Monde

Pourquoi Obama n'a pas appelé le PDG de BP

John Dickerson, mis à jour le 14.06.2010 à 7 h 12

Détachement ironique ou sage décision d'un homme fatigué de se plier à un rituel inutile? Les deux peut-être.

La marée noire provoquée par l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon a bouleversé les codes du comportement présidentiel. Au vu des critiques qu'Obama a dû essuyer –et compte tenu du mal qu'il s'est donné pour les prévenir– on peut d'ores et déjà définir la stratégie que le président et ses successeurs devront dorénavant adopter en temps de crise: se rendre chaque semaine sur les lieux du désastre; annuler tous les déplacements à l'étranger et les évènements culturels de la Maison Blanche; ne pas accorder d'interviews sur un terrain de basket...

Il sera également conseillé d'arrêter de jouer au golf avant même que la crise n'éclate. Oh, et si la crise dure –et perdure– le président devra savoir exprimer sa colère, ou du moins laisser apparaître qu'il est pleinement conscient de l'urgence de la situation (dans les conférences de presse, dans les émissions du câble, dans ce qui transpire via les médias de l'attitude présidentielle). Les serrements de mâchoires et les jurons seront un plus.

Le téléphone symbole du pouvoir

Pour la plupart, ces rituels sont pleinement adaptés aux circonstances: une pincée de tradition, et des louches de pressions politiques venant des opposants et des commentateurs en roue libre. Dernière question en date dans le grand débat portant sur les règles de bienséance en temps de crise: l'usage du téléphone présidentiel. Dans les cinquante jours qui ont suivi la marée noire du Golfe du Mexique, Obama n'a pas appelé une seule fois Tony Hayward, le PDG de British Petroleum (BP). Faut-il y voir un nouvel exemple du détachement ironique dont fait preuve le président vis-à-vis de sa fonction? Ou la sage décision d'un homme fatigué de sacrifier à un rituel inutile?

Les deux, peut-être. Nous demandons beaucoup à nos présidents; et nos exigences sont contradictoires. Ils devraient pouvoir arrêter une fuite de pétrole au centre de la terre, tout en inversant la tendance d'une économie pesant plus de 14.000 milliards de dollars. En outre, ils se doivent d'assister à toutes sortes de cérémonies et de commémorations –entre autres évènements assommants et chronophages. Le téléphone présidentiel est le parfait symbole de cette tension omniprésente, perturbante. Le président s'entretient avec les coachs des équipes du Super Bowl; il félicite les hommes politiques, aussi insignifiants soient-ils, lorsqu'ils viennent d'être élus. Mais il a également accès au téléphone rouge suprême, qui, le moment venu, lui permet d'appeler n'importe quel chef d'Etat pour le soumettre à la volonté de l'Amérique...

C'est l'un des symboles du pouvoir sans limite lié à cette fonction: le simple fait que le président puisse décrocher son téléphone, dire «Passez-moi Untel», et savoir qu'Untel sera immédiatement au bout du fil. (L'actuel chef de l'Etat sait qu'il ne sert à rien de dire: «Passez-moi Oussama Ben Laden»).

Le président en train de téléphoner: un grand classique de la Maison Blanche, depuis déjà longtemps. On ne compte plus les images de président donnant, au bout du fil, un ordre, ou plaidant la cause de la nation. Dans tous les cas, le but recherché est le même: montrer le chef de l'Etat en pleine action. Regardez comme il se démène! L'exemple le plus célèbre remonte à 1969: le coup de fil de Nixon à Buzz Aldrin et Neil Armstrong quelques instants avant leurs premiers pas sur la Lune.

Lorsqu'il est au téléphone, un dirigeant doit donner l'impression d'être maître de la discussion (sans aller jusqu'à égaler le souci du détail dont Lyndon Johnson avait fait preuve en dictant les modifications à apporter en urgence à un pantalon, et ce lors d'une discussion avec son tailleur, Joe Haggar).

Un accro du coup de fil

Obama s'est déjà vanté d'être un inconditionnel du téléphone. Il s'en était ouvert au New York Times il y a quelques années. Il résumait alors les avantages de la fonction de sénateur en ces termes: «Il est possible d'appeler n'importe qui.» Il avait poursuivi, dans la même interview: «Si je m'intéresse à un sujet donné, je peux appeler les plus grands spécialistes de la question et en discuter avec eux.» Ses collaborateurs font tout pour entretenir cette image d'un président non seulement curieux, mais également toujours prêt à aller vers les autres, à communiquer le plus vite et le mieux possible. De beaux clichés, qui pourraient tous être soulignés avec la même légende: «Tout est sous contrôle.» C'est un rituel présidentiel quelque peu agaçant, mais l'administration Obama fait tout pour l'entretenir.

C'est pourquoi on est en droit de se demander si Obama a ou non décroché son téléphone pour appeler Tony Hayward. Sur NBC, le journaliste Matt Lauer lui a posé la question. Réponse du président:

Dans ce genre de situation, je sais comment les choses se passent; si j'appelle le PDG de BP, il va se contenter de me dire tout ce que je veux entendre. Mais je n'ai que faire des mots. Seuls les actes m'intéressent.

Admettons. Mais si la parole est l'inverse de l'action, alors Obama a bien du souci à se faire. Car pour l'heure, Obama ne fait que parler. Il parle beaucoup; il nous promet qu'il va agir. Et une partie des électeurs américains pourrait bien se dire: «Il nous dit tout ce que nous voulons entendre. Mais nous n'avons que faire des mots. Seuls les actes nous intéressent.»

Mais d'un autre côté, quel serait l'intérêt d'un tel coup de fil? Pendant l'interview, sur NBC, Matt Lauer y est allé de sa suggestion: Obama aurait pu, selon lui, appeler Hayward pour lui dire ses quatre vérités. Le président a répondu qu'il comprenait que les observateurs de la vie politique puissent souhaiter le voir en colère, mais que ceci n'apporterait aucune solution. C'est vrai. Il ne suffira pas d'un entretien téléphonique pour élaborer une stratégie permettant de colmater le puits de pétrole en fuite. De plus, un simple coup de fil ne saurait satisfaire les multiples attentes d'une large partie des citoyens, qui souhaitent voir le président exprimer ses émotions en public. De toute manière, pour les satisfaire, il faudrait qu'Obama se mette à gesticuler à la manière de Bobby McFerrin...

Au fond, il importe peu qu'un coup de fil présidentiel soit d'une réelle importance ou ne soit qu'un pauvre coup de com'. A l'automne dernier, on a découvert qu'Obama ne s'était pas directement entretenu avec Stanley McChrystal –le commandant des forces de l'Otan en Afghanistan– dans le mois qui avait suivi la remise de son rapport sur l'état du conflit; l'affaire avait alors choqué. L'Afghanistan était sensé être la priorité absolue du président en matière de politique étrangère; il était de notoriété publique qu'Obama aimait suivre de très près les dossiers importants. Et malgré tout cela, il n'avait pas décroché son téléphone une seule fois pour s'entretenir avec le général chargé d'inverser la tendance sur le terrain? (Quelques jours plus tard, la Maison Blanche s'empressa d'organiser une réunion entre les deux hommes).

Mise en cause publique

Mais on ne peut pas vraiment ici faire le parallèle entre McChrystal et Tony Hayward: le PDG de BP n'est pas le subordonné du président; il n'a pas à lui rendre des comptes. Ajoutons qu'Obama aurait toutes les raisons de douter de son honnêteté. Sarah Palin a récemment publié une longue tribune critiquant cette absence de conversations téléphoniques –une preuve, selon elle, de la trop grande confiance qu'Obama accorde à BP. «L'actuelle administration ignore peut-être qu'il serait du devoir du président d'avoir une discussion de PDG à PDG avec Hayward, afin de vérifier les dires de BP», écrit-elle. Difficile d'imaginer un président disposant d'assez de temps et d'énergie pour passer les déclarations de BP au peigne fin: Obama a d'autres priorités et n'est pas un spécialiste de la question (mais il a confié le dossier à son secrétaire à l'Energie, Steven Chu, prix Nobel de physique). Et puis, au vu du comportement d'Hayward, des cafouillages et des dérobades de BP quant aux quantités de pétrole déversées, il faudra bien plus qu'un coup de fil pour démêler le vrai du faux.

Un simple entretien téléphonique peut certes faire passer un message. Mais dans l'affaire BP, Obama a tout intérêt à faire passer ses messages en public. L'époque où tout se réglait en quelques coups de fils discrets est révolue. Obama refuse de laisser libre cours à sa colère; ce qui ne veut pas dire qu'il n'en a pas envie. Il a déjà essayé –et ça n'a pas fonctionné. Il y a trois semaines, dans la roseraie de la Maison Blanche, il a fustigé les dirigeants des compagnies pétrolières quant à leurs responsabilités, les accusant de se renvoyer la balle. En s'en prenant à la compagnie britannique devant les caméras, Obama la soumet à la pression publique; il prouve que BP n'a pas les faveurs du gouvernement américain; montre à ses électeurs qu'il est pleinement dans l'action. Dernier exemple en date: le président a vertement rappelé à BP qu'elle ne devait plus «pinailler et compliquer la vie» des habitants du Golfe du Mexique.

Où va-t-il passer ses vacances?

En temps de crise, les aspects les plus futiles de la présidence peuvent certes devenir rapidement agaçants, et même dangereux, parce qu'ils retardent la résolution du problème. Le lieu des vacances d'été du président sera sans aucun doute un obstacle supplémentaire; la question devrait se retrouver sous peu au centre de tous les débats. S'il séjourne sur l'île de Martha's Vineyard, comme par le passé, les critiques fuseront. Ce serait mettre ses obligations personnelles de côté, et renier sa propre parole: il a en effet conseillé aux Américains de passer leurs vacances d'été dans le Golfe du Mexique. Lors de ses visites express dans la région, il nous a affirmé que l'eau était sans danger. Et s'il y passait ses propres vacances? Cela ne donnerait-il pas plus de force à son message? Le président devra déterminer l'importance de cette question: sujet futile, ou rituel de circonstance devant impérativement être respecté? A lui de nous répondre.

John Dickerson

Traduit par Jean-Clément Nau

Photo: Barack Obama au téléphone avec David Cameron. Le président américain a parlé au Premier ministre britannique le 12 juin 2010 pour l'assurer que les critiques adressées à BP ne vise pas les Britanniques. / REUTERS/Pete Souza/The White House

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