Boire & manger / Monde

La vérité sur le Swedengate

Temps de lecture : 5 min

Les Suédois sont-ils aussi étranges qu'on le dit? P'tête ben qu'non, p'tête ben qu'oui.

En Suède, partager un repas chez soi avec des invités est loin d'être une évidence. | Luisa Brimble via Unsplash
En Suède, partager un repas chez soi avec des invités est loin d'être une évidence. | Luisa Brimble via Unsplash

Vu que j'y ai vécu deux ans, je trouve toujours ça rigolo quand internet donne un grand coup de pied dans la porte de la Suède et la révèle en pleine action, le rouge au front et la culotte autour de ses chevilles laiteuses. C'est un pays que les gens croient connaître alors qu'en réalité, pas vraiment. ABBA, Midsommar, la Volvo et la pop music ne suffisent pas à faire vraiment comprendre à quoi ressemble la vie là-bas –et en tant qu'ancienne expatriée je peux vous l'assurer, la vie y est un tantinet bizarroïde. Tout comme l'évolution d'un incident récent connu sous le nom de «Swedengate».

Sur Reddit, un jour, quelqu'un a posé l'innocente question suivante: «Quel est le truc le plus bizarre que vous ayez dû faire chez quelqu'un à cause de sa culture ou de sa religionUn internaute a alors raconté être allé chez un ami suédois quand il était enfant, et qu'on lui avait demandé de rester dans une autre pièce pendant que la famille chez qui il était invité dînait. Beaucoup de Suédois ont répondu en disant: «Eh ouais, chez nous c'est comme ça qu'on fait.»

C'est horrible, hein? Des internautes du monde entier sont montés au créneau et ont claironné que dans leur culture, ne pas donner à manger aux gens qu'on reçoit est au mieux épouvantablement malpoli et, au pire, que cela confine à la maltraitance. J'ai été témoin de réactions violentes chez mes propres amis, tout particulièrement de la part de gens qui ne sont pas blancs.

Une copine m'a ainsi confié avoir été choquée par le Swedengate parce que, pour une famille asiatique, ne pas «farcir de nourriture» ses invités jusqu'à la moelle est une abomination. Une amie britannique d'origine indienne m'a, elle, raconté s'être sentie coupable, pour de vrai, de ne pas avoir eu suffisamment de types de laits à offrir à une personne qui avait récemment séjourné chez elle et que, par ailleurs, elle n'avait même pas invitée.

Modestie ou radinerie?

L'horreur pure et la sidération des participants à cette conversation ont paru prendre les Suédois totalement au dépourvu. Je suis donc remontée à la source: qu'est-ce que c'est que cette histoire de nourriture? N'est-on pas simplement en train de manquer d'indulgence? Dans les médias, les Suédois ont adopté plusieurs points de vue sur la question.

En Suède, je n'ai jamais acheté d'herbes aromatiques fraîches, parce que je n'en avais tout simplement pas les moyens.

Un auteur culinaire a expliqué que le phénomène était dû aux habitudes de modestie alimentaire des Suédois: ce qu'ils mangent chez eux n'est pas considéré comme suffisamment bon pour être offert aux invités. Un analyste de Dagens Nyheter, un des grands journaux du pays, a quant à lui suggéré que c'était parce que les Suédois étaient «un peu radins, et peut-être pas très doués en relations humaines».

D'autres ont émis l'hypothèse que cela pouvait avoir un rapport avec le coût exorbitant de la nourriture en Suède, où en effet, je n'ai jamais acheté d'herbes aromatiques fraîches, parce que je n'en avais tout simplement pas les moyens.

Pour un ami norvégien qui, comme la plupart de ses compatriotes, pense que les Suédois figurent parmi les peuples les plus étranges à avoir jamais foulé la planète, c'est par volonté de ne pas laisser l'autre penser qu'il est obligé de rendre la pareille.

Ce qui signifie que si vous donnez à manger à quelqu'un chez vous, cela implique que vous attendiez de lui qu'il vous nourrisse chez lui. Et c'est cohérent: quand je vivais en Suède, j'ai passé énormément de temps à essayer d'offrir à boire à des gens et à ne pas comprendre pourquoi ils avaient l'air aussi troublés. Ils essayaient tout le temps de me faire un virement bancaire pour me rembourser le plus vite possible.

Le foyer, un espace privé

Et puis, les Suédois ont une relation peu commune avec leurs foyers. Quand ils atteignent 18 ans, en général, ils tâchent de prendre un appartement et de s'installer seuls. La Suède compte une des plus grandes proportions de gens vivant seuls au monde. Ils gèrent la laverie de leurs immeubles avec une précision militaire: un système spécial de réservation garantit que vous ne croiserez jamais personne pendant que vous fourrez vos draps sales dans la machine. Les fois où je me suis plantée et où j'ai accidentellement surpris quelqu'un les sous-vêtements à la main figurent parmi les rencontres les plus gênantes de ma vie à ce jour.

Entendre des Américains ou des Britanniques cracher sur la Suède pour des détails du style bizarrerie à la laverie, ça doit piquer.

Le foyer est un espace privé réservé à un individu ou à une petite cellule familiale. Quand vous y venez, vous êtes tenu d'ôter vos pompes dégueu et de ne pas vous attarder. J'ai dû fréquenter plusieurs fois par semaine, pendant des mois, une personne devenue un de mes plus proches amis et pour qui je serais désormais prête à donner ma vie s'il le fallait, avant qu'il ne m'invite chez lui. À ce jour, il ne le fait toujours qu'avec parcimonie.

Les Suédois sont naturellement sur la défensive. Ils ont de bonnes raisons pour cela: il y a plein de choses positives à dire sur la Suède, et entendre des Américains ou des Britanniques cracher sur leur gentil petit pays pour des détails du style bizarrerie à la laverie, ça doit piquer. Surtout quand on sait qu'ils ont quand même un système de sécurité sociale parmi les plus solides du monde, que l'université y est gratuite, que les excellents modes de garde d'enfants y sont subventionnés, qu'ils bénéficient d'un long congé parental –et j'en passe.

Souvent, quand j'étais en Suède et que je me plaignais un peu, de l'administration fiscale par exemple ou de ce truc débile, là, avec les laveries, je recevais une explication justificative dans la minute. Ou alors, on me disait qu'ailleurs, c'était bien pire.

Le monde de la logique
et le monde des habitudes

Mais peut-être nous sommes-nous moqués un peu trop vite du Swedengate. Tous les pays ont des normes saugrenues que ceux qui y habitent ne voient quasiment plus. Et ces normes n'obéissent pas toujours à la logique la plus cartésienne.

Je connais quelqu'un qui a vécu chez ses parents pendant très longtemps et qui partageait un tiroir à caleçons avec son père. Chacun enfilait simplement le premier sous-vêtement propre qui se présentait. Et oui, tout de suite, on ne peut pas s'empêcher de penser: «Mais non! C'est une aberration aux yeux de Dieu et de la morale humaine! Tu ne dois pas partager tes sous-vêtements avec ton père!» Et pourquoi pas, après tout? Ils sont propres, ces caleçons. Moi non plus je n'aime pas ça, croyez-moi, pas du tout même. Mais quand on y pense, un tas de trucs qui nous mettent mal à l'aise ne viennent pas du monde de la logique, mais de celui des habitudes.

Les fils Reddit sur les comportements humains sont toujours de drôles de trucs, plein de biais, mal racontés et blindés de trous dans les intrigues qui les prédestinent précisément à la viralité. Ils racontent rarement toute l'histoire. Est-ce que je préfère qu'on me propose à manger quand je vais chez quelqu'un? Oui, à la réflexion, oui. Mais comme pour plein de choses, en Suède, qui prennent une ampleur démesurée dans l'imaginaire du reste du monde et sont censées faire la preuve de sa réputation utopique, il faut dépasser la première impression.

Et puis de toute façon, les Suédois se fichent un peu de notre opinion sur leur manière de nourrir leurs invités ou pas. «Je pense que nous avons surtout été flattés que les gens parlent de nous», m'a expliqué un de mes amis suédois. Et comme le dit la pop star Zara Larsson: «On vous sert peut-être pas à bouffer mais question musique, vous êtes servis.»

Newsletters

Le Paris 16 et le Benoit, des bistrots qui font voyager dans le temps

Le Paris 16 et le Benoit, des bistrots qui font voyager dans le temps

L'adresse du cossu XVIe arrondissement mise sur la simplicité et la justesse. Et aux fourneaux de l'un des derniers vrais bistrots de Paris, la cheffe Kelly Jolivet revisite les classiques avec doigté.

La faim, autant un moteur qu'une arme

La faim, autant un moteur qu'une arme

Crever la dalle, mourir d'inanition, avoir l'estomac dans les talons, claquer du bec: la sensation de faim, universelle et à la source de tant de passions humaines, est en passe de devenir une arme géopolitique entre les mains de la Russie.

Pour contrer une invasion de crabes enragés, une distillerie américaine les transforme en whisky

Pour contrer une invasion de crabes enragés, une distillerie américaine les transforme en whisky

Un Crab Trapper on the rocks, s'il vous plaît.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio