Santé / Société

Face au Covid, deux camps d'experts: les rassuristes et les précautionneux

Temps de lecture : 9 min

Les uns estiment qu'il est temps de passer à autre chose, les autres qu'il faut rester sur ses gardes. Un débat qui, au-delà de son aspect scientifique, est éminemment politique.

L'obligation du port du masque concentre l'essentiel des différends entre experts sur la gestion de la pandémie. | Anna Shvets via Pexels
L'obligation du port du masque concentre l'essentiel des différends entre experts sur la gestion de la pandémie. | Anna Shvets via Pexels

En cette période de reprise épidémique éclipsée par la guerre en Ukraine, et en France par les élections législatives et la canicule, nous constatons, que se creuse un fossé dans les discussions et débats des experts autour du Covid-19. La partition qui se constitue entre les deux camps ne ressemble en rien aux discussions houleuses avec les conspirationnistes et leurs thèses antivax et antimasque. Aujourd'hui, les dissensions se font jour entre des professionnels qui étaient peu ou prou sur les mêmes lignes avant le variant Omicron, sinon avant l'arrivée d'une vaccination massive.

Commençons par les «rassuristes». Notons d'emblée que le suffixe -iste apparaît parfois comme péjoratif en français. Mais nous employons ici ce terme pour qualifier des personnes se rattachant à une attitude ou à une doctrine. Car c'est bien une attitude rassurante vis-à-vis de la circulation virale qu'adoptent les rassuristes.

Pour eux, Omicron a changé la donne. Désormais le Covid provoqué par Omicron est, pour l'immense majorité de la population, très peu sévère. Les rassuristes sont exaspérés des discours qu'ils qualifient d'alarmistes, de ceux qui préconisent le maintien de mesures qui appartiendraient à une époque révolue, notamment l'obligation du port du masque qui concentre l'essentiel du différend entre les deux factions.

Le parti de rassurer la population

Souvent, comme leurs opposants, ils évitent de commenter les informations qui les dérangent. Eux ont pris le parti de rassurer la population. Alors, ils escamotent volontiers la question du Covid long et, lorsqu'on les interroge à ce sujet, évoquent leur propre expérience pour rejeter les grandes études internationales qui affirment pourtant que 20% des personnes infectées en sont atteintes, parce que cela leur semble déraisonnable. La seule évocation de l'hypothèse que le virus puisse muter en devenant plus virulent représente, pour eux, l'emblème de l'agitation de la peur irraisonnée de leurs opposants.

Ils se veulent factuels. La tension hospitalière et notamment celle des services de réanimation doit, pour eux, rester l'indicateur de choix. Et comme il est au vert depuis l'arrivée d'Omicron et de toutes ses vagues épidémiques, cela justifie pleinement leur optimisme.

Ils ne vont pas jusqu'à prétendre que l'épidémie serait terminée: ils sont aussi de culture scientifique, ils savent qu'ils n'en savent rien et le reconnaissent. Mais aujourd'hui, Omicron et toute sa famille de sous-variants ne représentent plus, selon eux, le danger des vagues épidémiques précédentes.

Pour ces rassuristes, les arrivées de BA.4 et BA.5 ne devraient pas beaucoup changer des vagues BA.1 et BA.2. Il suffirait de regarder l'Afrique du Sud pour s'en convaincre. Le pays a même connu, avec ces sous-variants, sa plus petite vague, tant en durée (huit semaines) qu'en morbidité sévère et en mortalité. Ils escamotent le cas de la vague épidémique plus sévère du Portugal, pays qui n'a pas eu de vague BA.2, qu'ils jugent donc beaucoup plus vulnérable que la France.

Leurs opposants les accusent d'être des «minimiseurs», puisqu'ils ont cette tendance à atténuer ce qui se passe précisément sous leurs yeux, voire des «dénialistes», puisque le déni consiste bien en l'attitude de refus (parfois inconsciente) de prendre en compte une partie de la réalité. Le terme est certes fort et connoté, mais il a le mérite de ne pas induire une volonté délibérée de nuire en faussant les données.

Précaution et anticipation

Parlons maintenant du camp des «alarmistes» –nous préférons dire «précautionneux». Peut-être faudrait-il les appeler «alertistes», quitte à créer des néologismes. Car le mot «alarme» vient de l'italien «all'arme» («aux armes»). Or, les précautionneux n'appellent pas nécessairement aux armes, mais plutôt à la vigilance, à la précaution, à monter au créneau, ce que signifie précisément le terme «alerte», dérivé de l'italien primitif «all'erta» («sur ses gardes»). Dans les châteaux forts, l'alerte faisaient monter les sentinelles au créneau pour qu'ils préviennent les habitants de la ville fortifiée de l'approche éventuelle du danger, donc qu'ils sonnent l'alarme.

Les jumelles des précautionneux sur les remparts de la pandémie, ce sont l'ensemble des indicateurs épidémiques qu'ils suivent en France et à l'étranger quotidiennement et quasiment en temps réel et qui incluent les données sur le Covid long, ses déterminants et sa prévalence en population générale.

Quelle sera la contagiosité des nouveaux variants? Leur résistance à la vaccination? Les précautionneux ne le savent pas. Et face à ces incertitudes, ils préfèrent ne pas baisser la garde.

Les précautionneux vous disent parfois «Je ne sais pas» lorsque le brouillard s'épaissit, comme en ce moment en France où le nombre de tests a beaucoup diminué et où les données sont devenues fort imprécises. Par précaution, ils recommandent donc d'anticiper le risque. Les précautionneux ne sont pas des drôles. Ils semblent même un peu rabat-joie. D'ailleurs les rassuristes les critiquent en comparant la situation actuelle à l'histoire du conte Pierre et le Loup: lorsqu'un variant bien méchant déboulera, le peuple ne les écoutera plus.

Peut-être. Il n'empêche qu'aujourd'hui, ils ne savent pas si la vaccination, notamment chez les plus âgés, restera efficace contre les formes graves causées par le sous-variant d'Omicron BA.5. Ils invitent donc les personnes âgées à être à jour de leur vaccination et la population à protéger les plus vulnérables en portant des masques FFP2 à l'intérieur. Comment le SARS-CoV-2 pourrait muter? Quelle sera la contagiosité des nouveaux variants? Leur virulence? Leur résistance à la vaccination? Ils ne le savent pas. Et face à ces incertitudes, ils préfèrent ne pas baisser la garde, rester en veille, sur leurs remparts.

Le masque de la discorde

Ni les uns ni les autres ne prônent un retour aux mesures du début de la pandémie. Les différences entre les deux partis sont finalement assez ténues, elles portent sur le discours général: «Passons à autre chose, vous nous ennuyez!» d'un côté; «Ça pourrait revenir, ça revient, ça reviendra» de l'autre. La population et les dirigeants préfèrent généralement entendre les premiers, qui brocardent facilement les seconds en les qualifiant de névrosés, de phobiques, de pénibles. Dans le fond, on aimerait bien que les premiers aient raison, mais on sent bien que les seconds n'ont peut-être pas tort.

Les deux camps s'accordent ensemble sur certaines mesures. Pas de motion de censure sur l'amélioration de la veille sanitaire, par exemple, ni sur une meilleure logistique de la stratégie «tester puis traiter», avec un accès facilité aux antiviraux efficaces. Ils s'entendent sur l'amélioration de la qualité de l'air intérieur. Mais les rassuristes s'opposent à l'obligation du port du masque. Les précautionneux ne réclament pourtant pas qu'il soit utilisé partout, en tout temps et ad vitam aeternam. Ils souhaitent un port du masque raisonné, basé sur des indicateurs épidémiques.

En ce moment, alors que tous les indicateurs remontent, en France comme en Suisse, ils trouveraient justifié de recommander le masque FFP2 dans les transports publics, les établissements de soins, les lieux clos, bondés et mal ventilés. Ils estiment que l'obligation du port du masque pour les personnels et les visiteurs des Ehpad, ainsi que les proches aidants, serait pleinement justifiée. Ils soutiennent la promotion de la vaccination dans un schéma à trois doses pour toutes les personnes éligibles et à quatre doses pour les plus de 60 ans.

Ils rappellent le modèle de l'emmental, mis au point par un virologue australien, qui explique en quoi le cumul des protections (aération, test, vaccination, etc.) permet une lutte plus efficace contre le Covid. Ils répètent à l'envi –à l'ennui, caricaturent les rassuristes– que c'est l'accumulation des mesures collectives et individuelles qui permet une prévention optimale: seules, elles sont toutes imparfaites, pleines de trous, comme le fromage dont nous raffolons.

Moralisateurs contre démagogues

En fait, le débat n'est pas toujours simple. Que veut dire promouvoir la responsabilité individuelle? Les rassuristes ont tendance à défendre le port du masque si vous êtes à risque ou vulnérable. Les alertistes (ou précautionneux) estiment, eux, que nous sommes tous un peu vulnérables, même si certains le sont plus que d'autres, et que mettre le masque lorsque la circulation du virus est forte, c'est bien pour soi et pour les autres.

L'alertiste est moralisateur, il trouve que médecins, scientifiques, journalistes, etc. ont la responsabilité de promouvoir une attitude responsable et solidaire. Le rassuriste est démagogue, il sait que son discours va plaire et que c'est celui-là que l'on veut entendre aujourd'hui: on est responsables et solidaires depuis deux ans et demi, ça suffit maintenant, il est temps de changer de musique.

Chez les rassuristes comme chez les climatosceptiques, le même refus du discours de la peur et une certaine répugnance à imaginer l'État s'immiscer dans nos comportements.

Vous nous voyez sans doute venir: l'opposition entre précautionneux et rassuristes s'ancre aussi en politique. Peut-être pas, en France, dans la politique politicienne comme c'est le cas au Royaume-Uni ou aux États-Unis, mais ces attitudes ne questionnent-elles pas un peu, beaucoup, nos choix de société?

Le parti «rassuriste» ne puise-t-il pas ses racines dans un certain individualisme, une forme de néolibéralisme? «N'empiétez pas sur mes libertés retrouvées, cessez d'agiter les arguments de la peur pour maintenir le peuple sous votre joug sanitaire, enfermiste et liberticide», disent-ils implicitement.

Deux visions qui s'affrontent

Y retrouve-t-on les mêmes germes que l'on a vus éclore il y a plusieurs années chez les climatosceptiques? Cela y ressemble. Là aussi, le même refus du discours de la peur, la même opposition à changer ses habitudes et une certaine répugnance à imaginer l'État s'immiscer dans nos comportements pour tenter de les rendre plus conformes à la lutte collective pour le bien commun, contre les dégâts de l'anthropocène.

Les rassuristes ne veulent pas d'une réponse étatique à ces problèmes collectifs. Ils prônent plutôt les solutions géo-ingénieriques: c'est l'intelligence artificielle et l'innovation technologique qui nous aideront à continuer à consommer davantage.

Leurs opposants diront d'eux qu'ils ont quand même une vision sociétale du «chacun pour sa gueule», si vous nous passez l'expression. À l'aile la plus extrême de l'opposition, on n'hésitera pas non plus à dénoncer leur vision «eugéniste», empreinte de darwinisme social: on ne va pas continuer à sacrifier nos jeunes générations pour protéger les plus âgées, les plus faibles et les plus fragiles. Ce discours gestionnaire séduit nombre de politiques un peu partout en Europe, justifiant bien souvent leur action désormais molle face au Covid.

Le parti des «précautionneux» s'ancre quant à lui davantage dans les fondements marxistes et judéochrétiens des sociaux-démocrates que ses opposants diront un peu surannés, défendant un idéal de justice sociale où chacun doit œuvrer pour protéger les plus faibles et les plus fragiles. Ils soutiennent une vision de la santé publique où l'on ne transige pas avec les principes de solidarité et d'équité. Ils prônent la transparence de l'information.

Le manque de débats politiques

Ces oppositions transcendent les bancs de l'Assemblée nationale. Vous n'y distinguerez pas aussi aisément que vous pouviez le croire les partis qui incarneraient les uns et ceux qui rassembleraient les autres. On trouve des rassuristes et des précautionneux dans tous les groupes parlementaires. Nous regrettons d'ailleurs que cette pandémie qui nous a fait tant gloser dans la presse et sur les réseaux sociaux n'ait pas suscité davantage de débats politiques sur les choix de société que nous voulons opérer pour notre avenir.

Les mêmes questions se posent au regard du changement climatique. Depuis plus longtemps même. Et les anathèmes fusent de part et d'autre dans la société civile, entre les experts, sans que la représentation nationale ne se soit réellement emparée de ces questions pourtant bien politiques.

Peut-être les partis politiques ont-ils un peu oublié aujourd'hui les racines qui les ont constitués hier? Peut-être nos leaders de droite et de gauche ont-ils peur de raviver des querelles qu'ils jugent désormais d'un autre siècle? Quelle société voulons-nous? Quels choix sommes-nous prêts à opérer? Quels renoncements accepterions-nous et pour quelles causes? Un jour, on doit arriver à regarder en face les problèmes que l'on rencontre.

C'est peut-être un leurre de penser que les divergences actuelles ne sont pas politiques. Nous pensons qu'elles le sont, au contraire, éminemment. Ne faudrait-il pas aujourd'hui amener le débat dans l'arène politique et crever ces abcès, si l'on veut vraiment avancer?

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