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Le nettoyage européen des lobbies doit-il aller au-delà de la Russie?

Temps de lecture : 5 min

Le Parlement européen, le Conseil de l'Union et la Commission européenne n'ont fermé leurs portes qu'aux consultants et entreprises russes. L'ingérence étrangère dans l'UE ne provient pourtant pas uniquement du pays de Poutine.

La Maltaise Roberta Metsola, présidente du Parlement européen depuis le 18 janvier 2022. | Kenzo Tribouillard / AFP
La Maltaise Roberta Metsola, présidente du Parlement européen depuis le 18 janvier 2022. | Kenzo Tribouillard / AFP

Début juin, plus de trois mois après le début de la guerre en Ukraine, le Parlement européen a fini par fermer ses portes aux lobbies russes, suivi plus récemment du Conseil de l'Union et de la Commission européenne. Les représentants de Lukoil, Gazprom et de toute société ayant son siège en Russie y sont désormais persona non grata, et ce même en étant inscrits dans le registre de transparence tenu par ces trois institutions européennes.

L'inscription dans ce registre permet aux lobbyistes et ONG présents à Bruxelles de se faire accréditer pour entrer au Parlement européen ou d'être reçus par les membres haut placés de la Commission, l'institution qui propose les lois votées par les eurodéputés et les représentants des États membres réunis au Conseil. Cette mesure, d'abord annoncée par la présidente du Parlement, Roberta Metsola, s'ajoute à celle prise par les Vingt-Sept, dans le cadre du sixième paquet de sanctions, qui interdit désormais aux cabinets européens de conseil de travailler pour la Russie.

Autant dire que c'est la fin d'une ère. Celle de la naïveté, disent beaucoup. Celle où des consultants ayant pignon sur rue dans le quartier européen bruxellois conseillaient le Kremlin ou son mastodonte de l'énergie, Gazprom. De 2006 à 2015, l'un des plus gros cabinets de conseil bruxellois, le britannique GPlus –devenu aujourd'hui Portland– a ainsi facturé les services de presse du Kremlin –déjà dirigés par Dmitri Peskov– pour des conseils en relations publiques peu après le différend gazier de janvier 2006 qui opposa la Russie et l'Ukraine.

G8 à Saint-Pétersbourg, Forum économique international de Saint-Pétersbourg –le Davos russe où se sont pressés Sarkozy, Merkel, Zapatero et d'autres–, déplacements des leaders européens en Russie et russes en Europe… Le cabinet vendait l'image d'une Russie fréquentable, désireuse de s'intégrer dans l'économie mondialisée et de montrer que passé l'effondrement de l'Union soviétique, elle était devenue une économie moderne. Malgré les tensions liées au gaz ou encore l'annexion d'une partie de la Géorgie en 2008, la stratégie sera payante puisque la Russie intégrera en 2012 l'Organisation mondiale du commerce.

Aujourd'hui, cette époque semble révolue, même si l'interdiction faite aux consultants européens et entreprises russes ne sera pas facile à mettre en pratique. Car il existe beaucoup de structures gigognes qui gravitent autour des institutions et au détour desquelles se retrouvent encore des entreprises russes ou leurs filiales.

L'ONG Greenpeace dénonce ainsi le lobbying persistant de certaines d'entre elles pour inclure le gaz fossile et le nucléaire dans la taxonomie, la classification des énergies vertes en train d'être négociée à Bruxelles. C'est le cas du lobby FuelsEurope, dont Lukoil reste membre, ou encore de Rosatom, intriquée dans la chaîne de production du nucléaire en Europe et membre de l'Association nucléaire mondiale, qui figure aussi dans le registre européen de transparence.

Les rendez-vous avec les députés ne sont pas obligatoirement consignés, sinon pour une minorité chargée de certains dossiers législatifs.

La Commission européenne souhaite que ce dernier soit vidé de toutes les entreprises ayant leur siège en Russie. Exit, donc, le métallurgiste Novolipetsk, ou encore l'Association des producteurs de vodka russe (ARVP). Mais des organisations européennes gigognes, la Commission ne dit rien. Ni de Kaspersky, l'entreprise de cybersécurité bannie des États-Unis mais domiciliée au Royaume-Uni dans le registre européen de transparence. Le nettoyeur européen passera-t-il à côté?

Excès de complaisance

Selon les ONG qui militent pour davantage de transparence, il faut aller plus loin. L'UE se montre trop complaisante avec le lobbying des régimes répressifs. «On s'éloigne de la Russie, mais on se précipite dans les bras de l'Arabie saoudite ou de l'Azerbaïdjan», déplore Vicky Cann, du Corporate Europe Observatory. «Si vous traitez avec ce type de gouvernements aujourd'hui, ils viendront vous mordre la main demain.» Les moyens ne manquent pas pour une influence discrète de ces régimes ou leurs entreprises. Et le registre de transparence, qui compte aujourd'hui 12.487 structures enregistrées, reste volontaire.

Seules les ONG sont tenues d'indiquer leurs sources de financement, et les entreprises leur budget de lobbying.

Certes, il est indispensable d'y figurer pour s'accréditer au Parlement européen ou rencontrer un commissaire européen, son directeur de cabinet ou un directeur général de la Commission européenne, mais les rendez-vous avec les députés ne sont pas obligatoirement consignés, sinon pour une minorité chargée de certains dossiers législatifs, et les rencontres avec le personnel travaillant sur les politiques ne le sont pas plus. Par ailleurs, les rencontres avec les représentants officiels de pays étrangers ne comptent pas pour du lobbying. Et certains ne s'embarrassent pas de bonnes manières pour faire passer leur message.

«Il m'est arrivé de trouver un ambassadeur étranger assis dans mon bureau, alors que je n'y étais pas. Il n'avait pas pris rendez-vous. Il voulait me convaincre de déposer un amendement sur un rapport qui rendait service à son pays», confie l'eurodéputée Nathalie Loiseau, présidente de la sous-commission «sécurité et défense» du Parlement européen, sans dévoiler la nationalité de l'importun. «Au Parlement, une fois que vous êtes entré, vous allez où vous voulez. C'est un énorme problème.»

Vers la transparence

La députée du groupe Renew a participé aux travaux de la Commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, y compris la désinformation, dirigée par le Français Raphaël Glucksmann. Son rapport adopté en mars s'inquiète du registre de transparence bruxellois, dont les règles laissent passer des activités de lobbying mêlant intérêts industriels et politiques.

Il y constate que, dans l'Union, «des pays comme la Chine, la Russie, le Qatar, les Émirats arabes unis et la Turquie ont également investi massivement dans des efforts de lobbying», et qu'il est urgent d'introduire dans le registre «des règles de transparence plus strictes, en répertoriant les financements étrangers du lobbying lié à l'Union et en prévoyant une catégorie de données qui permette de reconnaître les financements provenant de gouvernements étrangers».

Actuellement, seules les ONG sont tenues d'indiquer leurs sources de financement, et les entreprises leur budget de lobbying. De leur côté, les cabinets de conseil doivent déclarer leurs clients et les recettes tirées du lobbying. Mais qui pour vérifier la véracité des informations fournies? En 2020, le secrétariat du registre a interrogé près de 5.000 structures enregistrées: plus de la moitié avait donné des informations erronées; 27% ont été retirées du registre.

Le rapport de la Commission spéciale sur l'ingérence pointe aussi la nécessité d'encadrer la pratique des groupes d'amitié, ces structures informelles réunissant députés européens et représentants de pays étrangers à l'UE. En 2021, un groupe d'amitié entre l'UE et la Chine avait été suspendu, soupçonné d'être trop proche des intérêts chinois alors que l'Union européenne venait de conclure un accord d'investissement avec la Chine. Le lobbying peut donc prendre plusieurs formes, pas toutes explicites. Et Nathalie Loiseau de souligner: «Entre le lobbying et la manipulation, il y a parfois une zone grise que l'on appelle “ingérence”.»

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