Monde

2/3 Les guerres ne se gagnent pas avec la technologie

Fred Kaplan, mis à jour le 13.06.2010 à 17 h 28

Deuxième partie de notre série sur la guerre technologique. Les équipements hi-tech ont peut-être changé le visage de la guerre, mais pas sa nature.

Cet article est le deuxième (le premier est ici) d'une série de trois sur la guerre technologique. Il a été publié sur Slate.com à la suite d'une conférence organisée par Slate, la New America Foundation et Arizona University qui s'est tenue le 24 mai à Washington DC et dont le thème était: «Warring Futures: How Biotech and Robotics Are Transforming Today's Military—and How That Will Change the Rest of Us» («Les conflits du futur: Comment les biotechnologies et la robotique transforment l'armée d'aujourd'hui - et comment cela va changer les choses pour nous.»)

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Sommes-nous entrés dans l'ère de la guerre robotisée? Des insectes cyborgs équipés de dards mortels sont-ils sur le point d'envahir les champs de bataille? P.W. Singer et Brad Allenby, pour Slate, semblent de cet avis. Eh bien, permettez-moi d'en douter.

Certes, des appareils téléguidés, que l'on appelle parfois «drones», survolent de plus en plus fréquemment l'Afghanistan et le Pakistan. Ils embarquent des caméras haute résolution et des missiles redoutablement précis, lancés et guidés par des pilotes assis devant des «consoles de contrôle au sol» installées dans une base de l'US Air Force, à Creech, Nevada.

L'année dernière, pour la première fois de son histoire, l'armée de l'air américaine a formé davantage de personnes au pilotage de ces appareils télécommandés plutôt qu'à celui d'avions conventionnels.

L'armée de terre n'est pas en reste et s'est équipée d'une multitude de mini-caméras montées sur des missiles, ou capables de regarder derrière un coin de rue ou à l'intérieur de bâtiments suspects. Sans parler des D2R2 qui savent détecter et désarmer les bombes improvisées.

Super.

Mais je maintiens que ces divers progrès n'ont pas modifié la nature profonde de la guerre. Ces machines sont des outils tactiques, mais ils n'annoncent pas de révolution stratégique. De plus, ils sont toujours totalement dépendants des humains. Et, dans la mesure où l'armée américaine va continuer à se concentrer sur la lutte anti-guérilla plutôt que sur la guerre conventionnelle, l'intervention humaine restera encore très longtemps indispensable.

Faisons un peu d'histoire. Le concept fondateur de ces armes ultra-perfectionnées a été formulé dans les années 1970, quand l'armée et la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) étaient à la recherche de nouvelles technologies qui auraient pu aider l'OTAN à repousser une invasion soviétique en Europe occidentale. Albert Wohlstetter, un petit génie que la DARPA avait engagé en free-lance, trouve alors deux pistes prometteuses. Le «véhicule piloté à distance» (VPD), c'est-à-dire un modèle réduit d'avion équipé d'un moteur de tondeuse à gazon, qui avait deux heures d'autonomie et pouvait porter 12 kilos de munitions. Et de nouveaux systèmes de guidage fonctionnant avec des lasers, des ondes millimétriques et les signaux d'un système GPS encore embryonnaire, systèmes capables de guider un missile avec une précision de quelques mètres.

Wohlstetter eu alors l'intelligence de faire fusionner ces deux projets. Dans un rapport écrit en 1975 et depuis lors déclassifié, il proposait de monter sous le VPD une caméra qui aurait filmé le sol et retransmis les images à une base, d'où un pilote aurait contrôlé l'appareil. Le VPD pouvait également embarquer une bombe, elle aussi larguée par le pilote et dirigée par le nouveau système de guidage.

Cette idée sera transformée en un programme d'armement baptisé «Assault Breaker» qui, au cours des vingt cinq années suivantes, va permettre de développer des systèmes d'armes pour l'armée de terre, la marine et l'armée de l'air, dont les drones qui survolent aujourd'hui l'Irak, l'Afghanistan et le Pakistan.

La fin de la guerre froide, qui coïncide à peu près avec l'invasion du Koweït par Saddam Hussein, donne un nouvel élan au projet, dans lequel les stratège de l'armée de l'air voient la possibilité de réaliser leur vieux rêve d'une guerre entièrement menée, et gagnée, du ciel.

Deux colonels de l'Air Force, David Deptula et John Warden, établissent une liste de 84 cibles en Irak, principalement situées à Bagdad, des points névralgiques du commandement militaire irakien. Il suffirait de détruire ces cibles (ce qui était désormais possible grâce aux «munitions intelligentes», comme on appelait alors les munitions à systèmes de guidage avancés) pour que le régime de Saddam Hussein s'effondre tel un château de cartes.

Les cibles furent détruites mais le régime tint bon.

A l'époque, il est vrai que nous n'avions que peu de munitions intelligentes. Elles coûtaient très cher (250 000 dollars l'unité) et elles n'étaient pas si intelligentes que ça. En effet, elles étaient guidées par des lasers que la fumée et la poussière difractaient, ce qui leur faisait souvent manquer leur cible. Au cours des neuf mois que dura l'opération Desert Storm, seul 9% des bombes larguées étaient «intelligentes». Et à la fin de la campagne, l'Air Force dû utiliser les bons vieux B-52 pour raser les positions irakienne avec des bombes normales, comme à l'époque de la guerre du Vietnam. Et même après tout cela, il fallut encore envoyer plus de 500 000 hommes pour repousser l'armée irakienne hors du Koweït.

A la fin des années 1990 apparaissent des bombes vraiment intelligentes, les JDAM (Joint Direct Attack Munitions). Il s'agit en fait de modules adaptables sur n'importe quelle bombe conventionnelle de l'arsenal américain. Ces modules ne coûtent que 25 000 dollars et sont guidés par un GPS, dont le signal n'est pas brouillé par la fumée ou le mauvais temps. C'est également à ce moment que sont lancés de nouveaux VPD, les drones de type Predator.

Le grand projet de Wohlstetter se concrétise enfin.

Depuis, tout le monde a entendu l'histoire de cet officier des forces spéciales qui patrouillait de nuit aux abords de Mazar-i-Sharif, une petite ville d'Afghanistan, le 15 octobre 2001. Grâce à ses jumelles équipées pour la vision nocturne, il repère un groupe de combattants talibans. Il sort son ordinateur portable, entre les coordonnées de l'ennemi et appuie sur «envoyer». Un drone Predator, en attente à plus de 7 000 mètres d'altitude, reçoit le message et le retransmet à une base en Arabie Saoudite. Là, un officier américain renvoie un autre signal qui dirige le Predator au-dessus de la zone concernée. Une caméra embarquée filme les talibans et renvoie l'image à la base, où l'officier ordonne au pilote d'un B-52, qui patrouillait dans ce secteur, d'attaquer la cible. Le pilote entre les coordonnées de la cible dans le récepteur GPS d'une de ses JDAM. Il largue la bombe qui atteint son objectif, explose et tue les talibans.

Entre le moment où l'officier des forces spéciales a entré les coordonnées sur son portable et celui où le pilote a largué la bombe, il s'est écoulé 19 minutes. Dix ans auparavant, cet enchaînement aurait pris trois jours. Quelques années plus tôt, il n'aurait tout simplement pas pu avoir lieu.

Au cours des semaines suivantes, la même chose se reproduit dans tout l'Afghanistan: une frappe aérienne incroyablement précise, suivie d'une offensive au sol menée par des Afghans assistés par de petits groupes de soldats, de marines, de bérets verts ou de conseillers de la CIA.

Au bout de cinq semaines, les talibans désertent Kaboul et les alliés des Américains prennent leur place. Avant la fin de l'année, un gouvernement provisoire dirigé par Hamid Karzai, et bénéficiant d'un soutien international, est mis en place. Le ministre de la Défense, Donald Rumsfeld peut claironner que cette victoire prouve le bien-fondé de la «révolution» qu'il a imposé dans la conduite de la guerre.

Mais il a parlé un peu vite. Tout d'abord, comme nous l'avons appris depuis, les talibans étaient loin d'être vaincus et dès que notre attention se tourna vers l'Irak, ils commencèrent à revenir. Ce n'est pas que nous avions gagné la bataille mais perdu la guerre. C'est plutôt que nous n'avions pas fini la guerre.

Ensuite, et c'est le sujet qui nous intéresse, nos armes extraordinaires n'ont pas remporté les batailles, et encore moins la guerre, toute seule. Après les premières frappes de JDAM, les talibans ont appris à se camoufler afin d'échapper aux caméras des drones. Et des combats particulièrement violents ont eu lieu au printemps 2002, des mois après les fanfaronnades de Rumsfeld.

Avec le recul, on constate que les JDAM ont en fait joué le même rôle que l'artillerie ou les frappes aériennes, avec certes une meilleure précision et une rapidité inégalable. Mais ce sont toujours les troupes au sol, des êtres humains avec des bottes et un fusil, qui doivent attaquer l'ennemi et le vaincre.

A ce titre, la révolution, si révolution il y a bien eu lieu, n'a pas concerné la conduite de la guerre, mais simplement l'armée de l'air américaine. Loin d'avoir réalisé le rêve d'une guerre menée exclusivement du ciel, l'arrivée des drones a ramené l'Air Force à sa mission première: soutenir les troupes au sol.

Il faut alors rappeler que ces armes ne sont en aucun cas des «robots autonomes», selon l'expression employée par Allenby. D'ailleurs, l'Air Force a fait machine arrière et les appelle désormais des «véhicules pilotés à distance», notamment parce qu'elle s'est aperçue que ces engins mobilisent beaucoup plus de personnel qu'on pourrait le croire.

Il n'y a pas de pilote dans l'avion, mais le cockpit est bien le seul endroit où il n'y a pas d'être humain. Aujourd'hui, 108 Predators, Reapers et Global Hawks, les principaux VPD dont dispose l'Air Force, effectuent en permanence 42 patrouilles aériennes. (Avant la fin de l'année, ils en feront 50 et en 2013, ce sera 65). Il faut 3 VPD pour chaque patrouille, un qui survole la zone en altitude, un qui s'en approche et un qui doit rentrer à la base pour entretien.

Au sol, à la base de Creech dans le Nevada, chaque patrouille mobilise 43 personnes qui tournent pour faire les trois huit. Il faut notamment sept pilotes, sept opérateurs système et cinq coordinateurs de mission. Chaque équipe est appuyée par une unité de renseignement basée au QG de la CIA, à Langley, en Virginie. Chaque unité de la CIA comprend, pour chaque patrouille, 66 personnes, dont 34 opérateurs caméra et 18 spécialistes du renseignement. (Tous ces chiffres sont fournis par les relations publiques de l'armée de l'air).

Un jour, peut-être, une machine analysera les images, fera la différence entre alliés, ennemis et civils, et décidera s'il faut faire feu ou non. Mais, même avec beaucoup d'imagination, ce jour n'est pas prêt d'arriver. De plus, les évolutions récentes de la doctrine militaire, dans l'armée de terre ou chez les marines, repoussent encore plus loin une telle éventualité.

Pour remporter la lutte contre la guérilla, comme en Afghanistan (et, depuis 2007, en Irak), il est bien sûr indispensable d'envoyer des troupes terrestres au combat, mais il faut surtout que ces troupes apprennent à connaître le terrain et les chefs locaux, afin de rassembler des informations tactiques utiles et de comprendre les besoins de la population pour pouvoir, du moins en théorie, satisfaire ces besoins en collaborant avec les autorités civiles.

Le général Stanley McChrystal, chef du commandement américain en Afghanistan, a établi de nouvelles règles d'engagement destinées à minimiser les pertes civiles, au point d'exposer nos troupes à un risque accru. Il s'agit bien sûr de stratégie et non d'éthique: plus nous tuons de civils, plus nous montons la population contre nous et plus les insurgés trouvent facilement de nouvelles recrues.

Mais une chose est sûre. Si nos soldats, au sol ou depuis les airs, prennent parfois des civils pour des combattants ennemis, un robot commettra bien plus souvent ce type d'erreur. Certes, Singer et Allenby sont conscients de ce risque. Mais ils exagèrent considérablement son imminence.

Fred Kaplan

Traduit par Sylvestre Meininger

Photo: «Robot Rock» à la Simon Fraser University de Burnaby au Canada / Andy Clark / Reuters

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