Médias / Sciences

Les images d'enfants sous des jets d'eau n'ont rien à faire dans les sujets canicule des JT

Temps de lecture : 4 min

Avec le réchauffement climatique, les épisodes de forte chaleur se font plus nombreux et réguliers. Ils sont désastreux, pour l'environnement et la santé. Il serait temps que les chaînes télé s'en rendent compte.

Par paresse et goût du divertissement, la télé donne de la canicule une image parfaitement sympathique. | Capture d'écran via TF1
Par paresse et goût du divertissement, la télé donne de la canicule une image parfaitement sympathique. | Capture d'écran via TF1

Ce mercredi 15 juin, selon Météo France, les températures seront très élevées: de 32 à 35°C dans la moitié nord, plus de 40°C dans certaines zones du quart sud-ouest. Pendant quelques jours, elles se situeront entre 9 et 15 degrés au-dessus des «normales saisonnières».

Parce que nous aimons les glaces à la vanille et porter des lunettes de soleil, nous regardons ces épisodes avec une certaine indifférence. Chouette, c'est l'été? Non. Il est temps d'oublier nos rêves de bronzage pour réaliser qu'il s'agit d'un phénomène qui devient récurrent et s'accroît sous l'effet du réchauffement climatique.

Malheureusement, par paresse et goût du divertissement, la télé en donne une image parfaitement sympathique. Une image de déni climatique. Car non, cent fois non, une canicule précoce et récurrente, ce n'est pas une chouette journée ensoleillée durant laquelle on regarde les gamins dans la piscine. La canicule, ce n'est pas joli. La canicule, ce n'est pas une fontaine dans laquelle des enfants crient joyeusement.

Pourtant, c'est l'image télévisuelle la plus fréquente. Elle est presque devenue un marronnier télévisuel: «Tiens, il fait chaud, essaie de trouver des gamins qui jouent avec la flotte dehors, ça fera des images sympas. Et puis aussi, va faire un tour au parc Monceau, y a forcément des gens qui pique-niquent, c'est cool.»

La canicule n'a rien de joli

Euh... non, la canicule, ce n'est ni sympa ni convivial. La canicule, ce n'est pas la famille Martin qui a mis en route sa piscine deux semaines plus tôt cette année. Encore moins le fabricant de piscines ou le vendeur de climatiseurs qui témoignent du succès de leurs petits commerces.

La canicule est un gros problème. Un problème collectif, mondial, humain. La canicule, c'est:

  • Des arbres qui roussissent et des essences qui remontent vers le nord ou en altitude;
  • Des espèces invasives et d'autres qui disparaissent, fragilisant la biodiversité;
  • Des nappes phréatiques fragilisées;
  • Des récoltes réduites ou perdues, avec une consommation d'eau accrue qui ne résout évidemment rien;
  • Des personnes hospitalisées, d'autres qui meurent;
  • Des comportements court-termistes idiots, comme le recours à la climatisation tous azimuts, qui ne font qu'accentuer le réchauffement;
  • Etc. Et dans cet etc., on trouvera plein d'autres occasions de s'inquiéter.

Quand on cherche des images à montrer à l'antenne, on a hélas l'embarras du choix. Il y a plein de conséquences à la montée des températures. Elles sont là, à portée du regard, et elles sont bien plus pertinentes que des jets d'eau en centre-ville. Parce que ces jets d'eau ne font que détourner le regard.

Quand il y a un incendie, on montre les flammes

Quand il y a un orage de grêle, est-ce que le journal télévisé s'intéresse à une famille bien au chaud dans son canapé? «Il pleut dehors, on préfère rester chez nous, c'est bien mieux. Seul problème: on doit monter le son parce que ça fait un bruit d'enfer.» Non. Vous montrez des grêlons et l'impact des grêlons.

Quand il y a une coulée de boue, est-ce que vous allez interviewer le type qui arrose ses tomates 50 kilomètres plus loin parce qu'il n'a pas plu chez lui? Nous, vous montrez la coulée de boue et le désastre qu'elle provoque.

Quand il y a des feux de forêt, est-ce que vous montrez des enfants jouer dans l'eau? «On est bien ici, pas besoin de Canadair.» Non. Vous montrez les feux de forêt et leurs conséquences.

Alors, pourquoi ne pas faire la même chose avec une canicule, qui est aussi un des effets du réchauffement climatique? Où est le problème? Le sujet est flou, peu connu? C'est faux: les rapports s'accumulent et en trois clics, vous trouverez des tonnes de données et une flopée d'idées de reportages.

Le réchauffement climatique doit être illustré par des images réalistes

C'est une question de responsabilité éditoriale mais, plus encore, de réflexion et d'inventivité. Oubliez vos reportages paresseux et cherchez. Montrez des images réalistes du réchauffement climatique. C'est facile: il y en a partout.

Appelez des associations qui vous mettront devant les yeux ces petites catastrophes qui, l'air de rien, s'accumulent. Un oiseau ou un batracien qui a disparu. Une mare ou une rivière à sec. Des champs de maïs qu'il faut arroser jusqu'à plus soif. Des arbres aux feuilles cramées. Cherchez des automobilistes qui mettent la clim ou roulent à 150 km/h. Retrouvez les restaurants qui chauffaient leurs terrasses cet hiver. Montrez les bouchons vers les plages ou les sports d'hiver. Trouvez des entreprises qui font du greenwashing (là aussi, c'est facile: elles font toutes du greenwashing).

Filmez des villes bétonnées, minérales jusqu'à l'os. Interrogez des urbanistes. Montrez le bétonnage massif, les arbres qu'on arrache, les zones pavillonnaires et les centres commerciaux qui s'étendent partout et, à chaque centimètre carré de béton, enlèvent un peu de fraîcheur. Interrogez les maires, qui donnent leur accord. Demandez à la clientèle Uber Eats et consorts si c'est une bonne idée de faire tourner des scooters pour une pizza. Retrouvez, dans vos archives, des images de compétitions de Formule 1, des pubs pour des compagnies aériennes ou des berlines.

Donnez la parole aux spécialistes

Cherchez des spécialistes du réchauffement climatique. Des scientifiques. Des membres du GIEC ou d'associations. Invitez des journalistes. Il y en a plein qui connaissent l'énergie, le climat, l'environnement, qu'on ne voit jamais sur vos plateaux et qui ont des quantités de choses à dire.

Oubliez vos experts bidon qui parleront du réchauffement climatique comme ils causaient hier des vaccins ou de l'Ukraine: de manière banale ou inepte. Ces piliers de micro vous coûtent cher et ne servent à rien.

Prenez le temps d'écouter les personnes que vous inviterez. Évitez les clashs et les débats stériles. Laissez-nous le loisir d'entendre le réel. La réalité du réchauffement, ce qui nous attend et nous menace. Jetez un œil chez nos voisins, qui se prennent de la canicule plein la gueule aussi. Cette canicule est française, mais le réchauffement est mondial.

Le sujet est crucial. Il mérite un tout petit peu de temps de cerveau disponible. S'il vous plaît, mesdames et messieurs de la télé, ce mercredi et les jours suivants, évitez-nous les images de gamins rigolant sous la flotte. On n'a pas envie de rire.

Newsletters

Pas de nouvelles, bonnes nouvelles

Pas de nouvelles, bonnes nouvelles

Nouvelles du front

Nouvelles du front

À Shanghai, mieux vaut ne pas parler de fin du «confinement»

À Shanghai, mieux vaut ne pas parler de fin du «confinement»

Après l'assouplissement des mesures sanitaires, le China Digital Times a dévoilé certaines directives gouvernementales invitant les médias à préférer l'expression «gestion par la suppression des déplacements».

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio