Société

Les coachs en séduction, une certaine idée de l'enfer

Temps de lecture : 7 min

Cours sur les relations femmes-hommes, formations à la drague de rue... Ces soi-disant experts proposent des prestations parfois à plusieurs centaines d'euros, teintées d'une idéologie antiféministe.

Pour les coachs en séduction et leurs apprentis, la rue est un terrain de chasse et les femmes sont des proies. | Pixabay via Pexels
Pour les coachs en séduction et leurs apprentis, la rue est un terrain de chasse et les femmes sont des proies. | Pixabay via Pexels

Remy, la petite quarantaine, chemise ouverte, mèche blonde et rasé de près, est coach en séduction à Paris depuis trois ans. «Relooking, ateliers street session, consultations en ligne…» Au fur et à mesure qu'il détaille ses formations, les effluves de son eau de Cologne envahissent le hall du luxueux hôtel de Montmartre où nous nous trouvons. Sa clientèle? «Des ingénieurs, des geeks, des mecs brisés par un divorce ou une rupture, qui ont entre 18 et 50 ans.»

Ils sont quelques dizaines en France à exercer ce métier de love coach, majoritairement dans la capitale. Sur internet, les pseudos défilent: «Mike, le dragueur de Paris», «Loup, expert en séduction», «Logan séduction», «Léo le philogyne» («Léo qui aime les femmes», donc). Tous proposent du coaching à des hommes plus ou moins âgés, «isolés socialement et amoureusement», selon Émilie Delétré, coach en séduction et en développement personnel. Drague de rue, conseils sexo, perfectionnement de sa plume virtuelle sur les applis de rencontre: il y en a pour tous les goûts.

La rue comme terrain de chasse

«En général, les coachs sont très masculinistes. C'est toujours: l'homme est le chasseur, la femme est sa proie. Tout ce qui va pouvoir faire céder la proie est enseigné», commente Catherine Grangeard, psychanalyste. Pour compléter le tableau de chasse, rien de mieux qu'une street session pendant laquelle les participants se transforment en arpenteurs de bitume. La ville devient alors le terrain de jeu de ces flâneurs et le trottoir le lieu de tous les possibles, un espace érotisé par les talons des passantes qui claquent sur les pavés.

Mais la drague de rue pourrait-elle s'apparenter à du harcèlement, alors que ce dernier est puni par la loi depuis 2018? «Mes clients n'ont jamais abordé une nana en la traitant de sale pute. Ça, ça relève de l'agression», se défend Remy.

Xavier a contacté ce coach en février 2020 pour un atelier street session. Après plusieurs années passées à l'étranger, une rupture et un retour en France, il est resté célibataire pendant plus d'un an et n'arrivait pas à construire une relation sur le long terme. Il a souscrit une formation à 489 euros qui comprend un déjeuner avec Remy durant lequel ce dernier lui explique sa vision des relations femmes-hommes, des conseils pour prendre confiance en soi et accepter le rejet d'autrui, puis cinq heures de drague de rue.

«Au début, je demandais seulement des directions, des adresses aux passantes. Puis, je devais les approcher avec des petites phrases comme “J'aime bien ton style” et obtenir des numéros.» Une technique concluante? Pas vraiment. «J'ai obtenu une dizaine de numéros, mais beaucoup étaient faux ou mes messages restaient sans réponse. Cela m'a toutefois appris à prendre confiance en moi, et aujourd'hui je suis épanoui dans ma relation de couple

«Les femmes préfèrent les connards.
Le connard excite le radar à mâle alpha de la femme. Elles aiment
les hommes dominants.»
Louis, coach à Paris

Même constat pour Théo*, 19 ans, membre des Philogynes, un groupe privé: «Aujourd'hui, quand il y a une fille qui me plaît, j'y vais direct. Je ne me pose plus de questions. J'ai fait de super rencontres.» Des suivis personnalisés sont également proposés aux clients pour les aider à y voir plus clair dans leurs relations amoureuses: «J'analyse des échanges de textos ou je conseille mon élève pour l'aider à régler une dispute par exemple», raconte Louis*, coach à Paris.

Hormis les techniques d'approche, comment toutes les faire craquer? Apparemment, il faut s'éloigner du schéma type de «Bobby the nice guy», le gentleman attentionné qui offre des fleurs au premier rendez-vous. Car, selon Louis, «les femmes préfèrent les connards. Le connard excite le radar à mâle alpha [l'archétype de l'homme viril, ndlr] de la femme. Elles aiment les hommes dominants.»

Les livres d'Alain Soral et de Neil Strauss en guise de bibles

Ces coachs en séduction ont développé une philosophie de l'amour à part entière. Leurs références: The Game, du journaliste américain Neil Strauss et Sociologie d'un dragueur, de l'essayiste d'extrême droite Alain Soral. Deux livres de psychologie populaire écrits dans les années 2000, devenus des bibles pour ces hommes en quête de relations. «Cela parle de comment séduire les belles femmes même si on est timide, mal dans sa peau et mal à l'aise», explique Alexis*, coach en séduction.

Si le livre de Strauss propose des méthodes concrètes pour séduire –comme celle du «push and pull», «une approche manipulatrice pour troubler l'autre et le rendre dépendant de l'attention qu'on lui porte et qu'on peut lui retirer à tout moment», nous explique un lecteur– celui de Soral est plus théorique. Pépites sexistes, généralités et classification des femmes y sont fréquentes. Exemple: «La pétasse: c'est une couche-utile qui marchande, ne sait pas donner. Le dragueur cherche les pétasses pour retrouver le plaisir de punir. La bonniche: elle donne, elle est mystique et soumise.»

«Un coach qui ne travaille pas avec un psy n'est pas sérieux.»
Véronique Cordiola, fondatrice de la première école de séduction française

Derrière ces ouvrages, une même pensée: celle de la désirabilité des différences entre hommes et femmes. «Les hommes qui se tournent vers des coachs recherchent des conseils pour apprendre à séduire, à aborder la gent féminine. Quant aux femmes, elles préfèrent un coaching dédié à la relation sur le long terme, à l'engagement», affirme d'ailleurs Nesrine Devlove, coach pour femmes depuis un an.

Une opinion partagée par Remy, qui détaille: «Je crois que c'est Freud qui disait: “Après toutes ces années, je ne sais toujours pas ce que veulent les femmes.” [La citation du psychologue est en fait: “Après trente ans passés à étudier la psychologie féminine, je n'ai toujours pas trouvé de réponse à la grande question: que veulent-elles au juste?”, ndlr] Eh bien moi, je sais. Elles veulent avoir des enfants et fonder une famille.» En bref: les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus.

La séduction relèverait-elle d'une science exacte? En tout cas, nul besoin d'une formation pour en faire son fonds de commerce. Nesrine, qui tente de légitimer son activité, explique qu'«en France, le titre de coach n'est pas réglementé».

«N'importe qui peut prétendre à ce titre. Moi, j'ai quand même fait une formation en PNL [programmation neurolinguistique: un ensemble de techniques fondées sur l'étude des comportements, ndlr]», poursuit-elle. Mais pour Véronique Cordiola, fondatrice de la première école de séduction française et sexothérapeute, «un coach qui ne travaille pas avec un psy n'est pas sérieux». Elle précise d'ailleurs qu'elle-même, malgré son expérience, travaille toujours aux côtés d'un psychologue.

Insultes sexistes et conseils pour ne pas être accusé de viol

Sur le forum public de la French Touch Seduction, la tendance est plutôt à la réappropriation de sa masculinité: «Comment se sentir bonhomme, masculin, quand on n'a pas été entouré par des présences masculines fortes?», s'interroge notamment FK, 38 ans.

Tous les mardis, les 300 membres du très privé club des Philogynes créé par Léo –pour y entrer, il faut répondre à un questionnaire détaillé et payer un abonnement de 20 euros par mois– sont invités à se rendre sur Discord, une plateforme de messagerie groupée, pour discuter échecs amoureux et rencards.

Les astuces échangées lors de ces réunions vont du simple conseil aux précautions à prendre en cas d'accusation de viol: «Ne jamais avouer ou reconnaître qu'il y a pu y avoir un viol. Et surtout il faut badiner, badiner, badiner. Parce que s'il n'y a pas de preuves et que ça va au procès, ça se fera au charisme et il faudra être plus convaincant qu'une nana qui pleure», affirme ainsi un membre.

Les insultes et commentaires sexistes y sont légion: «As-tu ordonné un suce pute, branle pute?», peut-on notamment lire en guise de réponse au témoignage d'un homme se demandant pourquoi une femme qu'il avait fréquentée n'avait pas souhaité continuer le rapport sexuel avec lui. Autre exemple: à la question «À partir de combien de partenaires une femme est-elle une salope?», un participant répond «Deux».

Catherine Grangeard explique ce besoin d'appartenir à un groupe masculin par le fait que les hommes parleraient moins de leur vie intime entre eux que les femmes. De plus, là où les femmes construiraient leur féminité grâce aux magazines féminins, les hommes manqueraient de modèles auxquels s'identifier: «Ce n'est pas viril de parler de ses peines de cœur, de se demander des trucs de cul entre mecs, indique la psychanalyste. Les femmes sont éduquées à parler de l'intime, car nous étions cantonnées à notre foyer. Les hommes allaient sur l'agora parler politique, or ce n'est pas sur l'agora qu'on discute cunnilingus.»

La supposée crise du marché

À en croire les coachs, le marché de la séduction est en crise. Dans leur viseur, un ennemi commun: le féminisme, qui serait «allé trop loin, car il a créé un déséquilibre dans les relations hommes-femmes», selon Mélanie Gourarier, sociologue et autrice de Alpha Mâle–Séduire les femmes pour s'apprécier entre hommes. La drague, c'était mieux avant, regrette Remy: «Il y a dix ans, place Saint-Michel, à Paris, on trouvait une trentaine de mecs qui tentaient leur chance auprès des nanas. Aujourd'hui, la drague de rue est abîmée par le féminisme et la distanciation sociale

Les hommes participant à ces discussions s'interrogent également des conséquences de #MeToo sur la séduction. Rominoss, 25 ans, membre de la French Touch Seduction et depuis banni du forum, affirmait que «pour draguer, faut faire du sale, faut pas se restreindre, faut enlever la culpabilité, [que] les vrais dragueurs qu'[il connaît] c'est des vrais bâtards».

Des propos que l'administrateur du groupe a tempéré: «Les gens un minimum intelligents se sont rendus compte qu'on ne fait pas de rencontres satisfaisantes avec des techniques de manipulation et de dénigrement, surtout à une époque où le harcèlement est de moins en moins toléré.»

Sur les forums en ligne et au sein des formations proposées par les coachs, les conseils s'accumulent. L'amour n'attend pas et peut se trouver au coin de la rue. À moins que le numéro cédé par la demoiselle tant convoitée ne soit faux… Dans ce cas, la quête continue.

*Les prénoms ont été changés

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