Monde

En Moldavie, mémoire et inquiétude vives des guerres passées et à venir

Temps de lecture : 4 min

Dans les anciens territoires soviétiques, les guerres successives ont tissé une mémoire collective, mais celle-ci n'échappe pas aux logiques nationalistes, ravivées par l'invasion de l'Ukraine.

Un monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale, à Chișinău,  la capitale de la Moldavie. | Pierre Polard
Un monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale, à Chișinău,  la capitale de la Moldavie. | Pierre Polard

À Chișinău (Moldavie).

Andrei raconte une histoire. Le récit commence par les cernes, par le regard qui se perd dans les coins de pièce. En Moldavie, comme dans toute l'ex-URSS, on connaît bien cette histoire. On la commémore, on lui donne un grand H. «En théorie, la mission était de tuer le moudjahid. En pratique, le moudjahid c'était celui qu'on voulait.»

Andrei raconte l'Afghanistan, guerre vaine par excellence, qui s'étira de 1979 à 1989. Elle se conclut par l'effondrement de l'URSS. «Nous sommes donc en Afghanistan, en 1980. Deux soldats de mon unité, deux Ouzbeks, se rendent dans une maison afghane. L'hospitalité est une tradition locale, ils sont bien reçus. Puis les choses dérapent. Les deux soldats tuent l'homme, violent la femme puis la tuent à son tour.»

Autre histoire, même ton: «Des collègues interrogent un Afghan, ils lui demandent où se trouve une réserve de munitions. L'Afghan ne dit rien. Les collègues lui mettent une grenade dans la bouche pour le faire parler mais justement, maintenant, l'Afghan peut encore moins parler… Il est muet, inutile. Ils finissent par le faire sauter. L'URSS avait pourtant de bons tribunaux militaires. Peut-être de trop justes tribunaux… Les soldats ne laissaient du coup jamais aucun témoin.»

Guerres lasses

Andrei raconte, usé, lassé, mais solide encore. Il égrène méthodiquement les histoires. «Après quelques mois d'entraînement, nous sommes déployés. On venait libérer le pays, on les appelait nos “frères afghans”. Nous nous pensions tous soviétiques à l'époque… Du moins, c'est ce qui était dit. Il y avait dans mon unité un Ouzbek et un Arménien. Ils se disputaient tout le temps. Un jour, l'Arménien va chercher une kalachnikov et il vide son chargeur sur l'Ouzbek. Les conflits de ce genre étaient communs entre les gens dont les origines différaient.»

Andrei, à Chișinău, en Moldavie. | Pierre Polard

Andrei raconte une Union soviétique terrifiée par ses multiples nationalités. La cohésion et l'unité des peuples qui s'effritent. «On ne servait jamais dans son pays d'origine, toujours au loin. Il fallait éviter les soulèvements nationalistes. Puis comme tous les empires, l'URSS a fini par s'effondrer. En 1991, tous les soldats cherchaient à retourner d'où ils venaient. Nous avions aussi nos familles avec nous, qu'il fallait rapatrier. Je suis alors en Biélorussie. Je dois demander une autorisation à mes anciens supérieurs soviétiques, puis aux nouvelles autorités biélorusses et moldaves. Je mets près d'un an à revenir en Moldavie. Quand je reviens, la guerre fait rage dans mon pays.»

«La Transnistrie pro-russe a fait sécession, poursuit-il. Je rejoins alors mes compatriotes moldaves dans le combat. Mes camarades soviétiques d'hier étaient soudainement devenus mes ennemis. J'ai découvert plus tard que le commandant d'en face avait étudié avec moi à l'académie militaire de Kiev. Il me considérait comme un traître. Comme un nazi aussi. Déjà à l'époque, les Russes nommaient leurs ennemis “nazis”.»

Paix suspendues

L'histoire qu'Andrei raconte n'a plus de fin. La guerre entre la Transnistrie et la Moldavie semble être le début d'une long conflit où la paix n'est qu'une trêve. Une guerre qui s'est poursuivie en Tchétchénie, en Géorgie et, maintenant, en Ukraine. À ce propos, Andrei conclut: «Quand l'invasion de l'Ukraine a commencé le 24 février, j'ai voulu partir, reprendre à nouveau les armes contre les Russes. Mais je suis désormais trop vieux. J'aurais été mis à la fabrication des cocktails molotov… Mais si demain Odessa tombe, puis que la Transnistrie rejoint la Russie, la Moldavie sera à nouveau exposée. Elle sera alors la prochaine victime de la Russie. Et je me battrai alors, encore une fois.»

La guerre en Ukraine a réveillé de vielles peurs, des fantômes aussi. La gloire des conflits passés qui cimentait autrefois l'URSS est aujourd'hui un terrain mouvant, un champ de bataille comme un autre. Les mémoires se divisent. Le 9 mai, qui était auparavant un rendez-vous de toutes les anciennes nations soviétiques, est devenu un sujet d'affrontement: fêter la victoire de l'URSS serait cautionner la Russie de Poutine, et donc son invasion de l'Ukraine. En Moldavie, le ruban de Saint-Georges, symbole de la victoire soviétique, a même été interdit par le gouvernement.

Ion Xenofontov, professeur d'histoire à l'Université d'État de Moldavie, à Chișinău, explique: «La Seconde Guerre mondiale ne nous concerne pas. Nos grands-pères étaient des deux côtés. D'abord avec l'Axe, sous contrôle de la Roumanie, dont nous parlions au moins le langage. Puis l'URSS est venue… La victoire sur le nazisme a été aussi notre défaite, notre soumission aux Russes.»

Résorber les traumas

Tatiana Turchina est professeure dans la même université qu'Ion Xenofontov. Elle enseigne la psychologie et s'est spécialisée dans le traitement des traumatismes de guerre: «Tous les ex-Soviétiques ont vécu des guerres. Deux guerres au moins, la Grande Guerre patriotique, et l'Afghanistan. Ici, en Moldavie, on a eu aussi celle contre la Transnistrie. Pour se libérer, il faut parler. C'est dans la Bible d'ailleurs: “Au commencement était le Verbe.” Se taire ne sert à rien. Les enfants savent toujours de toute façon. Dans le silence, ils intériorisent le trauma. On peut résorber ce trauma par des discussions en famille», estime-t-elle.

Pourtant, parler n'est pas toujours facile. Surtout quand sa langue maternelle est interdite d'usage. En Moldavie, le roumain était prohibé par les autorités soviétiques. Tatiana fait remarquer: «Comment dire les choses autrement que dans sa propre langue? Comment se libérer autrement que par soi-même?»

Tatiana Turchina, à Chișinău, en Moldavie. | Pierre Polard

C'est la question linguistique qui a causé l'embrasement de la Transnistrie en 1992 –les autorités moldaves voulaient privilégier le roumain au russe. Ce fut encore le cas en Ukraine, où une partie des russophones s'est sentie menacée par l'interdiction du russe comme langue administrative. «Ma mère qui était professeure de roumain en a tellement souffert, de devoir se taire. Comment alors transmettre?» Tatiana se tait soudain.

Alors qu'elle vient pourtant de critiquer l'URSS et sa politique linguistique pendant de longues minutes, Tatiana Turchina reprend, cette fois-ci un peu rêveuse: «Quand l'avenir est si menaçant, c'est la nostalgie qui revient… Aujourd'hui il y a la guerre en Ukraine. Il y a aussi notre situation économique. Les jeunes partent en Europe occidentale pour de meilleures opportunités économiques, pour seulement avoir un avenir. À la fin, là-bas, notre identité et notre langue disparaissent, comme avant, sous l'URSS.»

Elle conclut sur un paradoxe: «Je suis professeure et je veux que mes élèves restent. Je suis mère et je veux que ma fille parte loin d'ici.» La mémoire se dit désormais au présent.

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