Monde

À Eurosatory, la guerre en Ukraine est dans tous les esprits

Temps de lecture : 3 min

Organisé en Île-de-France tous les deux ans, ce salon consacré à la défense et à la sécurité agit autant comme un révélateur de tendances que comme un instantané de la situation géopolitique internationale.

Au stand du fabricant de vêtements tactiques NFM Group d'Eurosatory, le 13 juin 2022. | Emmanuel Dunand / AFP
Au stand du fabricant de vêtements tactiques NFM Group d'Eurosatory, le 13 juin 2022. | Emmanuel Dunand / AFP

À Eurosatory, on veut la paix. Pourtant, on s'y prépare beaucoup à la guerre. Dans cette messe mondiale de l'armement, les dernières innovations sont exposées par les grandes entreprises de l'industrie –à l'exception maintenant de celles de la Russie. Drones, blindés et fusils automatiques sont montrés dans un calme tranquille et poli, seulement ponctué par les coupes de champagne qui s'entrechoquent.

La guerre en Ukraine est dans tous les esprits. Pas vraiment de pitié ou d'indignation ici, mais des enseignements: du SAV. La vraie vitrine n'est pas là, dans le hall climatisé, aseptisé, du parc des expositions de Villepinte, mais dans les tranchées du Donbass et les décombres de Marioupol. Quatre mois de conflit ont redéfini comment une guerre est menée, comment on pense la gagner.

Drones en vogue

«Les drones sont les stars!» remarque Itamar Ben Tovim, lui-même employé chez un fabricant israélien de drones, Spear. La dernière innovation de Spear est un petit drone que le soldat peut lancer et piloter directement depuis la première ligne. «Les drones, de toutes sortes, sont depuis des années une tendance montante. L'Ukraine a encore plus accentué leur popularité. On a bien vu leur utilité. Leur polyvalence aussi. N'importe quel drone de surveillance peut facilement être transformé en drone kamikaze…»

Itamar n'en dit pas plus mais on comprend que dans l'armement, la valeur du produit ne tient pas à ce qu'il est, en l'état, mais en quoi il peut être transformé –surtout quand il suffit d'y ajouter quelques grammes d'une charge explosive.

Un soldat américain déclare que pour manier un Javelin, «une semaine d'entraînement suffit».

La polyvalence du produit est aussi celle du soldat –ce qui entend une simplification accrue à l'usage des produits. «Même le plus idiot peut aujourd'hui piloter un drone!» s'enthousiasme Itamar. Démonstration à l'appui: une simple tablette et des rudiments d'informatique permettent à n'importe quel soldat de devenir, en quelques instants et sans formation, un opérateur de drone. Un article paru sur CNN le 15 juin montrait justement que sur le front, les soldats ukrainiens préféraient à des drones de grande qualité «des drones civils chargés d'explosifs car plus simples d'utilisation».

Polyvalence et simplicité d'usage sont deux facettes d'un concept plus large, qui a fait ses preuves en Ukraine. La chaîne de commandement se déconstruit. Si le haut commandement se concentre toujours sur la logistique et la stratégie globale, la cellule essentielle du corps guerrier, le soldat et son escouade, prime désormais sur le plan tactique.

Derrière, ce sont l'adaptation et la réactivité sur le terrain qui en profitent. Il faut prendre vite une décision après avoir acquis, encore plus rapidement, des informations sur la situation. Dans l'idéal, la chaîne de commandement gagne en souplesse. Le soldat, lui, s'autonomise. La guerre s'atomise.

Lance-missiles pour tous

On n'augmente pas un soldat sans diminuer la complexité de son armement, ou plutôt de son interface –ce qui ajoute, paradoxalement, une complexité encore supplémentaire à la fabrication de cet armement. L'automatisation est ici la clé. Algorithmes et intelligence artificielle permettent à un soldat de rapidement, et efficacement, prendre en main des armements pour lesquels il n'a pas été formé, ou alors de façon très brève. Un soldat américain déclare ainsi que pour manier un Javelin, «une semaine d'entraînement suffit».

La nouvelle bipolarisation du monde a atteint le relatif libre-échange dont profitait l'armement avant la guerre.

Le Javelin est un lance-missiles antichar, c'est une des armes qui a permis aux Ukrainiens de tenir à ce point, notamment au début de la guerre, face à des blindés russes infiniment plus nombreux. Marque de l'importance de cette arme dans le conflit actuel: les Ukrainiens le surnomment «Saint Javelin» et ont même fait un symbole d'inspiration religieuse, une icône où une madone tient un missile antichar. Autant dire que le stand de Lockheed Martin, le fabricant du Javelin, est un des plus fréquentés du salon.

Outre sa portabilité et sa capacité à frapper de partout, tout le temps, le Javelin est aussi un missile autoguidé, ce qui permet à des lanceurs novices de l'utiliser. Aux quatre coins du salon, la simplicité semble être le maître mot. «Deux semaines» pour apprendre à piloter un drone, d'après un fabricant letton. Et pour les fameux canons français récemment envoyés en Ukraine, les Caesar, «trois semaines suffisent pour des soldats déjà formés à l'artillerie», affirme un cadre de chez Nexter, qui les fabrique. Cette simplification généralisée de l'utilisation, et donc de l'automatisation croissante des armes, marque un phénomène encore plus important sur le long terme: l'irrésistible robotisation de la guerre.

Le manque russe

Si la guerre en Ukraine a fait des heureux dans le secteur des drones, ou encore chez Lockheed Martin, d'autres entreprises se plaignent. La nouvelle bipolarisation du monde a atteint le relatif libre-échange dont profitait l'armement avant la guerre. Pour beaucoup, c'est aussi la perte d'un très gros client: la Russie. «Leurs ingénieurs étaient si brillants», regrette, à sa façon, une ingénieure estonienne. D'autres, enfin, accusent la demi-mesure de leurs gouvernements dans le soutien à l'Ukraine.

Pour approvisionner Kiev, les déçus évoquent à demi-mot des routes alternatives pour l'armement: l'approvisionnement pourrait passer par des «middle men», des pays qui, eux, ne limitent pas l'armement en Ukraine, ni en quantité ni en calibre. Un armurier originaire d'un pays membre de l'OTAN, mais pas de l'Union européenne, soupire: «Dire qu'il suffirait aux Américains de forcer notre gouvernement à débloquer nos livraisons d'armes à l'Ukraine…»

Newsletters

Nous ne nous soucions déjà plus de la guerre en Ukraine

Nous ne nous soucions déjà plus de la guerre en Ukraine

Le pays du président Zelensky a pourtant besoin de notre attention. Et de notre soutien.

Aux États-Unis, le mur de séparation entre l'Église et l'État va-t-il céder?

Aux États-Unis, le mur de séparation entre l'Église et l'État va-t-il céder?

Les récentes décisions laissent entrevoir la possibilité pour les États fédérés d'établir une religion officielle ou de financer un culte. C'est ce que réclame America First Legal, association d'anciens officiels de Trump.

Au Nigeria, près d'une centaine de personnes ont attendu des mois la venue du Christ dans le sous-sol d'une église

Au Nigeria, près d'une centaine de personnes ont attendu des mois la venue du Christ dans le sous-sol d'une église

Finalement, c'est la police qui est venue.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio