Le Voyage à Nantes ou l’art de franchir la ligne verte
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Le Voyage à Nantes ou l’art de franchir la ligne verte

Temps de lecture : 6 min
Slate.fr

Plus de dix ans déjà que l’événement bouscule et bat en brèche les préjugés au gré d’expériences toujours plus surprenantes. Curiosité exigée!

Éloge de l’impertinence

À Nantes, on marche sur la tête – et même sur la lune, dans le Parc des chantiers. On y saute en apesanteur, ses cratères invitent à la sieste. Il y a une maison envasée dans la Loire, de joyeux bonshommes géants surgis des pages de magazines pour envahir un parc, un arbre à paniers de basket… On s’y prend pour le Chat botté (s’il avait deux pieds gauche, comme les bottes en taille 2000 de Lilian Bourgeat), on a parfois l’impression de se retrouver au cœur d’une aventure de Jules Verne, enfant de la ville.

Détroit architectes et Bruno Peinado, On va marcher sur la lune, parc des Chantiers, Le Voyage à Nantes © Franck Tomps / LVAN

La formule du Voyage à Nantes, événement à la fois estival et pérenne, est unique en France: des dizaines d’artistes, architectes et designers renommés sont invités à réinterpréter le patrimoine local pour lui rendre sa visibilité et lui offrir un second souffle. Si le « VAN » attire désormais chaque année des centaines de milliers de curieux, le pari de transformer Nantes en une destination touristique prisée ne semblait certainement pas gagné d’avance.

«Il a fallu partir du constat suivant: Nantes n’est pas une ville de patrimoine», rappelle Jean Blaise, directeur du Voyage à Nantes. «Il fallait donc essayer de montrer son énergie, sa créativité.» Le VAN, résume-t-il, c’est donc la mise en exergue de «l’évolution de la ville» à travers l’espace public. «C’est l’espace le plus dur à travailler, pour la bonne et simple raison que lorsque vous allez dans l’espace public, vous allez chez les gens. Et vous embêtez toujours quelqu’un.»

«Renverser la ville»

Certains, en dépit du succès du VAN (peut-être le seul événement culturel français d’envergure à s’être tenu pendant la pandémie), rechignent encore devant des choix parfois jugés radicaux. «Lorsqu’en 2020, nous avons installé Fontaine d’Elsa Sahal, les commerçants de la place Royale n’étaient pas très contents. Ils voulaient quelque chose de joli. Et là, notre proposition n’était pas convenable ; car nous ne sommes pas convenables.»

Chaque édition s’accompagne de réactions tranchées. «Il ne faut jamais oublier que lorsqu’il est vrai, l’art est toujours rejeté. Car il est là pour bousculer. L’art se doit donc de bousculer, renverser une ville.» Le VAN n’a pas été conçu pour alimenter Instagram, mais pour surprendre, faire découvrir. «Ce que nous avons demandé aux artistes, ce n’est pas de venir faire joli mais de montrer la ville, de l’interpréter. Il n’est pas évident de découvrir Nantes. Il fallait trouver une certaine façon de guider les visiteurs afin de leur offrir des visions intéressantes, des perspectives

Le Voyage à Nantes © Amel & Gregg – Yodel

Plus de 22 kilomètres de ligne verte

D’où la naissance de la ligne verte qui balise le parcours et n’a cessé de se ramifier, pour atteindre plus de 22 kilomètres. Il faut la suivre pour mieux se perdre. De toute façon, qu’on se le dise : ici, l’art est dans la rue, pas entre les murs blancs et intimidants d’une galerie ou d’un musée. Il n’est pas figé, invite à l’interaction et à la réflexion.

Chaque année, des œuvres inaugurées pour le VAN s’incrustent dans le paysage urbain pour de bon. Il y a celles qui racontent l’histoire oubliée de la ville, celles qui dépoussièrent le trésor passé inaperçu, celles qui font découvrir la beauté intrinsèque d’un bâtiment récent jugé «moche» et font changer notre regard sur le patrimoine architectural.

Visuel de l’édition 2022 du Voyage à Nantes © Hélène Delprat

Édition 2022: une balade jubilatoire…

L’édition 2022 débutera le 2 juillet avec la Nuit du VAN et la Nuit des Tables de Nantes (concerts partout dans la ville, nocturnes des musées et plus de 70 restaurants dans les rues pour une déambulation gourmande et festive) et s’achèvera le 11 septembre. Pour jouer le jeu jusqu’au bout, des chambres d’artistes proposent de dormir dans une micro-maison comme suspendue, dans un château au milieu d’insectes qui parlent aux extra-terrestres, qui accueille aussi une chambre-œuvre d’Ugo Rondinone et de John Giorno, ancien de la Factory d’Andy Warhol. On peut aussi séjourner en famille au cœur de l’univers de Jules Verne, de La Terre à la Lune.

Pour ce nouveau rendez-vous, on découvrira la grande place Graslin réinventée par Hélène Delprat. Sa forme d’hémicycle et le fronton néoclassique de son théâtre offrent à l’artiste un terrain de jeu idéal, au croisement des monstres sacrés de la littérature française et de l’histoire de la ville: le «Théâtre des opérations » est une île-étoile noire de 20 mètres d’envergure dont les pointes tendent vers les rues Racine, Voltaire, Molière… Une sculpture cache un haut-parleur dans sa gueule ouverte. Non loin de cette créature, ni tout à fait humaine, ni complètement bestiale, se dresse un ange, bras et ailes déployées, qu’on entendrait presque chanter les clameurs de la ville.

… et fantasmagorique

Les amateurs de frissons poursuivront l’expérience avec une balade dans le cimetière Miséricorde (le nom seul est porteur de promesses) où les cervidés de verre de Pascal Convert donnent l’impression de surgir d’entre deux tombes pour vous suivre du regard. Ces mystérieuses créatures-miroirs des Temps ont définitivement élu domicile dans la partie ancienne du cimetière. Ici, la nature a repris ses droits depuis que la Direction de la ville a décidé de ne plus traiter les sols. Dans cette ambiance qui semble autant emprunter à Edgard Allan Poe qu’à un joyeux conte de fées, Convert invoque «le passage du temps, la lumière et les effets persistants du passé.»

Esquisse, Alexandre Benjamin Navet, Le Voyage à Nantes 2022

Encore hantés par ces rencontres d’un autre type, on se dirigera vers la Place du Commerce pour se laisser happer par l’univers coloré et multidimensionnel d’Alexandre Benjamin Navet. Ses «Façades chromatiques » redessinent à la fois l’histoire de la ville portuaire et marchande, tout en apportant des reliefs inédits à son architecture, attirant l’attention sur souffle retrouvé de la place récemment rénovée. Aplats vivement colorés ou volumes soulignés font vibrer les enseignes et les terrasses, muées en un véritable décor de cinéma au cœur duquel les visiteurs jubilent d’être propulsés.

Se laisser surprendre, apprendre et s’amuser!

Le seul souci, c'est l'embarras du choix proposé par le Voyage à Nantes, entre nouveautés et œuvres permanentes. On peut être tenté d’éprouver un exaltant vertige au Belvédère de l’Hermitage de Tadashi Kawamata, de s’aventurer dans les bois pour y admirer les tout nouveaux arbres de carton d’Eva Jospin, ou encore visiter le prototype d’une station-essence du futur imaginée par la légende du design Jean Prouvé pour Total dans les années 1960.

Les Brutalistes, Martine Feipel & Jean Bechameil, Le Voyage à Nantes © Martin Argyroglo / LVAN

On se laissera surprendre par les «Brutalistes», hommage à l’architecture de Le Corbusier qui cachent en leur cœur un four utilisé par les élèves de l’institut culinaire Vatel. Ou bien visiter l’Absence, structure «habitable» qui défie les lois de l’architecture classique, typique du design organique qui a fait la renommée d’Atelier Van Lieshout.

On se baladera, nez au vent (humez attentivement: le VAN a son propre parfum, lancé l’année dernière, et on peut l’acheter), tout simplement, se délectant des nombreuses surprises égrenées dans la ville.

Il y en a deux qui concentrent à elles seules l’esprit du Voyage à Nantes. Deux sculptures de l’insaisissable Philippe Ramette, dont cet Éloge de la transgression: est-ce une fillette prête à se carapater ou une jeune ambitieuse qui se hâte de grimper sur son socle de marbre pour entrer dans l’histoire? La plaque laissée vierge ne le dit pas, votre interprétation sera la bonne.

Philippe Ramette, “Éloge de la transgression” - Courtesy de l'artiste et Galerie Xippas - Le Voyage à Nantes 2018 © Marc Domage / LVAN, ADAGP 2018

Ramette nous propose, comme le VAN, de faire un pas de côté comme sa seconde sculpture, clin d’œil à un classique de la peinture romantique, pour réévaluer ce que nous croyons savoir de l’art, de la culture, du patrimoine.

Et, surtout, de nous en amuser.

Découvrez les étapes nantaises du parcours 2022 dans le dossier

Le Voyage Permanent

Photo illustration: Les Anneaux, Daniel Buren et Patrick Bouchain, Quai des Antilles, ambiance de ville © Martin Argyroglo / LVAN

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