France

Les atermoiements de Sarkozy et Merkel

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 14.06.2010 à 7 h 10

En Europe, les dissensions sont réelles et chacun semble pris dans ses contradictions. Une bonne raison pour tenter de résoudre ensemble les problèmes.

Faut-il mettre en accusation l'Allemagne? Cette question est posée des deux côtés du Rhin. En France, on a tendance à penser que l'Allemagne est constamment, en matière européenne, en arrière de la main; et qu'en plus aujourd'hui, elle agit de façon contracyclique, en se tournant trop brutalement vers l'austérité. En Allemagne, on reproche à la chancelière d'être prisonnière d'un trio français infernal, composé du président français, du président de la BCE et du directeur général du FMI.

Temps perdu

La réalité est évidemment plus nuancée et plus contrastée. Il ne fait cependant aucun doute que, dans l'affaire de la crise grecque, l'Allemagne a fait prévaloir un point de vue qui n'est ni satisfaisant ni efficace, du point de vue de l'Europe. On se souvient que la France, notamment, souhaitait que les pays de la zone euro puissent venir en aide à la Grèce comme le FMI l'avait fait pour d'autres pays de l'Union, telle la Hongrie par exemple. L'Allemagne a fait prévaloir un dispositif qui n'est pas, à proprement parler, l'exercice de la solidarité, puisque l'aide à la Grèce lui est consentie sous forme de prêts à un coût élevé et qu'elle est assortie de conditions drastiques, en même temps que chaque pays reste libre de participer, ou non, au dispositif. Il eut mieux valu déclencher une aide plus limitée et sous une forme plus directe, mais plus rapide. Or, le temps consacré à la mise au point du fond de stabilisation, qui est en lui-même une bonne chose et préfigure sans doute la naissance d'un fond monétaire européen, ce temps-là donc a, malgré tout, permis à la crise de se développer et de devenir une crise européenne.

Aujourd'hui, l'Allemagne semble de nouveau contrarier tout le monde en annonçant un plan d'austérité de 80 milliards d'euros, qui pousse tout un chacun, en tous cas ceux des pays qui ne l'ont pas déjà fait, à prendre à leur tour le chemin de l'austérité. Et fait craindre à certains économistes un coup de frein prématuré, alors même que la relance devrait restée à l'ordre du jour pour s'assurer d'une reprise durable.

Effets d'annonce

La réalité est plus nuancée. Certes, il est vrai que la croissance mondiale est repartie à la hausse, tirée notamment par l'Asie et par une reprise plus forte et plus rapide que prévue aux Etats-Unis. Mais il est vrai aussi que l'Europe reste en arrière de la main, avec des perspectives qui sont, à ce stade, trop faibles pour faire reculer le chômage. Mais quand on regarde de près à la fois le plan de réduction des dépenses publiques annoncées par la France (moins 10 % sur 3 ans), et celui annoncé par Angela Merkel, qui est en effet de 80 milliards d'euros sur 4 ans, mais dont 11 milliards seulement sont prévus en 2011, on voit bien qu'à ce stade, les politiques de relance ne sont pas interrompues et que le début des politiques de restriction de la dépense publique, pour faire face aux déficits, ne commencera qu'en 2011 et dans des proportions  modestes. On a donc largement affaire à des effets d'annonce dont l'objectif est évidemment de rassurer les marchés. Plutôt que de marchés d'ailleurs, on devrait parler de «prêteurs», puisque les pays en déficit sont obligés d'emprunter et que les «prêteurs», ceux à qui ils empruntent, sont évidemment en situation d'énoncer leurs conditions.

Quant à l'Europe, les dissensions sont réelles. Ainsi, pour Nicolas Sarkozy, il est urgent de structurer la zone euro. L'idée d'un gouvernement économique passe d'abord, pour la France, par la volonté de donner une existence plus institutionnelle à l'eurogroupe, dont le président français avait d'ailleurs revendiqué le leadership. Ce n'est ni l'opinion de l'Allemagne, ni celle d'Hermann Van Rompuy, qui a déclaré: «Nous n'avons pas besoin de nouvelles institutions; ce dont nous avons besoin, c'est de substance.» Et surtout, l'Allemagne veut considérer l'ensemble de l'Union et voudrait surtout voir introduire des sanctions contre les Etats qui ne tiendraient pas leurs finances publiques. Jean-Claude Trichet, de son côté, insiste sur la nécessité d'ébaucher une sorte de fédéralisme budgétaire, condition première, à ses yeux, de la stabilité de la zone euro.

Des avancées réelles

Mais, en même temps, le fond de stabilisation a été mis sur pieds; la France et l'Allemagne se sont accordées pour réclamer une lutte coordonnée contre la spéculation et une politique commune de régulation et s'emploient, l'une et l'autre, à mettre en avant ce qui les rassemble. Il est vrai que la conscience qui pèse sur la zone euro, et sur l'euro lui-même, est de nature à rendre plus lucide les différents pays et leurs dirigeants, qui seraient très sévèrement jugés par l'Histoire, comme par leurs contemporains, s'ils ne parvenaient pas, en cette période de crise,  à renforcer l'Union.

Il faut enfin considérer, dans ces circonstances, un élément qui est souvent négligé, à savoir l'instabilité de la situation politique allemande. L'Allemagne, pays par définition de la stabilité et de la raison, est aujourd'hui tirée à hue et à dia. Car la coalition qu'Angela Merkel a formée avec les libéraux non seulement ne fonctionne pas, mais donne le spectacle du désordre et de la cacophonie. Si bien que le rapport des forces en Allemagne, comme en France d'ailleurs, est redevenu très favorable à la gauche et explique, pour une bonne part, les atermoiements des uns et des autres: en France, on refuse de prononcer le mot rigueur, mais on programme l'austérité pour l'Etat et les fonctionnaires; en Allemagne, on proclame l'austérité, mais on ne veut pratiquer qu'une réduction des dépenses sociales, là où il faudrait aussi utiliser l'arme fiscale. Bref, chacun semble pris dans ses propres contradictions. Raison de plus pour tenter de les résoudre en commun.

Jean-Marie Colombani

Photo: Nicolas Sarkozy et Angela Merkel, le 7 mai 2010. REUTERS/Michel Euler/Pool

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