Politique

Comment Mélenchon et la Nupes ont rétréci les territoires de gauche

Temps de lecture : 8 min

En décentrant sa base électorale, la gauche française a égaré en route un nombre conséquent d'électeurs et d'électrices.

La 2CV d'Elsa Bougeard, candidate dans la première circonscription du Lot, battue au deuxième tour par Aurélien Pradié (LR). | Matthieu Rondel / AFP
La 2CV d'Elsa Bougeard, candidate dans la première circonscription du Lot, battue au deuxième tour par Aurélien Pradié (LR). | Matthieu Rondel / AFP

10 mai 2011. La date n'a pas été choisie au hasard pour s'adresser à la gauche. Trente ans après l'élection historique de François Mitterrand, l'institut Terra Nova, proche du Parti socialiste, publie un rapport intitulé «Quelle majorité électorale pour 2012?».

Les trois auteurs décrivent une «France de demain plus jeune, plus féminine, plus diverse, plus diplômée mais aussi plus urbaine et moins catholique». Face à cette évolution socioculturelle, Terra Nova recommande donc à la gauche de délaisser sa base traditionnelle de classes populaires ouvrières «convaincues par les discours d'extrême droite» et de classes moyennes jugées «trop versatiles».

Selon le think tank, la gauche reconstituerait un autre socle électoral autour des diplômés intellectuels des métropoles, des populations d'origine immigrée et de minorités très actives (LGBT+, néo-féministes, environnementalistes…). Résumé plus crûment: le prolo blanc tendance «beauf» a viré «facho», le cadre intermédiaire silencieux dans son pavillon de troisième couronne rumine ses déceptions dans l'abstention, et les bourgeois éclairés et progressistes des bourgs et préfectures de province (catholiques ou francs-maçons selon les régions) sont devenus plus libéraux que sociaux. Place donc à une gauche alternative de «bobos», de jeunes des cités, d'activistes, d'intermittents du spectacle, d'usagers des pistes cyclables et consommateurs de bio…

Au lendemain de la publication du rapport de Terra Nova, la droite et l'extrême droite se régalent de brocarder cette préconisation stratégique qualifiée de «discriminatoire et insultante» par Jean-François Copé dans L'Express du 13 mai 2011. Elle est accueillie avec le sourire par Marine Le Pen: «La gauche abandonne le peuple», déclare-t-elle alors à l'AFP. Les ténors et la direction du PS prennent tout de suite leurs distances avec Terra Nova et ses «caricatures», comme l'affirmait le député Guillaume Garot, toujours dans L'Express.

L'un des plus virulents à vilipender le rapport dans la foulée de sa publication se nomme Jean-Luc Mélenchon. Il pique une colère, épinglée par Charlie Hebdo en juillet 2018, contre «ce club Terra Nova qui veut disqualifier les ouvriers, bouter les plus modestes hors du champ politique». «Je me présente à la présidentielle 2012 pour les ramener en pleine lumière», ajoute-t-il.

Onze ans et trois candidatures au scrutin suprême plus tard, le «lider maximo» d'une gauche plurielle marketée #Nupes a (encore) échoué à redonner le goût de la gauche aux ouvriers et à ramener la classe moyenne aux urnes. En regardant la géographie de l'Assemblée nationale 2022, il ne peut que constater une réalité au lendemain de ces législatives atypiques: l'architecture du vote Nupes est bien conforme aux plans tracés par Terra Nova en 2011.

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La carte du vote Nupes en juin 2022 nous permet de tirer trois enseignements majeurs.

Le mélenchonisme métropolitain

Avec le scrutin majoritaire, mécaniquement, dans des circonscriptions historiquement à gauche (de l'Ariège, de l'Aude, du Limousin, des Landes, de l'Isère ou du Nord), l'union a permis de reconduire ou de rétablir un député de gauche au détriment du sortant de la majorité présidentielle. C'était logique et attendu. Mais avec environ 140 députés[1], la Nupes reste loin des 218 de... 2007, dans la foulée de l'élection de Nicolas Sarkozy.

Toutefois, à une écrasante majorité, les circonscriptions remportées par la Nupes se situent au cœur des métropoles (à commencer par Paris) et dans leurs premières couronnes, les zones les plus peuplées de populations jeunes et d'origine immigrée. Dans ces territoires ultra-urbains, aisés ou très pauvres, les candidats Nupes écrasent la concurrence, y compris la coalition sociale-centriste-libérale d'un Emmanuel Macron pourtant à la fête cinq ans plus tôt. En région parisienne, six candidats Nupes ont dépassé 50% dès le premier tour (dont quatre ont été directement élus). Du jamais-vu à gauche depuis 1981.

Certes, en 2012, dans la foulée du succès de François Hollande à la présidentielle, beaucoup de députés du PS, du PCF ou des Verts avaient aussi gagné ces circonscriptions. Mais avec des scores étriqués au second tour.

Exemple révélateur à Marseille, dans la circonscription de centre-ville léguée par Jean-Luc Mélenchon à son bras droit Manuel Bompard: 80% de sa population a été renouvelée en vingt ans, mais le revenu moyen demeure 10% au-dessus du revenu médian. On y célèbre la marche des fiertés, les boutiques de producteurs prospèrent, les collectifs de quartier militent pour des ateliers de vélos et des crèches associatives. À Toulouse, l'un des rédacteurs du programme de La France insoumise, Hadrien Clouet, enseignant de la turbulente et frondeuse université Jean-Jaurès, s'est imposé dans la circonscription des anciens maires Pierre puis Dominique Baudis face à… Pierre Baudis, leur descendant.

En vingt ans de mutations démographiques, les techniciens, les ingénieurs surdiplômés d'Airbus et les professions intellectuelles ont remplacé la vieille bourgeoisie toulousaine, les artisans et commerçants qui peuplaient ces quartiers du centre.

À l'exception de Nice, inexpugnable forteresse des droites, cette vague Nupes a recouvert toutes les métropoles.

La gauche de l'ouest plus à l'aise chez Macron

En revanche, la superposition de la carte des législatives de 2022 avec celle du même scrutin remporté par la gauche en 2012 livre une autre lecture: le programme de la Nupes n'a pas convaincu les électeurs qui, à la fin du siècle dernier et au début de l'actuel, ont fait basculer à gauche des régions anciennement rurales, peu industrialisées et acquises à la droite. Ces territoires se situent essentiellement sur la façade ouest du pays, de la Normandie au Pays basque. Bretagne, Touraine, Charentes, Gironde…

François Mitterrand, dès 1981, mais surtout Lionel Jospin en 1997 et François Hollande en 2012, avaient obtenu des majorités au palais Bourbon grâce aux gains de circonscriptions dans cette France en croissance. Gâtés par la nature et le climat, désenclavés par les TGV et les autoroutes, bien aidés par le tourisme, ces territoires se révèlent depuis quarante ans les plus attractifs et les plus fertiles pour la création d'emplois.

Jean-Luc Mélenchon n'a pas su laisser de place dans les circonscriptions de ces territoires à des candidats aux profils rassembleurs.

La population s'y est renouvelée autour d'activités de services, d'installations de retraités de classes moyennes, d'implantations d'industrie (santé, haute technologie, luxe). Cette dynamique a largement compensé le déclin agricole. En corollaire, le transfert politique dans ces régions s'est en réalité opéré de la démocratie chrétienne (ou de la droite sociale) vers la social-démocratie –catholique en Bretagne et Normandie, laïque en Aquitaine et Centre ouest. Du bleu pâle au rose pâle, le changement de couleur de la carte des législatives dans ces régions ne représentait pas une rupture profonde avec un siècle de représentation par des notables d'une droite modérée et ouverte, de Jacques Chaban-Delmas à Pierre Méhaignerie.

Les lignes éditoriales humanistes et pluralistes, néanmoins fermes avec l'extrême droite, des quotidiens régionaux Ouest-France, Sud Ouest ou encore La Nouvelle République du Centre-Ouest, se révèlent parfaitement représentatives de cette identité politique.

Une génération d'élus de gauche issus d'une bourgeoisie éclairée (cadres supérieurs, professions libérales, universitaires) a donc incarné dans les années 1980 à 2017 cette gauche progressiste, humaniste et pro-européenne. Les présidents socialistes de ces régions (Alain Rousset, Loïg Chesnais-Girard, Jean-Claude Bonnot, Carole Delga), tous réélus en 2021 et pas vraiment «nupistes», sont leurs héritiers.

En 2017 comme en 2022, La République en marche a plutôt investi sur ces terres des candidats venus du PS ou du PRG. C'est ainsi que dans le Calvados, Élisabeth Borne succède (péniblement) à Alain Tourret, figure du PRG.

Enivré par son score à la présidentielle et énervé par le seul mot «social-démocratie», Jean-Luc Mélenchon n'a pas su laisser de place dans les circonscriptions de ces territoires à des candidats aux profils rassembleurs, capables de maintenir ces lignes de modération et de tenir des discours sans concession sur la laïcité. L'assemblage Ensemble a donc résisté, parfois facilement et malgré la progression notable de l'extrême droite.

Exemples significatifs: en Poitou-Charentes, Delphine Batho, députée des Deux-Sèvres qui fut la «madame sécurité» du PS puis ministre de l'Écologie, qui s'est présentée avec la Nupes en 2022, a perdu 17 points au premier tour entre 2012 et 2022. Le seul député de gauche des deux Charentes en 2022 est un radical de gauche, Olivier Falorni. Quatre députés PS et PRG avaient été élus en 2012 sur huit circonscriptions. Dans le Lot, terre radicale-socialiste et championne de la participation, le candidat LR typé «droite sociale» Aurélien Pradié a même balayé son adversaire insoumise.

Le programme de Mélenchon et ses candidats n'ont ainsi pas davantage imprimé dans ces terres converties à la social-démocratie que dans les terres historiques de droite où l'économie se porte plutôt bien: Alsace, Côte d'Azur, Savoie, Jura. Dans ces bastions, l'électeur s'est rassuré et retrouvé (au moins en partie) dans l'ensemble macronien ou sur la personnalité d'un candidat LR bien implanté.

Terres ouvrières et campagnes délaissées, toujours hermétiques

Troisième enseignement de la carte de ces législatives: le rêve ouvriériste de Mélenchon se cogne toujours à la réalité d'un vote populaire d'adhésion à l'extrême droite.

Cela se traduit d'abord par un vrai ancrage du RN dans les bassins du Nord et à un degré moindre de l'Est, encore loin d'être totalement remis de la désindustrialisation. Les métiers de la logistique et du transport dans les plateformes de distribution et les entrepôts géants se substituent peu à peu à ceux du charbon, de l'acier et du textile.

L'électeur de cette ruralité délaissée ne sait plus s'il est un survivant en sursis à la campagne ou un relégué dans une «extrême banlieue» de métropole.

Mais ces emplois d'employés et d'ouvriers restent peu qualifiés, peu rémunérés, peu attractifs. Le recours à la main-d'œuvre étrangère, passagère ou installée, est vécu comme une autre forme de délocalisation. Le discours social et identitaire de Marine Le Pen reste la réponse attendue pour un vote qui mixe colère et aspiration à un changement radical du modèle européen et du système d'accueil des étrangers.

La Nupes n'érode pas non plus la marche en avant du RN dans les circonscriptions d'une France rurale parfois surnommée «diagonale du vide», qui s'étend des Ardennes au Roussillon. Campagnes désertées par les paysans, les médecins, les agences postales, le petit commerce et la grande vitesse ferroviaire en survie grâce à l'expédient du tourisme vert, aux subventions agricoles et au retour de retraités originaires du pays…

En attendant le miracle du télétravail, l'électeur de cette ruralité délaissée ne sait plus s'il est un survivant en sursis à la campagne ou s'il est relégué dans une «extrême banlieue» de métropole. Malgré ses promesses pour le service public et les efforts du communiste Fabien Roussel et de François Ruffin (les «fâchés pas fachos»), le programme de la Nupes n'arrive pas mieux que la fibre optique et la 5G dans ces contrées. Le département de l'Aude envoyait trois députés de gauche à l'Assemblée de 1997 à 2012. Ils sont remplacés par trois élus du Rassemblement national, y compris à Narbonne, dans la circonscription de Léon Blum.

Dans cette France des routes départementales à 80 km/h truffées de ronds-points, on roule au diesel, on aime voir des vaches dans les champs et des steaks dans l'assiette. On sait que les chasseurs débroussaillent et régulent le sanglier proliférant. On y voit aussi des dealers se mettre au vert. Et les aînés ne reconnaissent plus le Paris de leur jeunesse quand ils rendent visite à un enfant ou un neveu parti réussir à la capitale comme ses ancêtres des années 1900-1950.

La France de la Nupes serait donc la France de demain racontée par le rapport de Terra Nova en 2011. Si la gauche du futur en reste là, elle se prépare à de longues années d'opposition.

1 — Le chiffre officiel varie selon les comptages: le ministère de l'Intérieur en attribue 131 à la Nupes, mais Le Monde avance le nombre de 142 après avoir effectué son propre étiquetage. Retourner à l'article

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