Monde / Économie

«Ils vont nous mettre à genoux»: entre guerre et dettes, l'inquiétude des agriculteurs ukrainiens

Temps de lecture : 6 min

Dans la campagne près d'Odessa, la population subit les incertitudes liées à l'invasion russe et l'impossibilité d'exporter la production agricole, tout en croulant sous les crédits dont Kiev demande le remboursement.

Yuri et Ivan, exploitants agricoles, pèsent des sacs de graines de tournesol, le 3 juin 2022, près d'Odessa, dans le sud de l'Ukraine. Tous deux en veulent tant à la Russie de Poutine qu'au gouvernement à Kiev. | Pierre Polard
Yuri et Ivan, exploitants agricoles, pèsent des sacs de graines de tournesol, le 3 juin 2022, près d'Odessa, dans le sud de l'Ukraine. Tous deux en veulent tant à la Russie de Poutine qu'au gouvernement à Kiev. | Pierre Polard

À Odessa (Ukraine).

À part aux checkpoints, où les voitures s'amoncellent, la route est déserte. De très jeunes hommes en armes inspectent les papiers des conducteurs et des passagers. Passé le contrôle, Odessa disparaît dans le rétroviseur. Les stations-essence sont abandonnées: le blocus russe n'empêche pas seulement les produits ukrainiens d'être exportés, il limite aussi grandement l'approvisionnement en énergies.

Sur le tchernoziom, la terre noire d'Ukraine, tout pousse abondamment. Des vignes au loin. Des champs de tournesol à perte de vue. Les coquelicots parsèment la moindre parcelle encore vierge. On entend les oiseaux chanter, on les entend un peu trop: la guerre est là, par le silence. La guerre c'est ici ce qu'on tait. Encore plus que dans le reste de l'Ukraine, on donne peu son nom de famille, on se laisse rarement photographier. «Au cas où...», dit-on comme un mantra. Les habitants d'une petite bourgade non loin d'Odessa demandent qu'on garde secret le nom de leur village. Ils ont été pour l'instant épargnés, mais les Russes visent les silos et ascenseurs à grains, les granges aussi.

C'est le cœur profond, battant, de l'Ukraine que Poutine veut atteindre: sa capacité à produire et, surtout, à exporter des céréales –le pays est le cinquième exportateur mondial. Il y a les frappes directes –comme le 4 juin, où l'un des plus vastes entrepôts à grains d'Ukraine, celui du port de Mykolaïv, a été frappé par les Russes. Et la pression indirecte mais encore plus dévastatrice du blocus, visant à asphyxier l'Ukraine dans son ensemble. La guerre est bien totale: d'Odessa à sa campagne, de la mer jusqu'à la terre la plus profonde.

La beauté comme dernière consolation

Vitaly tient un étal le long de la route, à quelques mètres d'un checkpoint. Le soleil l'écrase malgré la bâche de son stand. La poussière dégagée par les voitures s'appose sur ses légumes. Il sue à grosses gouttes, il enrage: «Maintenant que les Russes ont pris Kherson [grande ville du sud de l'Ukraine, aux mains des Russes depuis début mars, ndlr], je suis réduit à vendre des tomates et des concombres roumains ou turcs! Des déchets! Autre chose que la qualité ukrainienne!»

Derrière son stand de légumes près d'Odessa, le 3 juin 2022, Vitaly s'inquiète de l'avenir, alors qu'il n'a «même plus assez d'argent pour acheter [ses légumes] au prix de gros». | Pierre Polard

Vitaly a la quarantaine et quatre filles. Il n'aborde pas la politique ou la guerre: «Ma priorité c'est mes enfants, ramener de l'argent à la maison, voilà tout ce qui compte. Mais comment faire? Le prix de l'essence a doublé. En Ukraine, on a encore un mois de légumes puis ensuite il faudra tout importer de l'étranger. Je n'ai même plus assez d'argent pour acheter au prix de gros. À l'unité, tout est immédiatement plus cher. C'est un cercle vicieux: plus j'achète, moins je peux acheter... La seule région qui produit encore bien, celle d'Izmaïl au sud d'Odessa, n'a aucune solidarité avec le reste du pays, ils profitent du conflit pour bien monter les prix!»

Le monde selon Vitaly n'est pas bipolaire, il n'y a pas d'un côté les Russes et de l'autre les Ukrainiens. C'est sa famille, l'urgence du jour ou de la seconde à venir qui le guide et tout le reste le dépasse. «Cette guerre je ne la comprends pas, affirme-t-il. Moi je ne pourrais jamais tuer un homme, quel qu'il soit... Je préfère encore finir en prison pour désertion.» Vitaly dit en effet les choses calmement, sans haine, mais il faut bien trouver des fautifs, ou au moins une cause: «Tout ça c'est les francs-maçons et les Illuminati... Nous, les gens normaux, sommes innocents, à l'origine de rien.»

Non loin, Valentina vend des fleurs sur un stand. Elle est très âgée. Autour de sa tête, un fichu typique de la paysannerie, un kosynka, la protège du soleil. Elle semble malgré tout sonnée: son regard est collé au sol, elle est comme mutique. Sa collègue parle pour elle. «Valentina est une voisine. Elle m'a demandé de l'aider à vendre ses fleurs. Ce sont aujourd'hui les derniers iris de son jardin. Les fleurs sont restées un bon business. Quand la guerre vient, la beauté reste la dernière consolation.»

«Le gouvernement ne nous comprend pas»

Comme dans les villes, les Ukrainiens de la campagne ne veulent pas que leur quotidien, que leurs normes et leurs ornements soient dévorés par la guerre. Ainsi, dans le centre-ville de la petite bourgade, rien ne semble anormal. Au premier abord du moins. À la mairie, une fois n'est pas coutume, c'est Kiev qui est craint plutôt que Moscou: «Je suis un officiel, alors ne dites pas mon nom!», commence par acter le maire. C'est le seul homme à porter un costume, à parler anglais ici.

«Le gouvernement ne nous comprend pas... C'est la guerre, je comprends, mais ils ne saisissent pas que l'Ukraine va s'effondrer sans son agriculture. Ils ont donné des crédits à des agriculteurs avant la guerre et maintenant que le conflit est là, ils continuent de demander un remboursement. Mais comment les agriculteurs peuvent-ils rembourser? Même s'ils peuvent profiter d'une exemption, car fermiers, les jeunes hommes sont de moins en moins nombreux, partis au front, ou morts... Pour la récolte d'automne comment fera-t-on? Sans argent pour payer les hommes?» Il s'arrête. Il réfléchit quelques secondes. Le maire finit par se demander: «Comment fera-t-on sans hommes tout court?»

Si la situation est alarmante, personne ne cède au désespoir. Contrairement aux villes étranglées par un chômage rampant, les Ukrainiens semblent tous à la tâche. Ivan est au volant d'un énorme pick-up. Il dirige une exploitation près du village. L'homme est encore plus colossal que son véhicule. Dimensions hors normes, Ivan a aussi un regard fin, intelligent.

Son discours est posé et méthodique. «Mon exploitation se consacre principalement aux graines de tournesol. Du maïs aussi. Dix pour cent de ce que nous produisions restait sur le marché ukrainien, puis tout le reste était exporté à l'international. Les spéculateurs profitent aujourd'hui de la situation: ils font monter les prix à l'international, mais nous achètent pour un rien le peu que nous arrivons à sortir.»

Ivan, exploitant agricole colossal, estime que des «spéculateurs profitent de la situation» pour faire monter les prix des céréales à l'international, sans pour autant mieux payer les paysans ukrainiens. | Pierre Polard

Alors qu'il nous emmène à sa ferme, Ivan se plaint comme le maire des crédits: «Ils vont nous mettre à genoux! Comment rembourser alors qu'on ne peut plus exporter...» Et, à nouveau comme le maire, c'est autant la guerre que Kiev qui sont décriés: «Même avant la guerre, le gouvernement ne savait pas ce qu'il faisait. Ils sont si corrompus!»

Une administration inefficace
et corrompue

La ferme d'Ivan est à l'image d'une Ukraine transitant entre deux siècles, entre l'Est et l'Europe: des tracteurs de l'époque soviétique côtoient des machines agricoles flambant neuves –«fabriquées en Ukraine!», rugit fièrement Ivan. Ses employés, visages maculés par de l'huile de moteur, s'attellent à réparer un tracteur: «Si vous voyez un tank russe, dites-le-nous! On ira le chercher!», blaguent-ils au passage. Ivan présente un ami et collègue à lui, Yuri. Il dirige comme lui une exploitation agricole.

Yuri, dirigeant d'exploitations agricoles, a récupéré son grain sur ses terres à Kherson avant que les Russes ne prennent la ville début mars, pour éviter les vols. | Pierre Polard

Dos plié par des années de travail, Yuri a des yeux d'un bleu vif électrique. Sourire toujours en coin, il se gausse: «Juste avant que les Russes ne prennent Kherson, j'y suis allé. J'y ai des terres. Tout le grain que j'ai pu prendre, je l'ai pris. Quand les Russes sont arrivés, ils n'ont pas trouvé un épi!» Le vol céréalier par les Russes est un fait attesté et si ce blé devrait tomber sous le coup des sanctions et être impropre à l'exportation, des pays comme la Turquie continuent d'en acquérir.

Yuri se fait soudain plus sérieux: «À la campagne, les jeunes meurent et les vieux travaillent. Je remercie Dieu que ma fille soit aux États-Unis. Quand je vois les enfants aujourd'hui... Dans le club de foot du coin, il y a ces mômes du Donbass. Ils jouent très mal mais je les supporte très fort quand même... Mais si j'ai peur pour les autres, je n'ai pas peur pour moi. J'ai 65 ans, j'ai appris de la vie. Si j'étais plus jeune, j'aurais pris un Javelin et je serais parti voir les Russes. Comme si on avait besoin des Russes en Ukraine! Le gouvernement ukrainien nous suffit.» Comme tout le monde avant lui, Yuri pointe une administration inefficace et corrompue dont la guerre a accru l'inaptitude. «Plutôt que de nous accabler avec les dettes, le gouvernement devrait nous aider...»

Pour la suite du conflit, Yuri se montre pessimiste: «C'est possible qu'on perde le Donbass et qu'ensuite Poutine attaque Odessa et nous avec.» Ivan le stoppe aussitôt, pas question d'être défaitiste. Yuri reformule ses prédictions, tout en gardant un froid réalisme: «De toute façon la vérité est avec nous. Ici on se bat pour nos familles, pour nos enfants...» Yuri ne conclut par sur les mots de «patrie» ou de «nation». La terre reste à terre.

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