Culture

Trois films de robots à voir pour s'interroger sur notre humanité

Temps de lecture : 7 min

«Les crimes du futur», «I'm your man» et «After Yang» interrogent le devenir de l'homme dans un monde bouleversé par une technologie entièrement conçue à son service.

Dans I'm your man, l'androïde Tom est censé avoir tout ce qu'il faut pour répondre aux désirs de l'héroïne, Alma. C'était sans compter sur la complexité des désirs humains. | Capture d'écran Haut et Court via YouTube
Dans I'm your man, l'androïde Tom est censé avoir tout ce qu'il faut pour répondre aux désirs de l'héroïne, Alma. C'était sans compter sur la complexité des désirs humains. | Capture d'écran Haut et Court via YouTube

Au sujet de son dernier roman, Klara et le soleil, le Prix Nobel de littérature Kazuo Ishiguro explique qu'en «présentant un monde très difficile, vous pouvez montrer la luminosité, le rayonnement». Dans ce roman, Klara est une amie artificielle qui, un jour, quitte le magasin où elle est exposée pour tenir compagnie à Josie, une jeune adolescente.

Naïf et curieux, le regard de Klara se pose sur le monde qui l'entoure, percevant ses nombreuses taches d'ombre et de lumière. Klara est une machine, mais une machine incarnant une humanité idéale: généreuse, pure et altruiste. À travers elle, Kazuo Ishiguro nous confronte à la complexité de la condition humaine, où la cruauté de la mort et l'inconsolable solitude qu'elle laisse dans son sillage cohabitent avec la lumière d'un soleil irradiant de beauté.

Se confronter à la machine, c'est se découvrir soi-même. Ce raisonnement, l'écrivain n'est pas le seul à l'approfondir, bien qu'il en soit l'un des plus grands maîtres. Pour preuve, ce sont trois films qui, aujourd'hui, viennent explorer cette même question. Les Crimes du futur de David Cronenberg (en salles), I'm your man de Maria Schrader (en salles) et After Yang de Kogonada (sortie le 6 juillet) jouent hors des codes traditionnels de la science-fiction pour traiter, chacun à leur manière, de questions existentielles.

S'emparant chacun d'un cadre –la dystopie, la comédie romantique, la cellule familiale–, les trois films partagent un même parti pris, celui de l'intime dans un décor à la temporalité indéfinissable, dénué de toute outrance technologique et futuriste. Chacun à leur manière, ils nous renvoient à nous-même, en nous parlant du couple, de la famille, du temps qui passe et de notre rapport à un monde dont la transformation profonde et irréversible nous échappe.

Des aspirations contradictoires

Pour la cinéaste allemande Maria Schrader, la machine est un moyen de nous parler de l'amour au XXIe siècle. Son héroïne, Alma (Maren Eggert), se conforme à l'archétype de la femme moderne: professionnellement brillante, farouchement indépendante et fatalement célibataire.

Lorsqu'elle accepte, pour les besoins d'une expérience, de cohabiter avec un robot humanoïde, Alma se retrouve nez-à-nez avec les expectatives immuables de la société: la séduction, le mariage, la maternité. Tom, le robot parfait, est programmé pour incarner son idéal masculin et répondre à ses moindres désirs. Mais l'amour est-il fait pour coller au fantasme? L'idéal ne doit-il pas, par définition, demeurer inaccessible?

Avec humour, la cinéaste s'empare des codes de la comédie romantique et met le spectateur face à ses stéréotypes ultra-normés, maintes fois rebattus et essorés, dont le dénouement traditionnel consiste à passer la bague au doigt de ses protagonistes. Voilà donc Tom préparant bain moussant, bougies parfumées et pétales de roses pour sa dulcinée qui, face à ce spectacle ridicule, l'envoie énergiquement balader.

Tom a beau être une création futuriste, le voilà coincé dans la vision d'une pretty woman des années 1990. Le casting est inspiré, la cinéaste confiant le rôle du robot séduisant à Dan Stevens –dont on découvre le bilinguisme–, qui jouait Matthew Crawley dans la série au romantisme dépassé et conservateur Downton Abbey. D'ailleurs, n'est-ce pas dans un bar à l'esthétique des années 1920-1930 qu'Alma rencontre son promis désigné (et designé)?

Quand Tom tente de se faire homme moderne et de partager les tâches domestiques, mauvaise pioche: Alma, elle, préfère conserver son joyeux bordel. Avec ce personnage, Maria Schrader plonge dans la complexité et les contradictions des aspirations féminines de notre temps. Alma aspire à l'amour, bien qu'elle ne semble plus y croire. Un amour qui n'exige d'elle aucune conformité sociétale, mais un amour imparfait, spontané, fait de disputes et de retrouvailles. Loin de ce que Tom peut lui offrir, lui qui personnifie ces algorithmes promettant de trouver l'âme sœur sur les sites de rencontres.

Mais c'était sans compter sur l'intelligence de la machine, configurée pour faire le seul bonheur d'Alma. Voilà donc Tom qui s'adapte à ce qu'il comprend de sa compagne humaine. Et Alma de trouver du réconfort auprès du chevalier servant, dont elle commence à percevoir l'humour et la personnalité.

I'm Your Man - film 2021 - AlloCinéI'm your man

de Maria Schrader

avec Maren Eggert, Dan Stevens, Sandra Hüller

Séances

Durée: 1h45

Sortie: 22 juin 2022

La question de l'identité, tout
en délicatesse

Un remède à la solitude, c'est aussi le point de départ du cinéaste américain Kogonada dans After Yang. Acheté par Jake (Colin Farrell) et Kyra (Jodie Turner-Smith) à l'arrivée de Mika, leur petite fille adoptée, Yang est un androïde qui a pour fonction de tenir compagnie à Mika. Comme elle, Yang a des traits asiatiques et il est conçu pour inculquer à la fillette la culture de son pays d'origine. Le jour où il cesse de fonctionner, l'équilibre de la famille se trouve bouleversé.

Ici encore, l'androïde est bienveillant et dévoué au bonheur de l'être humain. Ici encore, l'humain ne voit d'abord en Yang qu'une machine utile, mais temporaire et jetable. Seule la petite Mika a compris le rôle qu'il tenait au sein de la famille. Ses parents ne le réalisent que peu à peu, en découvrant les souvenirs que le robot a enregistrés dans son espace mémoire.

De Jake, le cinéaste fait subtilement comprendre la difficulté à être père: son isolement face au lien maternel qui unit Kyra et Mika, les regards avides d'attention que lui lance sa petite fille. En cherchant à réparer Yang pour apaiser la détresse de Mika, Jake va surtout se trouver lui-même.

Avec poésie, les souvenirs de Yang se matérialisent comme des petites bulles de lumière qui dessinent un ciel étoilé dans lesquelles Jake s'immerge. Le futur et la nature ont, dans le film de Kogonada, une connexion intrinsèque. Investie d'un sentiment quasi religieux, la nature enveloppe le cocon familial, où le rituel du thé et l'arbre du jardin incarnent les liens sacrés de la transmission, de l'amour et de la perte. Jake découvre Yang en regardant le monde à travers ses yeux et prend conscience en le perdant que la machine était pour lui un fils.

Au-delà d'un homme qui apprend à devenir père, After Yang offre une réflexion sur l'existence et l'identité. Quelle considération l'humain a-t-il pour ce qui vit autour de lui? Pourquoi présume-t-il en être le centre gravitationnel? Dans les mémoires de Yang, Jake découvre l'âme d'un non-humain, généreuse et triste, amoureuse et mélancolique. Qui était Yang? Le savait-il seulement lui-même?

En dressant un parallèle entre les questionnements existentiels de l'homme et de la machine, Kogonada pose avec délicatesse la question de l'identité. Est-ce le pays où l'on naît sans l'avoir jamais connu? La génétique suffit-elle à façonner un être, de la même façon qu'un numéro de série identifierait une machine? Ou bien l'identité est-elle hybride selon les cultures dont on s'imprègne, les gestes tendres et nourriciers que l'on reçoit?

After Yang

de Kogonada

avec Colin Farrell, Jodie Turner-Smith, Malea Emma Tjandrawidjaja

Séances

Durée: 1h36

Sortie: 6 juillet 2022

L'homme en devenir

Nous sommes là bien loin du petit androïde de A.I. Intelligence artificielle, le film de Steven Spielberg sorti en 2001, Pinocchio des temps modernes qui cherchait à devenir un vrai petit garçon. Jamais Tom et Yang ne remettent en question leur nature robotique. Car qui aujourd'hui pourrait bien considérer l'humain comme un absolu désirable? La cinéaste Maria Schrader l'explique en affirmant qu'Alma craint avant tout que les robots ne deviennent «tellement altruistes, civilisés et pacifiques, en un sens indispensables et supérieurs, que tôt ou tard, ils rendraient l'humanité obsolète».

Où va l'humanité? C'est la question que nous pose David Cronenberg dans Les Crimes du futur, son nouveau chef-d'œuvre. Pas d'androïde cette fois, mais des machines, véritables béquilles d'une humanité en désespérance. À l'image du Gregor Samsa de La Métamorphose de Kafka, l'humain se transforme et effraie. La machine vient pallier la douleur pour ceux qui la ressentent encore et le héros, Saul Tenser (Viggo Mortensen), voit pousser en lui des organes monstrueux.

Que reste-t-il à cette humanité-là, sinon de faire ce qu'elle a toujours su et transformer la boue en or, selon la doctrine baudelairienne? Le monstrueux devient une œuvre d'art. Sa compagne Caprice (Léa Seydoux) à la manœuvre, la machine lui incise la peau, fouille dans ses entrailles pour en ressortir ces organes qui le rongent de l'intérieur. La machine transcende et la machine console, la forme de chrysalide abrite l'amour absolu qui unit le couple.

Comme c'est le cas dans I'm your man et After Yang, le cinéaste canadien joue ici sur l'antifuturisme. Le décor a beau être dystopique et stérile, la ville quasi abandonnée où l'action se déroule évoque sans peine les confinements extraordinaires vécus ces dernières années. Comme l'écrivait Susan Sontag, «les films de science-fiction ne parlent pas de science. Ils parlent de désastre.»

Au début des Crimes du futur, un petit garçon mange une poubelle en plastique, la bave aux lèvres. On pense alors à l'enfant machine qui naît dans le Titane de Julia Ducournau. Dans un monde fait de métal et de synthétique, quel autre avenir pour les enfants sinon celui de la transformation?

Ainsi, le couple nouveau de I'm your man se construit sur une abnégation de l'un au profit l'autre. La famille hybride de After Yang ne comprend son bonheur que dans la perte. Dans Les Crimes du futur, l'homme vieillissant accepte enfin les métamorphoses de son corps et plonge dans un devenir inconnu. Dans le plan sublime qui clôt le film, une larme est versée. De bonheur ou de désespoir on ne saura, mais de délivrance. Kazuo Ishiguro avait raison: tout monde désespéré possède sa lumière.

Les Crimes du Futur - film 2022 - AlloCinéLes Crimes du futur

de David Cronenberg

avec Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart

Séances

Durée: 1h47

Sortie: 25 mai 2022

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