Culture

Tactiquement parlant, «Top Gun: Maverick» est totalement inepte

Temps de lecture : 6 min

Mais ça reste un bien meilleur film que celui réalisé par Tony Scott en 1986.

Tom Cruise dans Top Gun: Maverick de Joseph Kosinski. | Capture d'écran Paramount Pictures France via YouTube
Tom Cruise dans Top Gun: Maverick de Joseph Kosinski. | Capture d'écran Paramount Pictures France via YouTube

Attention: cet article dévoile des éléments de l'intrigue du film Top Gun: Maverick.

Top Gun: Maverick correspond à tout ce que les critiques ont pu dire à son sujet: c'est un film divertissant, palpitant et, par moments, vraiment émouvant, qui se veut une véritable ode au courage. Toutefois, c'est aussi un film profondément stupide qui, malgré toutes ses prétentions au réalisme (les acteurs volent dans de véritables avions!) déploie le scénario le plus hautement improbable de toute la saison.

La thèse du film (si tant est qu'il y en ait une) est qu'en dépit de la prévalence actuelle des bombes autoguidées et des drones, en cas de crise, rien ne peut remplacer un pilote de chasse ultra-talentueux qui dirige 30 tonnes de métal à une vitesse hypersonique vers une redoutable «zone de danger», qui envoie ses bombes en plein sur la cible, puis qui repart avec une accélération assez puissante pour arracher la peau de son visage à n'importe quel être humain.

Et pourtant, si on regarde le film avec sérieux (ce qui n'est, je l'admets, pas la meilleure façon de faire), son véritable message, bien que sans doute involontaire, est l'exact contraire.

Le film dit que les jours des pilotes virtuoses comme le commandant Pete «Maverick» Mitchell (Tom Cruise, qui reprend le rôle qui a fait de lui une star il y a trente-six ans) sont vraiment finis. Ironiquement, la véritable morale du film nous est donnée par ses héros les plus antipathiques (les amiraux coincés joués par Ed Harris et Jon Hamm), lorsqu'ils disent à Maverick: «L'avenir est à notre porte et vous n'êtes pas invité.» Maverick ne parvient à contredire leur technophilie que parce que le scénario du film est grotesque.

Aucun sens

Voici l'intrigue, en quelques mots (désolé si vous la connaissez déjà): un «État voyou» (jamais nommé et qui ne correspond à aucun pays véritable, même s'il fait penser à l'Iran) a bâti une usine d'enrichissement d'uranium dans une vallée profonde entourée de montagnes. Les États-Unis doivent la détruire avant que l'uranium n'arrive. Maverick, depuis longtemps relégué à un emploi de testeur d'avions expérimentaux, est appelé pour concevoir le plan d'attaque et entraîner la nouvelle équipe de recrues de Top Gun qui la conduira.

Sur le plan technique, les incohérences ne font que se multiplier.

Le plan en question est incroyablement complexe: avec leurs chasseurs F/A-18, ils doivent décoller d'un porte-avions pour rejoindre l'espace aérien ennemi, arriver à très haute vitesse et très basse altitude pour ne pas se faire repérer par les radars de défense antiaérienne, remonter le versant de la montagne, descendre en piqué dans la vallée pour toucher leur cible, puis remonter à la verticale pour sortir de la vallée en essayant tant que possible d'échapper aux missiles sol-air des ennemis, qui sauront désormais où se trouvent les pilotes américains et ce qu'ils font.

Tout le monde pense que c'est impossible jusqu'à ce que Maverick leur montre que lui en est capable, ce qui va inspirer et donner confiance à tous ses coéquipiers.

Tout cela est totalement insensé. Même s'il est dans l'intérêt d'empêcher ce pays ennemi de construire une bombe atomique, il n'y a pas de raison de détruire une usine d'enrichissement d'uranium avant qu'elle ne soit en fonctionnement. Il faudrait des années pour enrichir suffisamment d'uranium pour construire une bombe, et il existe de nombreux autres moyens de faire face à la menace avant cela.

Cohérence zéro

Sur le plan technique, les incohérences ne font que se multiplier. Les F/A-18 n'ont pas un rayon d'action suffisant pour réaliser cette manœuvre, surtout à une vitesse qui consomme autant de carburant (la Navy ne souhaitait pas utiliser des F-35, plus modernes, parce que, m'a-t-on dit, cela aurait impliqué de révéler des tactiques hautement confidentielles de ces avions).

Mais surtout, il aurait été beaucoup plus simple et facile d'envoyer un ou deux bombardiers B-2 à très haute altitude (hors d'atteinte des missiles sol-air de l'ennemi) afin de tirer des bombes à guidage GPS. Ou, s'il y avait un risque que les missiles sol-air puissent atteindre les B-2, leurs radars auraient pu être déjoués par une cyberattaque.

Une situation similaire a eu lieu en 2007, lorsque, par une nuit sans lune de septembre, quatre chasseurs israéliens F-15 étaient allés détruire une usine nucléaire naissante dans le désert de Syrie en la bombardant de bombes et missiles à guidage laser. L'opération avait été un succès. Les Syriens n'avaient pas vu les avions arriver parce que l'unité 8200, le service de renseignements israélien chargé de la guerre électronique, avait piraté leurs radars de défense aérienne avec un programme informatique baptisé «Suter», qui avait été développé par une unité clandestine de l'US Air Force, «Big Safari». Suter avait perturbé la liaison entre les radars et les écrans des opérateurs, de sorte que les écrans n'affichaient rien.

Les scénaristes de Top Gun: Maverick auraient pu élaborer un scénario dans le même esprit. Cela aurait été efficace et plein de suspense –une sorte de rencontre entre Top Gun et Mission: impossible. Mais Top Gun est une franchise de la Navy. À regarder le premier volet ou sa suite récente, on ne croirait jamais qu'il existe d'autres départements dans les forces armées américaines (l'US Air Force, l'US Army, les Marines...).

Cela pouvait être compréhensible en 1986, lorsque le premier Top Gun est sorti. C'est en effet cette année que, dans le monde réel, le Congrès américain a voté le Goldwater-Nichols Act, qui réorganisait les forces armées afin que leurs différents services fonctionnent de manière conjointe lors des opérations. Avant cela, la Navy (comme l'US Air Force ou l'US Army) fonctionnait comme un service autonome.

Disons que quand Jeff Goldblum et Will Smith pilotent le vaisseau extraterrestre dans «Independence Day», c'est presque moins improbable.

Aujourd'hui, si un président ordonnait une attaque contre une usine d'enrichissement d'uranium d'un pays étranger, le Pentagone planifierait une opération conjointe et tous les départements voudraient y prendre part. On ne demanderait jamais à un seul porte-avions d'exécuter toute la mission et tout plan d'attaque censé impliquerait en premier lieu l'US Air Force, avec ses bombardiers volant à haute altitude, et l'US Cyber Command. On pourrait demander à un vaisseau de la Navy de tirer quelques missiles de croisière pour dégager la voie, mais cela serait sans doute à peu près tout.

Pour tout dire, l'un des points les plus étranges du film est que l'on y voit bien la Navy envoyer des missiles de croisière afin d'ouvrir la voie en détruisant une base aérienne ennemie pour empêcher ses avions de prendre en chasse nos héros dans leurs F/A-18 (plutôt anciens et vulnérables). Certains spectateurs se demanderont peut-être (comme je l'ai fait moi-même): si des missiles de croisière peuvent détruire la base aérienne, pourquoi n'est-ce pas possible pour l'usine d'enrichissement d'uranium?

Plot twist

C'est alors qu'arrive LE rebondissement. Les appareils de Maverick et son coéquipier sont abattus. Ils s'éjectent, atterrissent en territoire ennemi et doivent trouver un moyen de s'échapper. En s'approchant de la base ennemie, ils repèrent un vieux F-14 dans un hangar protégé. Le F-14 est l'avion dans lequel volait Maverick dans le premier film. Avec, il avait alors réussi à abattre trois MiG, des chasseurs de construction russe. Avec son jeune partenaire (qui n'avait jamais rien vu d'aussi ancien), ils montent à bord du F-14 et, pour résumer, décollent, abattent quelques avions ennemis (beaucoup plus récents et efficaces) et finissent par retourner au porte-avions.

C'est très sympathique à regarder. Mais. Si ces méchants avaient eu un jour des F-14, il est peu probable qu'ils en auraient encore, étant donné qu'ils disposent des chasseurs russes les plus modernes. Et il est encore plus improbable que ces vieux avions soient en état de voler, c'est-à-dire entretenus et approvisionnés en carburant (c'est ce qui fait que l'on pense que c'est l'Iran qui est «l'État voyou» dans le film. Jusqu'en 1979, quand le shah était encore à Téhéran, les États-Unis lui avaient vendu des F-14. Mais c'était il y a plus de quarante ans. Les forces iraniennes auraient depuis longtemps épuisé toutes leurs pièces de rechange et, avec les sanctions internationales, elles n'auraient jamais pu en acheter ailleurs). Disons que quand Jeff Goldblum et Will Smith pilotent le vaisseau extraterrestre dans Independence Day, c'est presque moins improbable.

Top Gun: Maverick est beaucoup mieux que le premier Top Gun (je l'ai revu, pour la première fois depuis 1986, juste avant d'aller voir la suite… et j'ai été surpris de voir à quel point ce film pouvait être mauvais). Ne boudez pas votre plaisir: allez voir la suite! C'est chouette, c'est même amusant et c'est extrêmement bien fait. Pensez juste à laisser votre cerveau à la maison avant de sortir.

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