Monde

Mischaël Modrikamen, le Sarkozy belge

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 13.06.2010 à 8 h 32

Nicolas Sarkozy source d'inspiration à l'étranger? Un homme politique, en Belgique, le revendique, le bling-bling en moins: Mischaël Modrikamen, co-fondateur du Parti Populaire, entend bien bousculer les lignes de la politique belge.

Les crises politiques se succèdent et se ressemblent en Belgique, avec toujours pour point de départ les luttes communautaires entre Flamands et Francophones. Ces querelles exaspèrent nombre de citoyens qui parfois décident de créer de nouvelles formations, ayant des revendications allant à l'encontre du système en place. Beaucoup de ces tentatives restent des vœux pieux. Toutefois, le dernier né de cette galaxie, le Parti Populaire, semble percer sur la scène politique. Son crédo? Le citoyen d'abord. Et un discours politique aux accents de sarkozysme.

Une droite décomplexée

Son leader et co-fondateur, Mischaël Modrikamen, ne s'en cache pas: «En France, j'aurais voté Nicolas Sarkozy. Notre programme est clairement inspiré de celui de l'UMP. Nous représentons la nouvelle droite décomplexée belge.» Et par cette expression, il entend la même chose que Nicolas Sarkozy, lors de sa campagne de 2007: «Notre parti rejette la langue de bois, il faut que le débat se fasse sans tabou.» Tout en ajoutant: «Et sur le plan personnel, nous nous ressemblons aussi, puisque je suis aussi fils d'immigré et d'origine juive, et nous sommes tous deux avocats. La seule chose, c'est que  je refuse le côté bling-bling qui pour moi est un excès.»

L'admiration a quand même ses limites. Mischaël Modrikamen se déclare un peu «déçu» par le bilan de Nicolas Sarkozy, qui n'a pas su aller jusqu'au bout de ses idées et de son programme, qui a «laissé tomber».

Avant de se lancer en politique le «Sarkozy belge» était déjà connu de ses concitoyens, étant le défenseur des petits actionnaires dans l'affaire les opposant à l'Etat belge, accusé d'avoir bradé la banque néerlando-belge Fortis lors de sa vente à BNP Paribas, en plein milieu de la crise des subprimes. Mais l'avocat connaît lui-même des démêlés avec la justice, étant accusé de blanchiment d'argent et de faux et usage de faux, dans une affaire remontant à 2003 mais encore en cours d'instruction. L'intéressé a déposé plusieurs plaintes pour «dénonciations calomnieuses» et clame son innocence y voyant une manœuvre pour l'empêcher de mener à bien son agenda politique.

Demandez le programme

La rhétorique du manifeste du Parti populaire est très proche de celle de l'UMP de Sarkozy: valorisation du travail, taxation «juste», libération des forces entrepreneuriales, réduction de la durée d'indemnisation chômage pour stimuler la recherche d'emploi, réforme de l'Etat, réduction du nombre de fonctionnaires tout en les rendant plus efficaces, etc.

Cheval de bataille tout sarkozyste, le thème de la sécurité est situé en troisième place des priorités alors que les autres partis l'évoquent assez peu. Le PP prône la «tolérance zéro», la fin des «zones de non droit», et veut «dépouiller les délinquants de leur sentiment d'impunité».  En complément, une réforme de la justice est considérée nécessaire, puisqu'elle fonctionnerait actuellement comme au «XIXe siècle». Est même proposée une sorte de «double peine» à la belge: «Les condamnés de nationalité étrangère purgent leur peine dans ces pays, moyennant financement par la Belgique. Ceci vaut également pour les personnes possédant la double nationalité, en cas de récidive.» Cette mesure est présentée comme une façon de faire des économies, l'incarcération à l'étranger coûtant moins cher selon le PP.

Et l'immigration? Les phrases semblent encore toute droites sorties du programme de l'UMP. Le PP parle de la nécessité pour la Belgique de «rester maître de son immigration» tout en «conservant sa politique généreuse d'accueil des réfugiés politiques» ce qui «honore un pays et ses citoyens». Le texte évoque aussi le devoir du migrant qui doit «s'adapter aux valeurs du pays hôte, et non l'inverse» et la nécessité de prouver une certaine intégration avant de pouvoir obtenir la nationalité. Quant aux sans-papiers, ils doivent être reconduit à la frontière. Ces discours détonnent avec ceux des partis traditionnels, beaucoup plus consensuels.

Toutefois, il y a des limites à la ressemblance. Selon Pascal Delwit, politologue à l'Université Libre de Bruxelles, «si le PP est conservateur sur les questions de société, il est libéral en termes économiques, croyant dur comme fer aux forces du marché et rejetant tout intervention de l'Etat. Et cette dernière caractéristique va plutôt à l'encontre des pratiques de Nicolas Sarkozy. Mais ce qui est surprenant avec Modrikamen, c'est qu'il se réclame lui-même de la droite décomplexée alors qu'en Belgique francophone, le terme "droite" est presque quelque chose de péjoratif et que les Wallons sont plutôt des gens de gauche. En ces temps troublés, de lassitude de la crise politique et économique, il profite d'une vague de poujadisme dans la société».

Combler un vide

Quant à la stratégie pour prendre des voix, cette dernière ressemble énormément à ce qu'a réalisé Nicolas Sarkozy en 2007. Mischaël Modrikamen a déclaré en septembre 2009 que son parti «rassemblera sous une même ombrelle la droite libérale, la droite conservatrice, et les déçus du système, qui votent une fois FN, une fois écolo». Il n'a donc aucun complexe pour lui d'aller chercher les voix à l'extrême droite du spectre politique belge, ce qui pourrait bien achever le Front national belge, déjà moribond depuis plusieurs années.

En parallèle, le Mouvement réformateur (MR), principale formation de droite de la Belgique francophone (classée au centre-droit) a, par sa propre action, favorisé l'émergence du PP. «Nous pouvons remarquer que la campagne du MR est très centriste, allant vers un compromis gouvernemental possible avec les socialistes. Ce mouvement vers le centre a laissé un espace vide à sa droite. Et c'est là que le PP peut récolter des voix», analyse Pascal Delwit. Reste à savoir combien de temps le MR va rester dans cette position avant d'éventuellement opérer une certaine «PPisation» de son programme. «Tout cela dépendra des résultats aux élections du 13 juin.»

Selon les derniers sondages, le Parti populaire ne serait crédité que de 4,5% des voix en Wallonie et de 8,8 à Bruxelles (il faut 5% pour obtenir des élus). Pour sa défense, le mouvement est récent. Lancé il y a tout juste six mois, les élections anticipées l'ont un peu pris au dépourvu. «Nous aurions voulu présenter des listes dans tout le pays, mais avec nos moyens, nous n'avons réussi à les boucler uniquement en Wallonie et à Bruxelles», précise Mischaël Modrikamen. La plupart des candidats du parti ne sont pas des politiciens professionnels et continuent d'exercer une activité professionnelle à côté, pénalisant leur implication dans la campagne. «Nous voulons faire bouger les lignes politiques, changer le système politique belge qui ne favorise que les tensions entre les communautés. Nous voulons devenir un parti fédéral, qui contrairement aux autres défendra la Belgique et non les communautés», ambitionne-t-il. Car chose presque surréaliste en Belgique, le PP propose de renforcer le «socle de belgitude» pour les migrants qui souhaitent obtenir la nationalité belge. Pas facile à définir dans un pays profondément divisé par les querelles identitaires entre Flamands et Francophones. La création d'un ministère de l'Identité nationale belge serait des plus cocasses...

Jean-Sébastien Lefebvre

Photo: janvier 2010. REUTERS/Francois Lenoir

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