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Guerre en Ukraine: la Chine veut contribuer à la paix (et sauver son économie)

Temps de lecture : 7 min

Alors que l'armée russe peine à gagner du terrain en Ukraine, Pékin commence à trouver le temps long. Et a donc décidé de s'engager davantage dans une tentative de résolution du conflit.

Le président russe Vladimir Poutine, lors du 14e sommet des BRICS dans lequel intervient également le dirigeant chinois Xi Jinping, à Moscou, le 23 juin 2022. | Mikhail Metzel / Sputnik / AFP
Le président russe Vladimir Poutine, lors du 14e sommet des BRICS dans lequel intervient également le dirigeant chinois Xi Jinping, à Moscou, le 23 juin 2022. | Mikhail Metzel / Sputnik / AFP

Le point de vue des dirigeants chinois sur la guerre en Ukraine a évolué. Ils constatent que, depuis quatre mois, la progression de l'armée russe sur le terrain est lente, incertaine et exige des moyens militaires considérables. Très loin du scénario qu'avait sans doute annoncé Vladimir Poutine début février, quand il avait rencontré Xi Jinping. Mais en plus, à Pékin, on s'inquiète désormais des conséquences néfastes pour la marche de l'économie mondiale que commence à avoir ce conflit qui s'éternise.

Cet affrontement en Europe risque de déstabiliser le commerce international et, en particulier, de contribuer à affaiblir la puissance chinoise. Tout cela peut expliquer que, sans doute après de longues discussions au sein des instances dirigeantes du Parti communiste, la Chine ait décidé de s'engager davantage dans une tentative de résolution du conflit ukrainien.

La Chine estime jouer un
«rôle constructif»

Le 15 juin, les médias chinois ont annoncé que le président Xi Jinping s'était entretenu au téléphone avec Vladimir Poutine. Officiellement, il n'y avait pas eu de conversation entre les deux dirigeants depuis le 25 février, date du début de «l'opération militaire spéciale» de la Russie en Ukraine.

Ce 15 juin, le journal de 19h de la télévision chinoise (CCTV), diffusé par de nombreuses chaînes à travers le pays, annonçait qu'au cours de cette conversation, Xi Jinping avait indiqué, à propos de l'Ukraine, que «la Chine est prête à une coopération stratégique étroite avec la Fédération de Russie, afin de fournir un soutien mutuel en tenant compte des intérêts clés des deux parties en matière de souveraineté et de sécurité nationale».

Cette phrase semble indiquer qu'à Pékin, on est prêt à s'engager dans une démarche en vue d'aider à résoudre le conflit. D'ailleurs, soulignant que son pays porte un «jugement indépendant» sur ce qui se passe en Ukraine, Xi Jinping a ajouté que «chacune des parties concernées doit adopter une position responsable, contribuant à la bonne résolution de la crise en Ukraine. La Chine est prête à continuer à jouer son rôle constructif.»

Si le président chinois a précisé à Vladimir Poutine ce que pouvait être ce rôle constructif, cela n'a pas été révélé au grand jour. Il est seulement dit que Xi Jinping a estimé qu'il convient de «tenir compte des faits et des réalités historiques» et qu'il a défini la position de principe de la Chine en concluant: «Nous contribuons activement au maintien de la paix à l'échelle mondiale et à la préservation d'un ordre économique stable dans le monde». Selon les médias chinois, Vladimir Poutine a répondu à ces déclarations en affirmant qu'il s'opposait à toute interférence dans les affaires intérieures de la Chine, «notamment au Xinjiang, à Hongkong et à Taïwan».

Dès le lendemain de cet échange téléphonique sino-russe, la position chinoise était réaffirmée à Pékin. Wang Wenbin, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, précisait: «Nous continuerons à consacrer nos efforts à l'instauration de la paix et à jouer le rôle qui nous revient dans la promotion des pourparlers de paix […]. Lorsque les États-Unis ont proclamé qu'ils se battraient jusqu'au dernier Ukrainien et qu'ils ont jeté de l'huile sur le feu, la Chine a souligné que la communauté internationale devait aider la Russie et l'Ukraine à poursuivre le dialogue au lieu de se battre.»

Un pont sur le fleuve Amour pour entretenir la flamme

Le désir chinois de s'impliquer davantage dans une tentative d'arbitrage entre la Russie et l'Ukraine s'accompagne d'une relation personnelle qui demeure apparemment excellente entre Xi Jinping et Vladimir Poutine. De plus, à l'évidence, il existe une proximité et une sympathie réciproque entre les régimes politiques autoritaires des deux pays.

Mais la Chine veut également aider autant que possible l'économie russe. Pendant sa conversation avec Vladimir Poutine, le président chinois a souligné qu'«en dépit des bouleversements mondiaux, les relations entre la Chine et la Russie ont maintenu une bonne dynamique de développement» et a appelé à «une coordination stratégique plus étroite» entre les deux pays.

Une intention que confirme l'importance de leurs échanges économiques. Depuis un an, les importations chinoises de pétrole et de gaz russes ont augmenté de plus de 55%. Ceci en partie depuis l'accord passé en février lorsque Vladimir Poutine est venu à Pékin deux semaines avant l'entrée des troupes russes en Ukraine. D'autre part, les sanctions imposées à la Russie ont, entre autres, eu comme effet qu'à présent, l'essentiel de biens manufacturés importés provient de Chine et non plus d'Europe.

Symboliquement, un pont sur le fleuve Amour, dans le nord-est de la Chine, va renforcer les liens économiques sino-russes. Il vient d'être inauguré et se trouve dans une région où, en 1969, de violents affrontements entre soldats chinois et russes avaient fait des centaines de morts. Ce pont comporte une route et une voie ferrée qui devraient permettre le passage annuel de 21 millions de tonnes de
marchandises
. Il mesure 2.200 mètres de long et 15 mètres de large et relie la ville de Tongjiang, en Chine, à Blagovechtchensk, en Russie.

Les Américains sur leurs gardes

Bien entendu, les États-Unis ne manquent aucune occasion de faire savoir aux dirigeants chinois qu'ils surveillent de près leurs rapprochements avec Moscou. La conversation téléphonique du 15 juin entre Xi Jinping et Vladimir Poutine a amené la Maison-Blanche à proclamer que «les pays qui choisissent le camp de Vladimir Poutine se placeront inévitablement du mauvais côté de l'histoire. Le moment est venu pour les dirigeants du monde de dénoncer clairement l'agression flagrante du président Poutine et de soutenir les Ukrainiens.»

À propos des mots de soutien de Pékin envers la «souveraineté» et la «sécurité» de la Russie, Washington a tenu à dire que les États-Unis étaient «préoccupés par l'alignement de la Chine avec la Russie».

La principale préoccupation de la Chine est apparemment d'éviter que la guerre ne détériore une grande partie de ses relations commerciales.

Cependant, les Américains, semble-t-il, n'ont pas eu de remarques à faire à la Chine sur une aide en armement apportée à l'armée russe. Si Pékin s'y risquait, les États-Unis ont clairement fait savoir, en mars dernier, qu'ils réagiraient aussitôt. Et depuis, de nombreux satellites occidentaux observent dans le détail les matériels que la Chine exporte vers la Russie.

Or, le 16 juin, Jake Sullivan, le conseiller à la Sécurité nationale de la Maison-Blanche, estimait que, face à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, la Chine adoptait «une approche très prudente», ajoutant qu'à Washington, on n'a pas non plus observé le moindre effort de Pékin pour aider Moscou à échapper aux sanctions et aux contrôles des exportations.

Quant aux positions prorusses de la diplomatie chinoise, notamment lors de certains votes à l'ONU, Jake Sullivan précise que cela ne fait pas partie des questions sur lesquelles les États-Unis ont mis la Chine en garde.

Pour Poutine, la crise économique, c'est la faute des Occidentaux

La principale préoccupation actuelle des dirigeants chinois est apparemment d'éviter que la guerre menée par la Russie en Ukraine ait pour effet de détériorer une grande partie des relations commerciales de la Chine. Aussi, la stratégie de Pékin est d'abord de ménager le pouvoir et l'économie russes.

Actuellement, la Chine achète plus de pétrole à la Russie qu'à l'Arabie saoudite. Et, depuis la guerre en Ukraine, de nombreuses entreprises occidentales ayant quitté la Russie, la Chine lui fournit bon nombre des produits que ces entreprises lui vendaient. Enfin, Pékin s'emploie à renforcer les organisations économiques internationales dans lesquelles les deux pays participent aux échanges internationaux.

Ainsi, le 17 juin, s'est tenue la 25e édition du Forum économique de Saint-Pétersbourg, traditionnellement surnommée le «Davos russe», qui vise normalement à attirer des investisseurs internationaux en Russie. La réunion avait lieu cette année sous forme virtuelle et a été boycottée par la plupart des pays occidentaux. Vladimir Poutine y a expliqué que la nouvelle crise économique n'avait rien à voir avec l'intervention russe en Ukraine et qu'elle était «la conséquence des erreurs systémiques de la politique économique des pays occidentaux».

Puis, Xi Jinping s'est adressé en vidéo aux participants, qui comptaient dans leurs rangs des responsables égyptiens, africains et des Afghans, élevés au rang d'invités d'honneur. Le président chinois a tenu un discours très général, qui présentait des propositions destinées à faire progresser la solidarité mondiale et le développement durable. Il a appelé à coopérer pour que les fruits de l'innovation soient partagés par tous. Le lendemain, la presse chinoise indiquait qu'il s'agissait de «construire un avenir pacifique, prospère et radieux».

Surtout, pas de précipitation

Mais c'est surtout le 22 juin que Xi Jinping, toujours en visioconférence, s'est montré plus précis en prononçant le discours d'ouverture du 14e sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud). Ces pays représentent 42% de la population du globe, 23% de son économie et 18% de son commerce. Le numéro 1 chinois y a dit craindre une «division et une fragmentation de l'économie mondiale», soulignant qu'à ses yeux, «la mondialisation économique est une exigence objective du développement des forces productives et un courant historique irrésistible».

Puis, Xi Jinping a parlé de la guerre en Ukraine, en commençant par dire que «l'humanité a connu les ravages de deux guerres mondiales et le sombre brouillard de la confrontation de la Guerre froide». Après quoi, il a mis en garde contre l'effet des sanctions internationales en disant qu'il avait «été prouvé à maintes reprises que les sanctions sont un boomerang et une arme à double tranchant».

Par ailleurs, sans nommer ni l'OTAN ni aucun pays, Xi Jinping a affirmé que «la crise en Ukraine est un signal d'alarme pour le monde: la foi aveugle dans la position de force, l'élargissement des alliances militaires et la recherche de sa propre sécurité au détriment de la sécurité des autres pays débouchent immanquablement sur une impasse sécuritaire». Des termes particulièrement vagues qui visent sans doute les États-Unis et l'OTAN mais pourraient aussi, en partie, faire allusion à la Russie.

Si la Chine est décidée à s'engager en vue d'un arrêt de la guerre en Ukraine, elle indique pour l'instant qu'elle le fait sans précipitation et avec une grande prudence. Comme si, à Pékin, on voulait encore évaluer le poids que peut avoir une intervention chinoise sur le pays ami qu'est la Russie.

De plus, en faisant pression pour un arrêt de l'offensive russe, une des préoccupations de la Chine pourrait être de ne surtout pas donner l'impression de se ranger aux côtés des États-Unis. Mais parvenir à mettre en route un processus diplomatique qui irait vers un arrêt des combats en Ukraine serait évidemment un succès chinois considérable. Qui pourrait permettre à Pékin de se consacrer plus résolument à la question de Taïwan.

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