Monde

Les assassins financiers

Slate.com, mis à jour le 01.08.2010 à 13 h 36

Comment la CIA a favorisé les intérêts économiques américains pendant la guerre froide.

Après avoir été refusé par de grandes maisons d'éditions, John Perkins a vendu ses mémoires à un éditeur plus modeste, Berrett Koehler, en 2004. Les confessions d'un assassin financier (Ariane, 2005), mélange d'analyse politico-économique et de roman d'espionnage, relate sa participation dans ce qu'il décrit comme un vaste effort entrepris par le gouvernement pour promouvoir les intérêts commerciaux américains à l'étranger. Plus précisément, Perkins affirme que tous les moyens d'intervention, de la simple coopération économique jusqu'aux opérations paramilitaires, étaient destinés à favoriser un seul groupe d'intérêts: les grandes entreprises américaines. Ces Confessions ont rencontré un réel succès auprès des amateurs de théorie du complot du genre Roswell, et sont devenues un best-seller. Sur son site, Berrett affirme avoir vendu 850.000 exemplaires du livre, qui serait donc son plus grand succès. Le Département d'Etat a réagi en publiant Les confessions, ou les divagations, d'un assassin financier, un document qui conteste la plupart des arguments avancés par Perkins pour prouver ses dires.

Mais les théories du complot ont la vie dure. La réponse du Département d'Etat a-t-elle rétabli la vérité, ou n'est-elle destinée qu'à étouffer l'affaire? Certes, le livre de Perkins tient peut-être davantage de l'œuvre de fiction que de l'enquête objective, et nous ne pourrons probablement jamais vérifier toutes ses histoires d'espionnage, de corruption ou d'aventures scabreuses. Cependant, une de ses affirmations les plus importantes vient d'être confirmée par une équipe d'universitaires tout ce qu'il y a de plus sérieux. Daniel Berger, Bill Easterly et Shanker Satyanath, tous trois professeurs à la New York University, ainsi que l'économiste Nathan Nunn, qui enseigne à Harvard, se sont en effet penchés sur la théorie de «l'assassin financier», selon laquelle le gouvernement américain se serait appuyé sur la CIA pour faire avancer les intérêts de sociétés privées américaines à l'étranger. (Remarquons au passage que ces spécialistes préfèrent parler de «manipulation politique» plutôt que «d'assassin financier»). Après avoir analysé des documents déclassifiés détaillant les opérations secrètes menées par la CIA pendant la guerre froide, nos experts ont conclu que les affirmations de Perkins étaient fondées. Les pays où la CIA est intervenue ont tous importé davantage de produits américains, preuve de l'efficacité de notre impérialisme économique.

L'étude dirigée par Berger est le produit d'une discipline relativement jeune, l'économie d'investigation (forensic economics), dont l'objectif est de jeter la lumière crue du savoir sur les recoins sombres de l'économie où règnent pour l'instant des rumeurs souvent invérifiables. Ses praticiens ont utilisé leurs talents analytiques pour mettre à jour des entourloupes comme le marchandage de vote par des jurés de patinage artistique, le délit d'initié ou l'influence des liens avec le monde politique sur le destin économique des grandes entreprises aux Etats-Unis et ailleurs.

Ces travaux sont basés sur le constat que les dessous de table et autres transactions illicites laissent des traces qu'un chercheur consciencieux peut retrouver. Leurs auteurs ne passent pas leur temps à écouter des enregistrements de conversations secrètes entre Richard Helms (le directeur de la CIA sous Nixon) et Augusto Pinochet, le dictateur chilien placé au pouvoir par un coup d'Etat organisé et soutenu par l'administration Nixon. Ils parcourent plutôt les flots de données liés au commerce international afin de déterminer jusqu'à quel point l'intervention de notre gouvernement a bénéficié aux entreprises américaines.

Doublement des exportations au Chili

Les auteurs de l'étude ont commencé par établir la liste des années où la CIA était active dans chacun des 156 pays où elle a été présente pendant la guerre froide. Ceci est rendu possible par la récente déclassification de documents détaillant les opérations clandestines menées par la CIA à l'époque où les services secrets américains essayaient d'empêcher l'extension de l'influence soviétique. (De la même façon, le KGB luttait contre le spectre de l'impérialisme américain). Les activités de la CIA allaient de l'intervention directe, quand des agents faisaient sauter un barrage ou «neutralisaient» un «adversaire», aux actions plus mesurées comme la diffusion de propagande ou l'assistance financière aux hommes politiques favorables aux Etats-Unis.

En parcourant ce catalogue de coups tordus, nos chercheurs se sont tout de même rendu compte qu'entre 1947 et 1986, la CIA a mené des opérations secrètes dans au moins un tiers des pays du monde simultanément, chiffres hallucinant qui devrait apporter de l'eau au moulin de nombreux obsédés du complot. Ces données historiques ont ensuite été recoupées avec le montant des importations et exportations entre les Etats-Unis et chacun de ses partenaires commerciaux au cours de la même période, afin de déterminer si les agissements de la CIA avaient affecté les échanges commerciaux. Le constat est sans appel. Au cours des années où la CIA était active dans un pays, les exportations des Etats-Unis vers cette destination ont augmenté d'environ 13%. Sur plusieurs années, cela représente un gain en volume tout à fait conséquent pour les entreprises américaines. Par exemple, les auteurs de l'étude estiment qu'entre 1973 et 1988, le soutien apporté à Pinochet par Helms et son successeur, James Schlesinger, ont entraîné le doublement des exportations américaines vers ce pays, en comparaison de ce qu'elles auraient été si la CIA n'avait pas été présente.

Malheureusement pour l'économie chilienne, les Etats-Unis n'ont pas renvoyé l'ascenseur en achetant des produits fabriqués au Chili. Plus généralement, il semble que les activités de la CIA n'aient eu aucun effet sur les exportations des pays concernés. On ne peut pas non plus conclure que les importations augmentaient parce que le capitalisme à l'américaine participait au développement local. En effet, la présence de la CIA ne semble avoir eu aucun effet sur les importations globales, ce qui suggère que les entreprises américaines profitaient de la situation aux dépens des sociétés d'autres partenaires commerciaux des pays concernés.

Que va dire le Département d'Etat?

Comment la CIA faisait-elle pour convaincre les gouvernements alliés d'acheter américain? Des analyses complémentaires apportent un certain nombre de réponses à cette question. En premier lieu, nos chercheurs ont découvert que l'augmentation des importations de produits américains apparaissait lorsque la CIA installait ou maintenait au pouvoir un dictateur ou un régime autoritaire. On peut en conclure qu'en démocratie, la volonté des peuples suffisait à contrecarrer l'influence de la CIA. Les exportations américaines n'ont donc pas bénéficié d'interventions plus mesurées comme celles menées au Japon après la guerre, ou comme la tentative avortée de renverser le régime syrien.

Cela semble expliquer pourquoi la CIA tentait si souvent de mettre en place des dictatures, une conclusion à laquelle parvient une autre étude. Autre point intéressant, les auteurs démontrent que l'augmentation des importations de produits américains se mesurait surtout dans les pays dont l'économie était dirigée par l'Etat. Non, les dictateurs ne distribuaient pas des grille-pain ou des fours à micro-onde à la population. Cela signifie que les Etats-Unis exportaient surtout des centrales électriques, des avions de guerre ou toutes autres marchandises achetées directement par les gouvernements.

Face à ce faisceau de preuves, le Département d'Etat va avoir du mal à utiliser le terme de «divagations», en tout cas pour ce qui concerne les implications économiques du livre de Perkins. Le gouvernement pourra peut-être contester les chiffres et les statistiques qui en sont tirées. D'ailleurs, cette étude n'a pas encore été validée par les pairs des chercheurs concernés. Mais nos dirigeants pourraient aussi reconnaître, rêvons un peu, que les manipulations économiques exercées par les Etats-Unis furent aussi nombreuses, et graves, que les manipulations politiques dont nous apprenons aujourd'hui l'existence grâce au Freedom of Information Act. Le Département pourrait aussi répondre qu'au 21e siècle, notre politique étrangère est plus démocratique et transparente que celle menée par les barbouzes qui ont fait la guerre froide. Nous pourrons alors demander à des économistes d'investigation comme Berger, Easterly, Satyanath et Nunn de vérifier que c'est bien le cas.

Ray Fisman

Traduit par Sylvestre Meininger

Photo: le siège de la CIA / REUTERS, Larry Downing

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