Égalités / Société

N'imposez pas votre aide à une personne handicapée

Temps de lecture : 6 min

Même si la démarche se veut bienveillante, elle n'est pas pour autant forcément utile. Et parfois, ces gestes peuvent même s'avérer dangereux.

«Généralement, si une personne handicapée est seule dans un lieu public, c'est qu'elle est capable de le faire», rappelle Céline Extenso, du collectif Les Dévalideuses. | Romain Virtuel via Unsplash
«Généralement, si une personne handicapée est seule dans un lieu public, c'est qu'elle est capable de le faire», rappelle Céline Extenso, du collectif Les Dévalideuses. | Romain Virtuel via Unsplash

Lorsqu'il poste, fin mai, un tutoriel pour créer des manchons à clous pour son fauteuil, Noah, alias FreakyUlvy, provoque un certain remous sur Twitter. Son but? Se protéger, mais aussi dénoncer ce qu'il est d'usage d'appeler le «validisme bienveillant». Le jeune homme explique: «Il y a quelques temps, alors que je prenais le bus en fauteuil, une personne m'a attrapé et poussé au prétexte de m'aider. Ce type d'actes est aussi fréquent qu'intrusif, infantilisant et dangereux.» Une fois, il s'est même luxé l'épaule après qu'une personne valide bien-intentionnée a essayé de l'aider.

Doit-on reprocher aux personnes valides de pécher par volonté de bien faire? Après tout, ne nous a-t-on pas enseigné qu'il fallait aider notre prochain? Ne nous a-t-on pas appris à percevoir les personnes en situation de handicap comme des individus qu'il faudrait protéger sans réserve? C'est là qu'il faut prendre à bras-le-corps nos a priori pour les déconstruire et écouter les personnes concernées pour comprendre qu'une aide non désirée et une sur-protection peuvent être autant, sinon davantage dévastatrices que pas d'aide du tout.

Un validisme souvent inconscient

Pour mieux comprendre, commençons par nous arrêter un instant sur la notion de «validisme» qui, à l'instar du racisme ou du sexisme relève d'une discrimination systémique. Le collectif féministe et antivalidiste Les Dévalideuses en donne la définition suivante: «Système d'oppression subi par les personnes handicapées du fait de leur non correspondance aux normes médicales établissant la validité. Un ensemble de capacités seraient attendues d'un corps pour qu'il soit considéré comme humain. L'idéologie validiste postule que les corps non correspondants, jugés handicapés, ont alors moins de valeur. Ils sont naturellement considérés comme inférieurs et donc discriminables.» Par sa dimension systémique, il «imprègne l'ensemble de la société sur le plan juridique, médical, culturel, éthique, économique…».

Cela implique que de nombreuses personnes non concernées par le handicap –et même d'ailleurs certaines personnes concernées– n'ont simplement pas conscience de ce validisme et tendent à répéter des comportements stigmatisants et discriminants sans volonté de nuire… voire même avec une volonté de se montrer serviables ou amicales.

C'est dans cet espace que se niche le validisme bienveillant, qui repose sur l'idée selon laquelle les personnes handicapées ne seraient pas vraiment des adultes capables de décider ce qui est bon pour eux, et qu'elles seraient perpétuellement en quête d'aide et de pitié. De là à les considérer comme des objets de bonne action charitable, la frontière est ténue.

«Des gens que je ne connais pas me tapotent l'épaule ou me caressent la joue, l'œil humide, en me disant que j'ai bien du courage. C'est hyper violent!»
Céline Extenso, cofondatrice du collectif Les Dévalideuses

Dans le quotidien des personnes handicapées, cela se traduit par des attitudes, des comportements ou des paroles qui, au lieu d'être bienvenues, sont en fait de véritables agressions. Ces dernières peuvent prendre différentes formes. «Je reçois souvent des témoignages de sympathie qui sont en réalité des marques de pitié», confie ainsi Céline Extenso, cofondatrice des Dévalideuses. «Des gens que je ne connais pas me tapotent l'épaule ou me caressent la joue, l'œil humide, en me disant que j'ai bien du courage. C'est hyper violent! Cela sous entend que ma vie, c'est de la merde! D'autres me mettent leur pull sur les épaules alors que je n'ai rien demandé. C'est très invasif et très infantilisant.»

Les propos relatifs au thème «leçons de courage» sont aussi un grand classique des agressions subies par les personnes handicapées. Céline Boeuf, spécialiste de l'accessibilité et déficiente visuelle, renchérit: «Cela peut même aller jusqu'à un: “Si j'étais vous, je me suiciderais”. Mais je n'ai pas d'autre choix que d'être courageuse! C'est la société qui me force à être courageuse et si je suis courageuse, c'est aussi parce que j'ai une famille qui m'a soutenue et qui m'a toujours considérée comme capable.»

Noah ajoute que régulièrement, «des gens [lui] souhaitent “bon courage” ou pire “bon rétablissement”, alors que la maladie qui fait qu'[il est] en fauteuil ne se guérit pas». «D'autres me recommandent des traitements ou des régimes qui ont bien marché sur leur tante alors qu'elle souffre d'une pathologie qui n'a rien à voir avec la mienne!», s'agace-t-il.

«Vous pouvez vraiment
me faire mal»

En outre, très marqués par les représentations médiatiques et téléthonisées, les valides s'attendent souvent à ce que les handis leur donnent des «leçons de vie». Noah décrit le poids de ces attentes: «Les gens s'attendent à ce que nous dépassions nos limites, à ce que nous surpassions notre handicap. Ils nous donnent des exemples de personnes handicapées qui ont réalisé des exploits en croyant nous motiver… C'est tout le contraire, puisque ces propos invisibilisent nos difficultés et finissent par nous faire culpabiliser.»

Les agressions liées au validisme bienveillant, c'est aussi toutes les aides non sollicitées. Céline Boeuf raconte: «Je ne compte pas les fois où les gens m'attrapent le bras (voire la canne) et le tire pour m'“aider” et me guider, souvent même sans me dire “bonjour”. Cela peut être particulièrement violent et angoissant! Et puis, mon bras n'est pas élastique! Souvent les personnes l'attrapent et le tirent n'importe comment, quitte à me faire mal…»

«Non seulement les gens ne savent pas manier un fauteuil, mais en plus, ils ignorent que le handicap ne se résume pas à ne pas pouvoir bouger les jambes, insiste Noah de son côté. J'ai des douleurs dans tout le corps et une certaine fragilité articulatoire. Quand vous attrapez mon fauteuil n'importe comment, vous pouvez vraiment me faire mal.»

Céline Extenso abonde: «Manipuler physiquement une personne sans lui avoir demandé son avis, manipuler un fauteuil dont on ne connaît pas le fonctionnement, ça ne se fait pas! Généralement, si une personne handicapée est seule dans un lieu public, c'est qu'elle est capable de le faire. Et si elle a besoin d'aide, elle est capable, comme tout un chacun, d'en demander!»

Parfois, le ton monte

Déplaceriez-vous une personne valide sans lui demander son avis? Certainement pas. Lui mettriez-vous votre pull sur les épaules juste comme ça? Postulez-vous que chaque individu que vous croisez dans la rue a besoin de vous? Non plus… Alors, ne voyez pas toute personne handicapée comme quelqu'un ayant nécessairement besoin d'aide.

Noah vit ces situations au quotidien. «Comme tout le monde, quand je fais mes courses, je m'arrête pour regarder les prix et la composition des produits. Et à chaque fois que je m'arrête devant un rayon, il y a toujours au moins quelqu'un qui me demande si j'ai besoin d'aide, alors que je n'émets même pas de signe de détresse.»

À ÉCOUTER

Le podcast Handicapé·es, et alors?

La difficulté supplémentaire est que les personnes ont souvent l'impression de faire quelque chose de bien et de bon, et qu'elles ne comprennent pas que les personnes handis refusent leur aide. «Pour elles, notamment parce qu'elles ne savent pas ce qu'est le validisme, c'est inconcevable qu'un geste qui se veut positif et bienveillant soit mal perçu par la personne à laquelle il est adressé», décrypte Céline Extenso.

Et, parfois –c'est un comble–, les refus sont tellement mal pris que le ton monte. «Il m'arrive de me faire engueuler à coups de “Excusez-moi de vouloir aider” ou de “Si c'est comme ça, je n'aiderai plus les aveugles!”», nous dit Céline Boeuf.

Imposer, ce n'est pas aider

De même, Noah a reçu des salves de messages acides et hargneux après la parution de son thread: «Les gens défendent la dimension “bonne action” et se plaignent de ne plus pouvoir aider!» Mais aident-ils vraiment ou ne font-ils que se donner bonne conscience? La question est bien sûr rhétorique.

Si vous voulez vraiment aider, «n'anticipez pas les besoins, et si la personne semble vraiment avoir besoin d'aide, demandez-lui si c'est effectivement le cas et attendez une réponse positive avant d'agir», conseille Céline Extenso. Et, comme vous le feriez pour n'importe qui, évitez les compliments, les conseils et les gestes non sollicités.

Peut-être pourra-t-on recommander à nos lecteurs soucieux des droits des personnes handicapées de militer pour la déconjugalisation de l'allocation aux adultes handicapés (AAH) ou de boycotter les lieux publics, physiques ou numériques, qui ne sont pas accessibles aux handis.

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