Politique

Et si l'abstention était un signe de bonne santé démocratique?

Temps de lecture : 5 min

À chaque élection, la question de l'abstention s'invite dans les débats et les lamentations pleuvent. Pourtant, on peut la considérer autrement.

L'urne de l'abstention du Sénat, à Paris, en 2010. | Jacques Demarthon / AFP
L'urne de l'abstention du Sénat, à Paris, en 2010. | Jacques Demarthon / AFP

«Si tu ne votes pas, ne viens pas te plaindre après…» «Des gens sont morts pour que tu puisses voter…» «Partout dans le monde, des gens rêveraient de pouvoir voter…» «S'abstenir, c'est faire le jeu des extrêmes…» «Ne laisse pas les autres décider à ta place…» «Chaque voix compte…»

Qui, en se dérobant au devoir électoral, n'a pas entendu ces phrases culpabilisantes? L'argumentaire est rodé: s'abstenir de voter relève d'une indifférence coupable, peut-être d'une certaine forme d'inconscience, plus sûrement d'un égoïsme méprisable.

Fait aggravant: ce sont les jeunes qui s'abstiennent le plus. Ne pas voter est aussi une preuve d'immaturité. Qu'il soit néanmoins permis de rappeler ici le vieux slogan «élections, piège à cons»: l'abstention est une maladie juvénile dont on guérit avec le temps.

Récemment, un tweet d'Arthur Germain –le fils de la maire de Paris, Anne Hidalgo–, le montrant en train de jeter des bulletins de vote dans une poubelle, a mis en évidence l'opprobre que suscite l'abstention.

«Crétin», «pauvre tanche», «narcissique», «imbécile», «enfant gâté», «petit con privilégié», «connard», «sale gosse», «tocard fini», «guignol»… Il a aussitôt reçu une bordée d'insultes. Certes, il s'agit d'une provocation émanant d'un «fils de», mais ces réactions violentes et indignées disent beaucoup de notre rapport à l'abstention.

L'élection ne change plus la vie

Qu'en est-il? Les abstentionnistes sont aujourd'hui majoritaires. Et ils le sont d'autant plus, observait dès 2008 Anne Muxel, directrice de recherches au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), que «nombre d'électeurs ont adopté un comportement électoral intermittent. […] Plus de quatre Français sur dix (45%) reconnaissent s'être déjà abstenus. L'électeur d'aujourd'hui est d'abord un votant intermittent, donc un abstentionniste intermittent.»

Cette intermittence s'accroît régulièrement, compensée par d'autres formes d'activité politique. C'est qu'on observe une «évolution du sens du vote», estime Pierre Bréchon, professeur à Sciences Po Grenoble, qui relève que ce dernier «est moins perçu comme un devoir [...] que comme un droit, une invitation à s'exprimer».

Évidemment, les raisons de l'abstention sont multiples, comme le relèvent régulièrement les instituts de sondage. Une récente étude publiée par l'Institut français d'opinion publique (IFOP) en avril 2022 les détaille: outre la question de principe («je ne vote jamais») et les convenances personnelles (procuration trop compliquée, week-end, etc.), 40% des personnes interrogées indiquent que les «élections ne changeront rien à [leur] vie personnelle».

Quarante pour cent! Il est possible d'interpréter cette réponse de manière négative. Mais l'inverse est vrai aussi. C'est peut-être un acte de foi démocratique qui se dévoile ainsi. Comme si, malheureusement pour la participation électorale, la République française était victime de sa réussite. Malgré ses multiples défauts et en dépit de notre angoisse permanente de la «casse des services publics», l'État français est très efficace: les impôts sont perçus, les allocations versées, les pièces d'identité délivrées, les routes réparées, les gens soignés et les enfants vont à l'école.

La crise sanitaire a poussé au maximum le curseur de l'État nounou. Nous avons globalement atteint un niveau de confort exceptionnel, dont personne n'imagine qu'il puisse s'effondrer du jour au lendemain. En tout cas, probablement pas à cause d'une élection: dans notre vie quotidienne, le vote ne produit que des changements à la marge, car l'État demeure là où les politiques ne font que passer. «Tous les mêmes!», «Des guignols!», «Des nuls»... À quoi bon voter pour un personnel politique jugé inutile?

Sans doute est-ce aussi parce que plus personne ne croit qu'une élection peut «changer la vie». N'en déplaise aux adeptes du Grand Soir, c'est plutôt rassurant. Et cette «force tranquille» des abstentionnistes renvoie à la réalité de notre République, qui n'a jamais paru si solide. La dernière alerte sérieuse, le putsch des généraux, a plus de soixante ans!

L'écume d'un système où l'administration gère l'essentiel

L'absence de vote témoigne donc d'une grande confiance dans la machine administrative et d'une adhésion forte au «système» (qu'on n'oubliera pas de dénoncer par ailleurs, bien sûr). De fait, le faible taux de participation a d'abord touché les élections relativement «dépolitisées» que sont les régionales et les départementales. Les élections européennes, elles, sont un cas à part.

S'agissant d'élections touchant la vie quotidienne (prestations sociales, collèges, lycées, transports, etc.), l'indifférence électorale peut surprendre. Mais en fait, pourquoi voter pour des gens dont l'administration, quoi qu'il arrive, continuera de réparer des routes ou d'acheter des livres scolaires? Dans un département ou une région, les étiquettes politiques n'influent les décisions qu'à la marge et l'électorat le sait.

Il est donc possible de qualifier les abstentionnistes d'enfants gâtés de la démocratie, mais c'est peut-être autant par adhésion que par rejet ou indifférence. Une adhésion en creux, sereine sans enthousiasme. Est-ce une bonne nouvelle? La réponse est incertaine.

Les pessimistes y voient une fragilité de la République et de la démocratie, qui susciteraient un intérêt de plus en plus faible. Les optimistes leur rétorqueront que le vote n'est pas synonyme d'adhésion: d'ailleurs, nombre de votants ne cachent pas avoir des opinions politiques non républicaines.

Les optimistes, encore, verront dans l'abstention un vote par défaut. Car les abstentionnistes savent que leur refus d'accomplir leur devoir électoral n'empêche pas les élections: il y a un président, des parlementaires, des maires… C'est une acceptation tacite, confiante, du contrat politique commun.

Les Tanguy de la démocratie

Résignation ou acceptation? C'est affaire de point de vue. Il semble néanmoins que la question de l'acceptation l'emporte ne serait-ce que par l'âge de l'électorat qui se rend le moins aux urnes. Si la jeunesse boude à ce point le vote, c'est probablement parce qu'elle entre de plus en plus tard dans la vie active.

Les jeunes dépendent aujourd'hui largement de leurs parents pour leurs études, leur logement… Et peut-être leur laissent-ils le soin de voter à leur place. En quelque sorte, la maturité sociale et affective prime sur la maturité politique. Celle-ci s'acquiert ailleurs, dans les manifs, les ZAD ou les happenings comme ceux d'Extinction Rebellion. Le vote viendra, plus tard. Très intermittent, sans nul doute. Soutenir sans s'impliquer: comme on a parlé de grève par procuration, il y a là quelque chose qui ressemble à un vote par procuration.

L'abstention n'est pas un problème

Enfin, il y a beaucoup d'hypocrisie derrière nos cris d'orfraie. L'abstention est un problème qui occupe les journaux et les politiques à chaque élection, et dont on se désintéresse ensuite. Certes, il est plus confortable de gagner une élection grâce à un vote massif plutôt qu'avec une poignée de suffrages. Mais quoi qu'il en soit, la victoire est là: on en oubliera bien vite les circonstances. L'abstention? Tout le monde s'en fout. Dans un mois, plus personne n'en parlera.

Si c'était un vrai problème, il y aurait une commission d'enquête parlementaire, les médias évoqueraient le sujet régulièrement, on mobiliserait des sociologues, des politiques, ou même des cabinets de conseil pour trouver des solutions. On rendrait le vote obligatoire, ou bien (nous sommes en France) on ferait payer une amende aux abstentionnistes. On financerait des associations dédiées au vote, on irait évangéliser les jeunes au quotidien, au lieu de découvrir leur existence tous les trois ans. Et vous, moi, nous irions voir nos potes, notre famille, pour faire bouger les lignes, récupérer des votes, on ferait les procurations à leur place…

Bref, on prendrait le problème à bras-le-corps… si c'était un problème. En attendant, relaxons-nous: des élections avec une forte abstention ont eu lieu sans que la République vacille.

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