Monde

La guerre en Ukraine fait entrer le Moyen-Orient dans une nouvelle phase de son histoire

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] L'invasion russe a permis au Moyen-Orient d'affirmer une certaine indépendance diplomatique. Et les géants pétroliers seront les grands gagnants de cette nouvelle ère.

Le ministre saoudien de l'Énergie, Abdulaziz bin Salman Al Saud (à gauche), et le ministre irakien du Pétrole, Ihsan Abdul-Jabbar Ismail, assistent à la 29e conférence annuelle sur le pétrole et le gaz au Moyen-Orient, à Manama, le 16 mai 2022. | Mazen Mahdi / AFP
Le ministre saoudien de l'Énergie, Abdulaziz bin Salman Al Saud (à gauche), et le ministre irakien du Pétrole, Ihsan Abdul-Jabbar Ismail, assistent à la 29e conférence annuelle sur le pétrole et le gaz au Moyen-Orient, à Manama, le 16 mai 2022. | Mazen Mahdi / AFP

Après seulement cent-sept jours de guerre en Ukraine, on n'en finit plus de spéculer sur les conséquences du premier conflit de haute intensité en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale: redéfinition de la géopolitique mondiale, expansion de l'OTAN à l'Est, banalisation de la menace nucléaire, ascendant du «modèle autoritaire» sur les démocraties occidentales, crise économique mondiale à l'horizon, famine, etc.

Or, cette guerre est un long game dont l'enjeu caché est l'indépendance énergétique et alimentaire. Et pour cela, la conquête des «cœurs et des esprits» du Moyen et Proche-Orient va bientôt devenir essentielle.

«Pas notre guerre»

Dans les palaces des monarchies pétrolières ou les palais présidentiels, la prudence est de mise depuis le début de la crise. Les capitales du Moyen-Orient ont oscillé entre abstention et condamnation timide de l'invasion russe, sans pour autant imposer de sanctions et en prenant garde à maintenir un dialogue actif avec Moscou.

Dans la rue, l'attitude varie entre indifférence et dénonciation de l'hypocrisie occidentale, qui hisse des drapeaux ukrainiens devant tous les hôtels de ville d'Europe mais se moque du bombardement d'Alep, de la guerre civile au Yémen et qui ouvre grand les portes des appartements aux réfugiés ukrainiens après avoir paniqué face à l'afflux de migrants syriens quelques années plus tôt.

Le spectacle des exactions russes n'étonne guère et Poutine reste davantage populaire dans la rue arabe que les dirigeants américains. Pour la première fois de son histoire, le Moyen-Orient est uni dans son désintérêt face aux préoccupations occidentales.

Les monarchies pétrolières ont
tout à gagner de la guerre

Avec de faibles populations à nourrir et de gros besoins d'investissement afin de préparer «l'après-pétrole», l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et le Qatar se réjouissent de l'augmentation des prix du pétrole et du gaz naturel. Avec un baril de nouveau au-dessus de la barre des 100 dollars, l'Arabie saoudite refusait jusqu'à présent de se plier aux demandes d'augmentation de la production. Les Émirats arabes unis, qui disposent d'une marge de manœuvre plus limitée, ne s'étaient pas davantage alignés sur les positions américaines.

À cela, de nombreuses raisons: les EAU reprochent à Washington ses tentatives de rapprochement avec le Qatar et le redémarrage discret des négociations avec l'Iran. Quant à Mohammed ben Salmane (MBS), la liste est longue: d'abord, avec l'explosion du fracking [la fracturation hydraulique, ndlr] et du gaz de schiste, non seulement les États-Unis ont atteint une indépendance énergétique jamais vue depuis la guerre, mais ils sont aussi devenus un exportateur net de pétrole, et donc un concurrent de l'Arabie saoudite et de la Russie sur les marchés énergétiques. Surtout, il y a les condamnations multiples de «l'État-paria» pendant la campagne électorale de Joe Biden, sa décision de déclassifier le rapport des services de renseignement sur la responsabilité de MBS dans l'assassinat de Jamal Khashoggi, etc.

Résultat, le dictateur saoudien refusait de parler au président américain depuis le début de la crise. Après des semaines de diplomatie frénétique menées par Brett McGurk, le conseiller du Moyen-Orient du président Biden, et Amos Hochstein, son conseiller sur les questions énergétiques, un déblocage de la situation semble en vue; jeudi 2 juin, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) a enfin accepté, au bout de trois mois de guerre, d'augmenter sa production. Un voyage de «réconciliation» du président Biden est maintenant prévu pour le mois de juillet.

Une crise alimentaire aux conséquences catastrophiques pour les pays non pétroliers

À elles deux, la Russie et l'Ukraine représentent plus de 25% des exportations mondiales de blé et 55% de celles de tournesol. À la chute de la production ukrainienne et l'envolée des prix de nombreuses denrées agricoles –en partie à cause de la pénurie d'engrais chimiques, liée à la guerre–, il faut ajouter les problèmes de transport et de logistique aggravés par le blocus de la mer Noire, les difficultés pour payer les exportateurs russes à la suite de l'exclusion de Moscou du système Swift et, aussi, des problèmes d'assurance des cargos. Le résultat: une inflation galopante et, pour les pays qui se débattent déjà face à une crise économique, c'est l'explosion sociale assurée.

Le Liban, dépendant à 80% du blé ukrainien, est au bord du chaos; le Soudan, la Tunisie, sont en proie à une sérieuse instabilité politique; la Libye est un pays en partition depuis dix ans; la Turquie s'enfonce dans la crise économique et l'Égypte de Sissi, le plus gros importateur de blé au monde, vient de signer un partenariat avec l'Inde pour s'approvisionner.

La dernière explosion du prix du blé date de 2007-2008. Deux ans plus tard commençait le printemps arabe. Déjà, les services de renseignement européens alertent leurs gouvernements sur le risque de déplacements de populations et de terrorisme, induit par le triple choc qui vient (inflation des denrées alimentaires, du prix de l'essence et défaut vis-à-vis des créditeurs internationaux).

Pour Erdoğan, l'opportunité
de retrouver le devant de la scène

Depuis le départ de Donald Trump, on ne le voyait plus… ou presque. Après avoir allumé des feux un peu partout, offensives en Syrie, en Libye, après la création de «bases» turques dans plusieurs pays d'Afrique, les attaques répétées contre Emmanuel Macron et la France –qui se souvient des exactions menées par le mouvement ultranationaliste turc des Loups gris contre la communauté arménienne à Lyon?–, le sultan du néo-ottomanisme avait senti le vent tourner: opposition domestique, crise économique, administration Biden hostile. Opportuniste-né, il utilise la crise russo-ukrainienne pour se refaire une santé.

Il se pose comme médiateur entre Kiev et Moscou; fait la promotion des drones turcs Bayraktar –utilisés avec succès dans le conflit–, tout en veillant à ne pas fâcher Poutine; il refuse d'imposer des sanctions à la Russie; il menace de poser son veto à l'entrée de la Suède et de la Finlande dans l'OTAN, pour les punir de leur soutien à l'opposition kurde réfugiée; il joue de son rôle de gardien des détroits des Dardanelles et du Bosphore (convention de Montreux de 1936) et de l'accès à la mer Noire, et reprend ses menaces de nouvelle offensive militaire dans le nord de la Syrie, réussissant la performance d'unir Washington et Moscou dans leurs condamnations!

La Russie est devenue l'arbitre
de la région

Depuis dix ans, et à la faveur du printemps arabe qui a redéfini les alliances dans la région, la Russie a fait son grand retour dans la géopolitique du Moyen-Orient: intervention militaire en Syrie pour sauver Assad –quand l'Occident cherchait le changement de régime au nom de critères moraux... et se révélait incapable d'annihiler l'organisation État islamique–, gestion des ambitions régionales de Recep Tayyip Erdoğan, soutien éclairé de l'Iran, rapprochement avec Israël, statu quo en Libye, coopération pétrolière avec l'Arabie saoudite pour maintenir des prix élevés et contrecarrer la concurrence des sociétés énergétiques américaines, ventes d'armes –l'Égypte est alignée avec la Russie en Libye et achète des armements russes, coopère pour la construction d'une centrale nucléaire...

Pour le meilleur et pour le pire, la Russie est devenue une alliée plus fiable que les États-Unis et une force stabilisatrice dans la région.

Le retour du non-alignement

Le temps de la Guerre froide avec son jeu d'alliances entre l'Est et l'Ouest, celui de la Pax Americana avec ses conséquences déstabilisatrices pour la région, tout cela est terminé. Le conflit russo-ukrainien, en permettant au Moyen-Orient d'affirmer une certaine indépendance diplomatique vis-à-vis des deux blocs historiques, marque une nouvelle phase, celui d'une saine compétition, non frontale, entre la Russie et les États-Unis.

D'ailleurs, depuis deux ans, le pragmatisme diplomatique l'a emporté: la Turquie a calmé le jeu, les tensions entre le Qatar et les autres monarchies pétrolières se sont atténuées, les conflits au Yémen et en Libye se sont enlisés, la nouvelle «alliance» entre Israël et les Émirats a survécu à l'ère Trump.

La région est en train d'entrer dans une nouvelle phase de son histoire, avec son lot de gagnants, dirigés par des gouvernements autoritaires, riches en pétrole ou disposant d'armées puissantes, et son lot de perdants, condamnés à la crise sociale et économique ou à la guerre civile. Pour la première fois depuis les années 1930, le Moyen-Orient a l'opportunité de gérer son propre destin. Il ne sera pas «démocratique», mais il sera le sien.

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