Société / Monde

Au Québec, tout le monde déménage le même jour. Idée de génie ou malédiction?

Temps de lecture : 5 min

Plus de 200.000 foyers se déplacent le 1er juillet. Une tradition vieille de 270 ans, malgré un changement de date en cours de route.

Une scène particulièrement ordinaire pour un 1er juillet au Québec (ici dans la ville de Laval, en 2020). | Sébastien St-Jean / AFP
Une scène particulièrement ordinaire pour un 1er juillet au Québec (ici dans la ville de Laval, en 2020). | Sébastien St-Jean / AFP

Il y a des déménagements moins désagréables que d'autres. Organisation, conditions météorologiques, type de logement, distance entre l'ancien et le nouveau domicile... Les facteurs sont nombreux. Parfois, on aimerait que la planète s'arrête de tourner juste pour quelques jours, histoire de pouvoir s'y consacrer, ainsi qu'aux formalités qui l'accompagnent, sans être dérangé ni accablé par le reste du monde, celui qui poursuit égoïstement son existence.

C'est dans cette optique que le Québec a depuis bien longtemps tenté de bâtir une forme de cohésion autour du déménagement, dont un sondage français réalisé par l'IFOP en 2017 montre qu'il s'agit de l'une des plus grandes sources de stress qui soient (devant la naissance d'un enfant ou l'organisation d'un mariage). Dès le milieu du XVIIIe siècle, les changements de domicile ont commencé à converger vers une seule et même saison, le printemps, et plus précisément le 1er mai. L'historien Yvon Desloges a même découvert une ordonnance de 1750 allant dans ce sens.

On retrouve la date du 1er mai dans le premier Code civil canadien, qui date de 1866: elle y figure en tant que date de terme des baux de location. Cette disposition n'est abrogée par l'Assemblée nationale qu'en 1974, pour laisser aux citoyens la possibilité de fixer la date de fin de leur bail en toute indépendance. Il faut dire que devoir déménager à deux mois des vacances d'été n'arrangeait ni les parents ni les enfants, contraints d'effectuer la toute fin de leur année scolaire dans un nouvel établissement. De façon transitoire, la fin des baux a alors été fixée au 30 juin.

Depuis, par tradition, et sans que la loi s'en soit mêlée, il est coutume pour la population québécoise de déménager –lorsque c'est possible– le 1er juillet. Chaque année, plusieurs centaines de milliers de foyers (entre 200.000 et 250.000, selon les sources) optent pour cette date, plus pratique pour les familles parce qu'elle permet de terminer l'année scolaire là où elle a été commencée, et qu'elle laisse ensuite toutes les vacances d'été pour s'installer et préparer la rentrée suivante.

Férié et estival

La date du 1er juillet semble vraiment idéale à plus d'un titre, car il s'agit en plus d'un jour férié, celui de la fête nationale canadienne, qui survient sept jours après celle du Québec, autre jour férié. Un peu l'équivalent de nos 1er et 8 mai, avec en bonus cette faveur accordée par les lois du pays: si le 1er juillet tombe un dimanche, alors le 2 devient férié.

Par ailleurs, le caractère estival de l'événement est une bénédiction en matière de météo: «Ça me semblerait inenvisageable de déménager en plein hiver», explique Jessica, professeure de maths basée à Montréal. «De décembre à mars, les températures sont négatives, et elles approchent souvent -10°C. Alors qu'en juillet, il fait généralement une vingtaine de degrés.»

L'existence d'une date de déménagement commun présente plus d'un avantage, le premier étant que la plupart des baux de location proposés démarrent le 1er juillet. Il devient alors quasiment impossible de rater l'appartement de ses rêves sous prétexte qu'il serait disponible deux mois trop tôt ou trois mois trop tard. «Les échanges d'appartement sont fréquents, constate Jessica. J'ai le souvenir d'une fois où, dans mon quartier, il y avait eu une permutation circulaire impliquant cinq locations différentes! Tout le monde voulait l'appartement de l'autre. Alors ils ont joué aux chaises musicales.»

Dans les villes, aucune politique n'est particulièrement mise en place pour faciliter cette kyrielle de déménagements –on aurait pu imaginer une soudaine piétonnisation des rues avec une exception faite pour les véhicules servant à transporter cartons et meubles. «C'est vraiment quelque chose de culturel, confirme Pier-Luc, natif de Laval exilé à Québec. C'est un jour où on s'entraide, où on se prête des véhicules... On peut même donner un coup de main à des inconnus qui semblent en avoir besoin. On est nombreux à avoir l'habitude de réserver notre 1er juillet parce qu'on sait qu'on sera forcément sollicité pour un déménagement, et que si ça n'est pas le cas, on pourra se rendre utile quand même.»

Tout le monde est navré par les prix prohibitifs pratiqués par les entreprises de déménagement et de location de véhicules.

La convergence des déménagements et des emménagements pousse aussi à une forme de mutualisation qui soulage tout autant le porte-monnaie que l'environnement. Emeline, qui a vécu au Canada entre 2018 et 2020 avant que le Covid-19 ne précipite son retour en France, peut en témoigner: «Ce qui est trop cool, c'est qu'il y a une véritable culture de la récup' à Montréal. Ce jour-là, tu peux tomber sur des meubles magnifiques et en bon état à tous les coins de rue, ce qui fait que peu de personnes achètent chez Ikea.»

Il est même possible de décorer son nouveau logement à peu de frais, comme le décrit Emeline: «L'hiver, il fait si froid si longtemps que les gens restent beaucoup chez eux. Comme ils ont besoin de s'y sentir bien, ils achètent souvent des objets de déco originaux et superbes, dont ils se débarrassent parfois à ce moment de l'année.»

Pas perdu pour tout le monde

Le «jour du déménagement» constituerait-il un moyen de s'affranchir –au moins temporairement– du capitalisme? Hélas, pas vraiment. Tout le monde est navré par les prix prohibitifs pratiqués par les entreprises de déménagement et de location de véhicules utilitaires. «Ils prennent souvent le double du prix habituel, se désole Jessica. C'est dommage qu'il n'existe pas une loi qui empêche ça, parce que ça gâche totalement la fête.»

Dans ces conditions, et à moins de disposer des moyens financiers suffisants, c'est la débrouille qui prime: «Si vous avez un copain qui possède un camion, le mieux est de lui demander le plus tôt possible s'il peut vous le prêter, parce que vous ne serez probablement pas le seul sur les rangs», rigole Pier-Luc.

«Je pensais que tout le monde savait ça en France.»
Pier-Luc

De son côté, Emeline avait fait avec les moyens du bord: «Comme les précédents locataires avaient déjà quitté mon nouvel appart, j'avais pu y poser le peu de meubles que j'avais en attendant d'y entrer vraiment. Le jour J, j'ai emmené deux grosses valises et un petit meuble en Uber. Le chauffeur n'était pas ravi mais ça m'a fait économiser...»

Le 1er juillet est devenu une telle institution que certains artistes l'ont évoqué dans leurs créations. C'est le cas du chanteur Antoine Lachance, qui a sorti en mai le clip de son single «Premier juillet», figurant sur son cinquième album sorti en novembre 2021. Le message de la chanson n'est pas clair, celui du vidéoclip associé l'est à peine plus, mais il y a des cartons de déménagement qu'on transporte et des objets qu'on déplace (ce qui est déjà pas mal).

Plus explicite, la comédie populaire Premier juillet, le film (quel sens du titre) faisait s'entrecroiser plusieurs histoires de déménagement et d'emménagement survenant toutes le premier jour du mois de juillet. Un couple souhaitant s'installer sous le même toit après trois ans de vie commune y rencontre des problèmes de canapé et de camion en forme d'arlésienne, trois colocataires découvrent avec effarement qu'ils sont mis à la rue, et un ado de 14 ans s'apprête à quitter la ville à contrecœur pour emménager à la campagne avec ses parents.

Ce film de 2004 n'est clairement pas un chef-d'œuvre mais il a le mérite de confirmer qu'au Québec, le 1er juillet est une institution comme une autre. «Je pensais que tout le monde savait ça en France», s'étonne d'ailleurs Pier-Luc avec naïveté.

Si pareille journée existait chez nous, nul doute que l'action de films comme Le déménagement ou Le carton aurait été située à cette date. Ou que les auteurs et autrices de comédies ou de films romantiques s'en seraient probablement déjà emparé. «J'ai rencontré ma dernière petite amie un 1er juillet, raconte ainsi Jessica. Ça sonne très cliché, mais on participait à deux déménagements dans le même immeuble et on a fini par se croiser dans l'escalier.»

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