargos, bateaux de pêche- sont nombreux. Toutes les blessures et maladies sont envisageables, bien qu'assez rares. Un marin n'est enfin jamais à l'abri de défaillances matérielles. Le démâtage qu'a subi Abby Wonderland en plein Océan Indien, et comme d'autres marins en course et course l'a rappelé.

Pas de gros muscles avant 18 ans...

On connaît la règle pour les footballeurs: au top de leur forme physique à 25-30 ans — même si cela tend à rajeunir — et à 35 ans, carton rouge, trop vieux, trop mou, trop lent. Et pour les voileux?

Une règle simple vaut pour tous les sports: l'homme ne termine généralement son développement musculaire qu'à 18 ans. Un ado aura beau faire tous les efforts du monde, avant 18 ans, il ne peut guère être au maximum de sa force physique, et ne connaissant pas son niveau de résistance qui ne cesse d'évoluer, il n'a pas conscience de ses limites.

...Mais un sommeil lourd

Ceci étant dit, pour la voile en tour du monde,  il ne faut pas nécessairement de gros muscles. C'est en revanche le seul sport où l'on gagne beaucoup à être un dormeur de haut niveau. Pendant le Vendée Globe, les marins dorment, selon les conditions, en tranches de 15 à 30 minutes, véritables «concentrés de sommeil», ou en tranches d'1 heure 30 à 2 heures.

Là encore, l'adolescence a l'avantage de ses inconvénients. L'ado dort certes comme une souche — qui a déjà vu un adolescent se lever la nuit à cause d'un orage? — ce qui le rend moins vigilant aux éventuels signaux d'un danger. Mais il récupère beaucoup mieux quand il dort, même par tranches de 15 minutes.

L'adolescent immortel

Certains jeunes ont 21 ans... et 17 ans dans leur tête. L'âge et la maturité ne sont pas liées par une règle scientifique. Les parents d'Abby Wonderland soutenaient ainsi le projet de leur fille en prétendant que «16 ans ne veut pas dire la même chose pour tous».

Cela se vérifie dans des situations plus banales qu'un tour du monde: sur une piste de ski, dans un skatepark... Les adolescents ont une forte propension à prendre des risques. C'est physiologique, explique la pédopsychiatre Marie-Claude Redouté:

Vers 12 ans, le développement hormonal induit par la puberté provoque un intérêt nouveau pour le monde extérieur -celui là même qui mène à l'intérêt pour la sexualité- parallèle à une envie de prouver aux autres après des années d'attente que l'on est enfin grand et fort.

C'est un phénomène on ne peut plus naturel, identique pour tous les mammifères. Face aux défis, l'ado se croit immortel. Les filles moins que les garçons, toutefois, car elles développent plus tôt un sens de la responsabilité (et cela remonte au temps des mammouths).

Cela dit, la voile est une discipline «rude», assure Kito de Pavant, où il y a «certes une notion de plaisir mais aussi de responsabilité que l'on apprend très vite», étant donnés les dangers potentiels bien plus importants par exemple que ceux des sports collectifs en salle. C'est d'ailleurs par prévention que l'apprentissage de la voile se commence assez tard, vers 10 ans.

Sunderland et Williams

Chez les Sunderland, le tour du monde à 16 ans semble être une institution. Le frère d'Abby avait précédé sa soeur l'an dernier en partant parcourir la planète à la voile, en solitaire et sans assistance, en 8 mois, alors qu'il était âgé, lui aussi, de 16 ans. Le père Sunderland est un constructeur de bateaux qui enseigne la voile. «C'est la même logique que pour les soeurs Williams», analyse la pédopsychiatre Marie Claude Redouté. Souvent les parents projettent sur leurs enfants leurs propres échecs qu'ils compensent par la réussite de leurs enfants. «C'est un amalgame du narcissisme défaillant du père et du narcissisme de l'enfant», pour que le second réalise ce que le premier n'a pas été capable de faire. C'est un déni du risque de la part des parents, qui poussent leurs enfants à l'extrême pour être fiers d'eux.

Les parents se défendent: l'aventure de leur fille «n'était pas plus dangereuse que d'autres activités. Combien de jeunes meurent dans des accidents de voiture?»

Débat d'éducation, là aussi, car en tant que père, Kito de Pavant n'aurait jamais eu la tolérance des parents d'Abby. Mais il voit dans l'aventure des enfants Sunderland, Watson et autres petits génies de la voile une «école de vie extraordinaire» qu'il comprend parfaitement:

Si j'avais eu les moyens financiers, j'aurais fait la même chose. A 16 ans, je me sentais aussi parfaitement capable de faire un tour du monde.

Annabelle Laurent  

L'explication remercie Marie-Claude Redouté, pédopsychiatre, et Kito de Pavant, navigateur

Photo Une: Le bateau de pêche français "Ile De La Reunion" approche "Wild Eyes", le voilier démâté d'Abby Sunderland/Ho New / Reuters

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