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L'Académie de médecine grille les cabines de bronzage

Jean-Yves Nau, mis à jour le 12.06.2010 à 15 h 12

L'institution accuse le gouvernement de laisser libre cours à une pratique cancérogène.

En langage policé, cela s'appelle une recommandation destinée aux autorités sanitaires françaises. Mais on peut aussi appeler ça un coup de gueule doublé d'une sévère mise en garde. L'Académie nationale de médecine vient de dénoncer avec force la passivité de Roselyne Bachelot, ministre de la Santé, vis-à-vis du développement de l'exposition aux rayons ultraviolets artificiels. Directement visés: les «cabines» ou «bancs» de bronzage. L'accusation est signée des docteurs Jean Civatte et Jacques Bazex, spécialistes en dermatologie. Elle est prononcée un an après le classement des appareils de bronzage à émission d'ultraviolets  comme «cancérogènes pour l'homme» par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

Décryptage. En pratique, le recours aux appareils émettant des rayons ultraviolets à des fins esthétiques est, en France, officiellement encadré par un décret daté du 30 mai 1997. Treize ans déjà. Alain Juppé était alors Premier ministre et le sujet avait été jugé suffisamment important pour que ce décret soit alors signé par Jacques Barrot, ministre du Travail et des Affaires sociales, Jacques Toubon, Garde des sceaux, ministre de la Justice, Jean-Louis Debré, ministre de l'Intérieur, Jean Arthuis, ministre de l'Economie et des finances, Franck Borotra, ministre de l'Industrie, de la poste et des télécommunications, Jean-Pierre Raffarin, ministre des Petites et moyennes entreprises, du commerce et de l'artisanat, Yves Galland, ministre délégué aux Finances et au commerce extérieur ainsi last but not least que par Hervé Gaymard, secrétaire d'Etat à la Santé et à la sécurité sociale.

Treize ans plus tard, où en est-on? L'Académie nationale de médecine est directe:

L'actuelle réglementation, en principe destinée à éviter les trop fréquentes conséquences désastreuses pour la santé de ces expositions, non seulement n'a pas été suivie des résultats attendus, mais a manifestement donné lieu à des interprétations erronées faisant croire à l'innocuité de ces irradiations. Le message apporté par le décret du 30 mai 1997 n'a pas été suffisamment compris en ce qui concerne les indiscutables risques que font courir ces irradiations aux personnes qui s'y soumettent dans un but uniquement esthétique ou qui croient, à tort, prévenir ainsi des dommages cutanés ultérieurs.

Car les risques sont depuis très longtemps démontrés; et comme ceux inhérents à la consommation de tabac, ils ne font plus débat au sein de la communauté scientifique et médicale. Il s'agit pour l'essentiel du vieillissement accéléré de la peau et, plus grave,  de l'apparition de cancers cutanés, en particulier de mélanomes. L'Académie nationale de médecine n'est pas d'ailleurs pas la seule à s'inquiéter. Ainsi en octobre 2004 (soit sept ans après la publication du décret «protecteur»), Philippe Douste-Blazy, alors ministre français de la Santé (il venait de succéder à Jean-François Mattei, victime de la canicule de l'été précédent) avait «exprimé sa préoccupation devant l'augmentation continue de l'incidence des cas de mélanome».

Le ministère avait alors contacté le Dr Peter Boyle, directeur du CIRC. Pour répondre aux préoccupations du ministère français, le CIRC avait réuni un groupe international de travail qui avait évalué toutes les données scientifiques disponibles «liées aux effets sanitaires, positifs et nocifs, de l'exposition aux rayonnements ultraviolets  artificiels par l'utilisation d'installations de bronzage en intérieur, notamment pour déterminer si leur utilisation accroît le risque de cancer cutané».

Conclusions:

1. Nette augmentation du risque de mélanome associée à l'utilisation des bancs solaires entre 10 et 30 ans
Les données montraient une augmentation nette et uniforme du risque de mélanome chez les personnes ayant commencé à utiliser les bancs solaires entre l'âge de 10 et 30 ans : une augmentation de 75% du risque de mélanome a été calculée pour ces utilisateurs d'appareils de bronzage artificiel. Cette augmentation, dans la population générale, bien qu'elle ne soit pas statistiquement significative, n'est toutefois pas négligeable.
2. Augmentation du risque de carcinome épidermoïde de la peau associée à l'utilisation des bancs solaires dans l'adolescence
Des données limitées laissent penser que le risque de développement du carcinome epidermoïde est également accru après une utilisation débutée dans l'adolescence.
3.  Système immunitaire affecté
Les données laissent également penser qu'il existe des effets nocifs liés à l'utilisation des bancs solaires sur la réponse immunitaire de la peau et possiblement sur les yeux (mélanome oculaire).
4. Aucun effet sanitaire positif

Le bronzage artificiel confère à la peau peu ou pas de protection du tout contre les lésions solaires, pas plus que l'utilisation d'installations de bronzage artificiel en intérieur ne confère de protection contre la carence en vitamine D.

«Nous estimons qu'il faut sérieusement envisager d'entreprendre des actions effectives pour restreindre l'accès aux installations de bronzage artificiel (solariums, salons de bronzage) aux mineurs et aux jeunes adultes», concluait alors, en 2006, le Dr Peter Boyle, dans un «message de santé publique». Trois ans plus tard, le CIRC classait ces «installations» comme étant «cancérogènes».

Or aujourd'hui, l'Académie nationale de médecine observe qu'en France «le nombre des centres de bronzage et de ceux qui les fréquentent ne cessent d'augmenter». Elle ajoute que, dans leurs messages publicitaires et leur pratique, les professionnels concernés «n'hésitent pas à s'opposer aux décisions des pouvoirs publics ainsi qu'aux avis scientifiques destinés à informer leur public des risques encourus». Elle déplore, enfin, que la réglementation actuelle ne précise pas suffisamment le caractère potentiellement dangereux de ces rayons pour la peau et laisse croire de ce fait que cette activité est anodine alors que, pour les médecins en particulier cancérologues, elle reste toujours hautement agressive. Une définition comme une autre de l'incurie des pouvoirs publics dans ce domaine; une incurie d'autant plus remarquable que dans tous les autres domaines ayant à voir avec les risques sanitaires avérés ou hypothétiques le gouvernement ou les agences concernées ne redoutent pas d'appliquer, parfois jusqu'à l'absurde, des politiques de précaution.  Pourquoi pas ici? Mystère.

Recommandations

L'Académie de médecine est à ce point en colère qu'elle en vient à briser une forme de tabou: dire publiquement qu'elle «regrette de ne pas avoir la possibilité d'interdire totalement une telle pratique, ni même de recommander l'institution d'une taxation spéciale pour cette activité comme l'ont décidé certains pays». Elle ne peut donc que «déconseiller formellement de telles irradiations en rappelant leur totale interdiction aux mineurs». Elle implore le gouvernement: «il faut interdire strictement la publicité» et mieux informer les utilisateurs des risques graves et indiscutables qu'ils encourent. La mention de ces risques devrait selon elle «figurer sur des affiches suffisamment lisibles apposées de façon parfaitement visible, non seulement sur les lampes mises à la disposition du public, mais surtout dans les cabines de bronzage, ceci à l'instar de la réglementation en vigueur sur la consommation de tabac et de boissons alcoolisées».

Ces deux exemples ne sont certes pas de nature à démontrer l'efficacité des  dispositifs informatifs à visée préventive. Dès lors, pour Roselyne Bachelot, l'alternative est aussi simple que douloureuse: laisser faire (au risque d'être un jour poursuivie devant la justice) ou interdire. Que décidera-t-elle?

Jean-Yves Nau

Photo: Sur une plage de Busan, en Corée du Sud, juin 2010. REUTERS/Nicky Loh

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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