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Être homme de foi en temps de guerre: comment réagissent les prêtres ukrainiens?

Temps de lecture : 6 min

En Ukraine, la religion est un front comme un autre. La majorité orthodoxe se retrouve déchirée entre sa fidélité à Moscou et une guerre impossible à adouber.

L'église de la Nativité, à Odessa, en Ukraine, le 3 juin 2022. | Pierre Polard
L'église de la Nativité, à Odessa, en Ukraine, le 3 juin 2022. | Pierre Polard

À Odessa (Ukraine).

À l'origine était la destruction. Visiter des lieux de culte en Ukraine, c'est passer d'une persécution l'autre. Pendant la période soviétique, l'immense majorité des églises ont été reconverties en lieux de vie, quand elles n'étaient pas tout bonnement rasées. Depuis 1991, à l'instar des monuments nationalistes, les églises ont été réhabilitées, sinon reconstruites. Mais alors que les persécutions communistes commençaient enfin à être pansées, la guerre déchire aujourd'hui la chrétienté orthodoxe. Pire encore, c'est la division qui menace.

L'indépendance de l'Ukraine avait entraîné en 1991 une scission que la guerre a définitivement confirmée: d'un côté, une Église orthodoxe ukrainienne affiliée au métropolite de Moscou, Kiril, et de l'autre, une Église orthodoxe ukrainienne qui se veut indépendante, avec pour chef le métropolite de Kiev. La rupture politique fut d'une telle ampleur que la théologie même s'en trouva infectée: elle produisit un schisme, dont l'orthodoxie ne pourrait jamais revenir.

Une Église corrompue

«Ce sont des scélérats, des mafieux, des corrompus! Ils m'ont déjà viré deux fois. Ils peuvent bien continuer d'essayer, je resterai.» Le père Viatcheslav Rubeski n'a pas de mots assez durs pour sa hiérarchie et son «boss» Kiril. La barbe bien taillée, la mâchoire saillante et le regard perçant, Viatcheslav ressemble plus à un acteur américain qu'à un prêtre orthodoxe. Jouer un rôle ne l'intéresse pourtant pas. Viatcheslav est en mission, il a sa petite chapelle, ses fidèles à Odessa, et tout le reste le répugne.

«Je suis à la base de l'Église orthodoxe de Moscou, je ne suis qu'un atome. Contrairement aux catholiques, nous avions une démocratie dans l'Église orthodoxe… En théorie du moins. Car aujourd'hui, toutes les Églises orthodoxes, à Moscou, Kiev ou Constantinople, sont des mafias, assure-t-il. Pour nous, le boss c'est Kiril, métropolite de Moscou. Tout se fait selon le rapport qu'on entretient avec lui. Par l'argent notamment. Si tu peux percevoir de l'argent, tant mieux. Car plus tu donnes, plus tu reçois… Toute l'Église est pourrie par la corruption.»

Le père Viatcheslav, devant sa chapelle, à Odessa, en Ukraine, le 3 juin 2022. | Pierre Polard

Si le père Viatcheslav accuse tout le monde, la guerre n'est pour lui qu'un épiphénomène: «Je ne suis pas politique, je n'ai rien à voir avec la guerre. Je ne suis même pas l'actualité. Je ne veux pas plonger dans l'émotion, dans ce qui abime la population. Il n'y a que ce qu'on peut toucher, qu'on peut soigner. C'est se corrompre que de faire face au virtuel. Je suis un ermite aujourd'hui d'Internet.»

Quand on lui dit que ne pas prendre position dans ce conflit, que refuser de voir, c'est peut-être déjà adouber, Viatcheslav répond: «La guerre est une question de ressources, de gaz, de pétrole… C'est à Dieu de décider, c'est lui qui décidera de toute façon. Les hommes sont abandonnés aujourd'hui à leur hubris. Ils pensent sauver leur pays mais ils se perdent eux, et leur vie avec. La conquête n'est pas extérieure mais à l'intérieur: Dieu est à l'intérieur. Dieu accepte ceux qui défendent leur pays mais Dieu pardonne aussi aux Russes: eux aussi pensent défendre leur pays. Poutine et Zelensky ne sont pas si éloignés… À la fin nous sommes tous les mêmes. Ma guerre à moi est ailleurs, dans le salut des âmes. L'injustice du moment, politique, ne compte pas. Jésus ne s'est jamais soulevé contre les Romains qui occupaient la Palestine

«Celui qui gagne la guerre, gagnera l'Église.»
Père Viatcheslav, prêtre à Odessa

Viatcheslav en revient à son vrai ennemi: la corruption et l'autoritarisme des Églises orthodoxes, de Kiev ou de Moscou: «Les gens normaux et simples se sentent abandonnés et ont besoin d'un système pour ne pas être effrayés, comme un dôme qui les surplombe. En Ukraine nous sommes trop désespérés pour être libres. Il faudrait un monde sans frontière, sans communauté… Je suis en rébellion pas seulement contre l'Église orthodoxe mais contre toutes les Églises. Le problème n'est pas la politique, les pays, l'histoire… mais la nature humaine. Elle empoisonne toute structure. Il faudrait décentraliser, une fédération. Il faudrait plus rien autour, que nous n'ayons plus peur d'être libres.»

Le mot de la fin de Viatcheslav est tragique: «Les prêtres tournent comme des girouettes. Certains suivent l'argent. D'autres ne veulent pas abandonner leurs fidèles… Celui qui gagne la guerre, gagnera l'Église.»

Le frère jaloux

À l'église de la Nativité, un autre prêtre, Andrei, a choisi une toute autre voie. Il a quitté le métropolite de Moscou pour celui de Kyiv. Devant l'église, une fresque réunit les visages des soldats morts depuis 2014. La guerre n'est pas ici une contradiction, ni une soudaine apparition, mais bien le cœur battant de la foi.

«Comme un prêtre, je demande à Dieu de leur donner un cœur et de les rappeler à lui. Comme un citoyen ukrainien, je les blâme et souhaite leur défaite.»
Père Andrei, de l'église de la Nativité d'Odessa

Quand on arrive dans l'église, le père Andrei baptise un jeune enfant en le surnommant «jeune cosaque». La messe est évidemment en ukrainien. Guerre et identité ukrainienne, et donc opposition à la Russie, forment ici une même chose, qui dépose sa marque absolument partout. «C'est un conflit entre le mal et le bien. C'est Abel et Caïn: la Russie est un frère jaloux.» Andrei ne se contente pas de comprendre et d'expliquer ce conflit, il le mène aussi: son église contre celle de Moscou.

«500 paroisses ont rejoint l'Église autocéphale ukrainienne depuis le début de la guerre, décompte-t-il. Beaucoup de prêtres voulaient déjà changer d'Église mais Moscou les menaçait. Le patriarcat russe disait: “Même si tu changes d'Église, ça ne sert à rien car Moscou ne te reconnaît pas.” Moscou tenait surtout les paroisses par le financement, par la dépendance. Le Donbass et la Crimée ont favorisé la rupture mais c'est l'invasion qui a tout changé, quand Kiril a dit que tuer des “nationalistes ukrainiens” était tolérable… Le métropolite de Moscou reste encore très puissant en Ukraine. La police a récemment arrêté un prêtre à Kyiv qui renseignait les Russes et faisait de la propagande. Dans les territoires occupés, à Kherson ou à Marioupol, des prêtres collaborent.»

Devanture de l'église de la Nativité, à Odessa, en Ukraine, le 3 juin 2022. Les portraits des «martyrs» ukrainiens sont exposés à l'entrée. | Pierre Polard

À nouveau, comme pour le père Viatcheslav, le père Andrei donne l'impression que l'avenir de l'orthodoxie et celui de l'Ukraine sont liés: «C'est le combat des deux Rome. Moscou a peur que Kiev prenne sa place dans le monde orthodoxe. Nous avons déjà commencé à remplacer toutes les institutions russes, pour ne plus jamais dépendre d'eux. La rupture est linguistique, politique… Elle est aussi religieuse. La Bible ne change pas, mais sa lecture, au regard de cette guerre, a été bouleversée.»

Le ton du père Andrei est tranquille, son regard est calme. Il s'exprime avec une assurance posée. Reste ce dilemme: «Par leurs actes, les Russes ont renoncé à la chrétienté. S'en prendre à eux, les combattre est aujourd'hui une chose permise, un devoir même. Comme un prêtre, je demande à Dieu de leur donner un cœur et de les rappeler à lui. Comme un citoyen ukrainien, je les blâme et souhaite leur défaite.»

Le mensonge russe

Entre Moscou et Kiev se trouve Rome. Le pape François a depuis le début du conflit une posture relativement neutre, que beaucoup craignent neutralisante pour l'Ukraine. Dans une église catholique d'Odessa, le père André tient pourtant un tout autre discours que celui de sa hiérarchie: «L'invasion est sans excuse. Comme un acte du Diable. C'est moins le mal que le mensonge. La Russie est aujourd'hui corrompue par le mensonge. C'est un mensonge auquel on ne peut échapper. Si nous étions Russes, nous ne pourrions pas non plus y échapper.»

Le père André, dans une église catholique d'Odessa, en Ukraine, le 3 juin 2022. | Pierre Polard

À l'ère de la perpétuelle manipulation, du virtuel comme un monde qui adapte et transforme tout, la vérité du père André est accrochée au mur, elle pend autour d'un cou, d'or ou de bois: «Le Christ donc.» Ses yeux bleus sont secs, froids. Il ne semble pas peiné et pourtant, il va de regret en regret: «Nous avons essayé depuis longtemps de réconcilier les orthodoxes en Ukraine. Je crains que ce ne soit désormais impossible… Nous sommes pourtant tous chrétiens et la beauté vient de notre diversité. Deux yeux valent mieux qu'un seul! Varier les points de vue est donc bien, tant qu'ils ne nous opposent pas.»

Pour la fin de la guerre, le père André en revient non au bien et au mal, mais à la vérité: «Nous sommes témoins de la façon dont le mensonge peu à peu va se détruire, de lui-même. Je suis sans haine, malgré tous les crimes. C'est le mensonge qui trompe. Quand la Russie se rendra compte du mensonge, elle cherchera son salut.»

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