Monde

Ah! Si les politiques s'inspiraient du foot

Moisés Naím, mis à jour le 15.06.2010 à 12 h 38

En sport, les Espagnols excellent au foot. En politique, au ping-pong. Et ce n'est pas une bonne nouvelle.

Dans l'Espagne divisée d'aujourd'hui, seuls deux sujets semblent faire l'unanimité. Le premier, c'est qu'il est tout à fait possible que l'équipe de football d'Espagne revienne d'Afrique du Sud avec le titre de championne du monde. Le second, c'est qu'il est tout à fait impossible que les responsables politiques espagnols se mettent d'accord pour offrir à leur pays un gouvernement d'unité nationale capable de faire face à la crise économique. En sport, les Espagnols excellent au foot. En politique, au ping-pong.

Je ne peux pas vous dire si la sélection espagnole remportera le Mondial 2010. Mais je vous garantis que sans un gouvernement qui s'appuie sur des pactes transcendant les intérêts circonstanciels des partis et de leurs cadres, les Espagnols assisteront à une longue partie de ping-pong politique. Ce tennis de table entre les deux partis majoritaires consistera en une alternance au pouvoir, sans la force nécessaire pour réformer profondément l'économie ou soutenir durablement l'élan de changement.

Ces allers-retours mèneront à une longue série de réformes tronquées, d'efforts insuffisants et de résultats médiocres, qui ne réussiront pas à redynamiser la neuvième puissance économique du monde. Pire, l'anémie économique espagnole sera contagieuse. Dans le monde interconnecté d'aujourd'hui, ses défaillances auront des répercussions à l'étranger, en particulier en Europe et en Amérique latine. Pourtant, face à cette perspective de plus en plus menaçante, les politiques ont choisi le ping-pong plutôt que le football.

L'Espagne a besoin, en politique, d'une équipe aussi compétente que celle dont elle dispose pour le foot. Les meilleurs joueurs doivent mettre de côté leurs rivalités et associer leurs forces pour vaincre la crise. Je sais que cette idée semble naïve. Et, pour l'instant, elle l'est. Il y a quelques jours, j'ai demandé à un échantillon de personnes de divers horizons -leaders politiques, chefs d'entreprise, intellectuels et journalistes espagnols- s'il était possible que les deux grands partis s'accordent sur un programme de réformes, mené avec le soutien d'une grande alliance nationale composée des syndicats, du patronat, de l'Eglise, des médias et de la société civile organisée. «Impossible!», m'ont-ils répondu à l'unisson.

Les rivalités politiciennes nuisent plus que jamais à la reprise économique

Dans une démocratie, il est normal et même salutaire que l'opposition s'efforce de remplacer le parti au pouvoir. Cela implique normalement que l'opposition soit défavorable aux initiatives du gouvernement et, au fond, qu'elle espère son échec. De son côté, c'est le rôle du parti dirigeant de tenter d'isoler, de discréditer et d'affaiblir l'opposition. Seulement voilà: quand un pays est frappé de plein fouet par des crises politiques et économiques graves, jouer son rôle «normal» peut s'avérer suicidaire.

L'Espagne l'avait pourtant compris avant et mieux que les autres. Le Pacte de la Moncloa, qui a scellé, en 1977, les accords entre les forces politiques, les syndicats et le patronat pour mener à bien un difficile mais indispensable processus de réforme, a abouti à la transition politique et aux réformes économiques de l'Espagne -lesquelles ont, du reste, servi de modèle aux autres pays.

Actuellement, dans le système politique espagnol, les incitations permettant de déboucher sur un large accord entre les partis, les secteurs sociaux et économiques, font défaut. Les différentes forces ne voient pas vraiment l'intérêt d'un gouvernement d'unité nationale. Le Parti populaire (PP, opposition) est certain que les problèmes économiques et le discrédit du gouvernement vont s'accentuer. Le pouvoir lui arrivera alors sur un plateau d'argent. Le PP en a assez d'attendre, le gouvernement et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE -au pouvoir) le savent. Par conséquent, ils n'ont aucun espoir de parvenir à un quelconque accord avec le PP.

Et comme c'est toujours le cas en politique, les personnalités comptent. Quand le mépris, la défiance et l'antipathie caractérisent les rapports entre les protagonistes du jeu politique, il serait naïf de leur demander de former une équipe. Ils auront beau promettre de le faire et même en donner l'impression, dans la pratique, ils ne s'y emploieront ni de bonne foi, ni avec efficacité. C'est en partie la raison pour laquelle les autres leaders sociaux n'ont pas vraiment fait pression en faveur d'un grand accord politique permettant de gérer la crise de façon concertée.

Avant d'envisager l'unité, l'Espagne doit s'enfoncer encore plus

Sans une large base politique, le PP ne pourra pas non plus opérer des réformes avec succès. Et le PSOE attendra que la crise économique et que la perte de confiance des électeurs dans le gouvernement les placent de nouveau au pouvoir. Et ainsi de suite. Ping. Pong...

Ces temps-ci, c'est peut-être une ingénuité d'espérer une coalition multisectorielle et pluripartite pour faire face à la crise. Mais il est tout aussi ingénu de croire que la crise sera réglée sans qu'on ait besoin de changer le cours «normal» de la politique. Plus les problèmes sociaux s'aggraveront, plus les leaders politiques se verront contraints de faire équipe avec leurs rivaux. Il est regrettable qu'il faille attendre que la situation se détériore encore plus pour que les politiques laissent enfin tomber le «ping-pong» au profit du «football».

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Photo: L'équipe espagnole de foot, le 8 juin 2010. REUTERS/Juan Medina

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Editorialiste
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