Politique

Olivier Faure pouvait-il sauver le Parti socialiste?

Temps de lecture : 6 min

La situation du PS paraît désespérée. Bien qu'accablé par ses opposants internes, Olivier Faure avait-il les moyens de sortir du fossé le parti fondé en juin 1971?

Entouré de Corinne Nagassinguin, Julien Bayou et Clémence Guette, Olivier Faure intervient lors de la conférence de presse de la Nupes donnée le 19 mai 2022 à Paris. | Thomas Samson / AFP
Entouré de Corinne Nagassinguin, Julien Bayou et Clémence Guette, Olivier Faure intervient lors de la conférence de presse de la Nupes donnée le 19 mai 2022 à Paris. | Thomas Samson / AFP

L'adhésion du Parti socialiste (PS) à la Nupes, dénoncée par François Hollande et par Bernard Cazeneuve, devenus «frondeurs» au sein de leur parti de toujours, est le produit d'un processus probablement sans préméditation que la direction du PS emmenée par Olivier Faure a été acculée à accepter.

La question européenne a été l'objet d'une constante ambiguïté de la part du nouveau patron du PS. Ne traitant pas le sujet, choisissant une stratégie de profil bas sur cette question notamment, il a dû faire volte-face in extremis en signant un accord avec La France insoumise (LFI) au sein de la Nupes.

Inconstance ou manque de discernement initial, Olivier Faure n'a pu sortir de l'aporie passée du PS sur la question européenne qu'au prix d'un accouchement au forceps et dans la douleur d'un accord électoral minimal supposé sauver le groupe parlementaire socialiste au palais Bourbon. À l'évidence, les événements se sont imposés à Olivier Faure et ses camarades plus qu'ils ne les ont provoqués.

Geste fort

Le refus d'Olivier Faure de remettre en cause le bilan européen de l'ère Hollande fut son premier geste politique significatif à la tête du PS. Déploré par certains membres de ses instances, à l'instar de Julien Dray, ce refus initial est révélateur de la difficulté majeure qu'a le PS à se refonder. Ce n'est que ces toutes dernières semaines qu'Olivier Faure a brisé le tabou, sur l'autel d'une alliance dictée par les lois du financement public de la vie politique davantage que sur les principes et usages du mouvement ouvrier.

La substitution de «l'Europe» à la «transition au socialisme» comme mythe mobilisateur a pourtant contribué à faire muter l'électorat du PS et le parti lui-même. Coupé de son électorat populaire, il a considérablement pâti de ses choix européens passés. Le hiatus entre le PS et les anciennes terres de gauche qui virent le «non» au traité de Maastricht prospérer voici trente ans n'a fait qu'amplifier et empirer. Le plus surprenant dans le choix d'Olivier Faure post-2017 est qu'il est élu d'une circonscription populaire de l'est de la Seine-et-Marne, défavorable au PS, arrachée et conservée brillamment.

La question européenne est emblématique d'une sorte de cache-cache engagé par Olivier Faure avec analystes et électeurs.

Il y a eu longtemps, au sein du PS, une impossibilité, une incapacité à penser l'Europe telle qu'elle est. Les chercheurs Fabien Escalona et Mathieu Vieira avaient souligné le «pacte faustien» conclu entre social-démocratie et processus d'intégration européenne. Entre la réalité sociale vécue par le député Olivier Faure et son passé d'ultra-proche conseiller de François Hollande et Jean-Marc Ayrault, la contradiction était latente.

Cependant, la convocation d'une Europe idéalisée en lieu et place de l'Europe réelle fut une constante au sein du PS, un viatique largement partagé. De fait, le PS promit longtemps qu'après l'intégration par le marché, l'Europe sociale viendrait. Même son aile gauche des années 1990 adhéra un temps à cette représentation idéalisée de l'intégration européenne.

La faute originelle du PS d'Olivier Faure est ainsi de ne pas avoir su établir de cohérence dans son rapport avec le cœur du projet politique du PS depuis quatre décennies et un projet à refonder. À trop longtemps préserver le premier, il s'est contraint à repousser le second et à se soumettre in fine à celui de LFI. Il applique en 2017, à la tête d'un PS défait, la ligne perdante de François Hollande à la tête du nouveau pouvoir socialiste en 2012.

S'il ne faut jamais se prévaloir des turpitudes des autres, la direction du PS d'Olivier Faure disposait-elle néanmoins des marges de manœuvre pour corriger une ligne plaçant l'intégration européenne au premier rang des priorités du PS? Rien n'est moins sûr.

Les élections européennes, laboratoire d'un effacement

La question européenne est emblématique d'une sorte de cache-cache engagé par Olivier Faure avec analystes et électeurs. Cette question est centrale et déterminante. Pour trancher la question européenne, il aurait fallu affirmer l'identité socialiste du PS, son projet, et une génération identifiable de cadres politiques.

Or, Olivier Faure semble avoir voulu passer entre les gouttes, éviter de poser les sujets trop sensibles trop tôt. Afin de se prémunir contre toute remise en cause de sa légitimité en cas de lourde défaite aux élections européennes de 2019, il a donc choisi une tête de liste étrangère au PS.

Au cours de la dernière décennie, le PS a adopté la social-écologie comme mot d'ordre structurant son action.

Aux élections de 2019, le PS choisit donc une tête de liste non socialiste, Raphaël Glucksmann, aux opinions passées plutôt nettement libérales et jadis proche des thèses du Cercle de l'Oratoire (un groupe néoconservateur français qui contribua largement à la naissance de la revue Le Meilleur des mondes). Le PS s'effaça délibérément et obtint un peu plus de 6%, derrière LFI de quelques milliers de voix. À ce moment, était-il encore temps de changer de donne stratégique? Sans doute était-il alors trop tard pour bien faire ou trop tôt pour ne pas trop perdre. Ce tour de passe-passe ne fit cependant que retarder l'inévitable rendez-vous d'Olivier Faure avec la question européenne.

Au cours de la dernière décennie, le PS a adopté la social-écologie comme mot d'ordre structurant son action. L'importance de la question écologique pouvait-elle estomper ou gommer l'héritage qui était celui du PS, un parti de la social-démocratie issu du mouvement ouvrier? L'adoption du référentiel écologiste, succédant à l'adoption du référentiel européen et donnant le sentiment d'un délaissement de l'héritage socialiste républicain ou social-démocrate, a pu troubler certains pans de son électorat et brouiller les repères de celui-ci.

Localement très discret

Le très relatif maintien des positions municipales de la gauche a surtout été le fruit de stratégies locales, portées par des édiles largement autonomisés par rapport au PS. Cette réalité est aussi imputable à la baisse considérable des crédits de la FNESR, la fédération des élus qui unifia pendant plusieurs décennies positions et propositions, et fit émerger à grands traits une forme de socialisme municipal.

En se fondant dans la Nupes, le PS a changé de ligne politique.

«Parti d'élus» se revendiquant comme tel, le Parti socialiste n'a pas coordonné cette armée d'élus locaux, laissant ainsi dépérir la «marque» PS alors que cet enracinement local en était constitutif. L'absence du logotype du parti (le poing et la rose) sur une grande majorité de professions de foi aux municipales renseigne donc sur le manque de coordination nationale des scrutins locaux par le PS. La fonte du nombre de sections et le repli sur le local ont contribué à affaiblir le parti.

Trop tardif, trop radical?

La non-remise en cause de l'héritage du PS en matière d'intégration européenne a précédé l'actuel positionnement qui se fonde sur… le non-respect éventuel des règles européennes, si celui-ci est nécessaire à l'application de son programme par le PS, membre de la Nupes. «Incompréhension» des sociaux-démocrates européens ou accusations de cynisme, le virage pris par le PS –sans travail préparatoire et, à l'évidence, pour les besoins électoraux du moment– suscite plus de méfiance chez ses partenaires européens qu'autre chose. Il peut soit détourner, soit séduire l'électorat de gauche, compte tenu du passé ou du passif (selon les opinions) du parti en matière européenne.

Il est indéniable que, en se fondant dans la Nupes, le PS a changé de ligne politique. Hier, pendant près de quatre décennies, il a approuvé les contours du processus d'intégration européenne, de «l'intégration négative», des règles de la concurrence au sein du marché intérieur, de l'encadrement budgétaire, de la politique monétaire et de la politique commerciale pour l'essentiel. L'adoption d'un programme dérogeant à ces règles, plaçant le programme auquel est associé le PS au-dessus des règles européennes dans la hiérarchie de ses impératifs politiques, constitue un virage.

En ce sens, les dissidents du PS pointent une très objective évolution politique de leur parti. Pour un parti qui a fourni à l'intégration européenne et à la globalisation ses meilleurs hauts fonctionnaires et serviteurs, comme l'a pointé l'économiste Rawi Abdelal, le tournant est spectaculaire. À trop hésiter et trop longtemps, jusqu'à arriver à la table des négociations avec 1,75% dans la balance, le PS a réagi trop tard.

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