Société / Économie

À l'ère du «tout paiement carte bleue», les SDF perdent au change

Temps de lecture : 4 min

«Désolé, je n'ai pas de monnaie.» Combien de fois avons-nous dit ça à une personne qui nous tendait la main? Pour contourner ce problème, la générosité s'apprête à entrer dans l'ère du virtuel. Vraie ou fausse bonne idée?

Les associations constatent une diminution des dons des passants aux personnes sans-abri. Pourtant, le paiement en espèces reste bien ancré dans notre quotidien. | Jon Tyson via Unsplash
Les associations constatent une diminution des dons des passants aux personnes sans-abri. Pourtant, le paiement en espèces reste bien ancré dans notre quotidien. | Jon Tyson via Unsplash

Fin 2011, on s'inquiétait déjà de la désaffection du cash au profit du paiement par smartphone, avec pour conséquence un manque à gagner pour les personnes vivant de la mendicité. Dix ans plus tard, la mort redoutée des pièces et billets n'a, certes, pas eu lieu –selon une enquête de l'IFOP, en partenariat avec la Monnaie de Paris, 83% des Français s'y disent même très attachés et 91% déclarent qu'il leur arrive régulièrement d'y avoir recours, quand 70% affirment les utiliser au quotidien–, mais la situation des SDF qui font la manche –14% d'entre eux, précise l'association Entourage– continue à préoccuper.

D'un côté, les paiements en liquide, légèrement en baisse du fait de la crise sanitaire comme en atteste la Banque de France, restent majoritaires par rapport à ceux par carte pour les achats du quotidien. Et en 2019, 55% des Européens considéraient ainsi qu'il était important de pouvoir continuer à utiliser une monnaie physique, selon l'enquête européenne Space.

Le cash n'arrive plus jusqu'aux sans-abri

Au-delà de cet aspect chiffré, la monnaie fiduciaire apparaît comme un pilier de notre société, à entendre Marc Schwartz, président-directeur général de la Monnaie de Paris. «Elle est perçue non seulement comme pratique et facile à utiliser, mais aussi comme vecteur de lien social. Au-delà de son usage au quotidien, l'argent liquide continue à jouer un rôle dans notre société, pour la transmission entre générations, la pédagogie, et la solidarité Une conclusion tirée de ce résultat: toujours selon l'étude de l'IFOP, 80% des Français estiment en effet qu'un monde où les espèces auraient disparu serait un monde avec moins de solidarité.

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Le podcast Outsiders – À la rue

Il n'en reste pas moins que les associations constatent de manière empirique une diminution des dons des passants. «Les gens n'ont plus de monnaie», affirme Jean-Marc Potdevin, président de l'association Entourage. «Même les tickets de transport et les titres-restaurant sont dématérialisés. C'est une problématique régulièrement soulevée pendant nos comités de la rue, qui réunissent des bénévoles présents sur le terrain.»

Sommes-nous donc plus radins, ou alors plus paresseux quand il s'agit d'aller tirer de l'argent –alors que, d'après la Banque de France, 99% de la population métropolitaine réside à moins de quinze minutes d'une commune équipée d'un distributeur? Difficile de sonder l'âme et les porte-monnaie des Français.

À la recherche de la meilleure solution de dématérialisation

Pour contourner ce problème, certains planchent sur des manières possibles de dématérialiser ces dons. Bientôt, le «désolé, je n'ai pas de monnaie» lancé à l'homme posté devant la boulangerie –en 2011, 83% des SDF étaient des hommes, selon l'Insee– n'aura plus droit de cité. «Nous avons reçu énormément de propositions de projets allant dans ce sens, explique Jean-Marc Potdevin. Nous les avons refusées, car chez Entourage nous privilégions le lien social, abîmé par cette relation d'argent.»

Ainsi, la réflexion tourne autour du don de personne à personne. Car s'il existe des moyens d'aider, ils se font généralement au travers d'intermédiaires. Par exemple, Edenred offre la possibilité aux détenteurs de leur carte de titres-restaurant de faire don de leur solde à la Croix-Rouge, et Sodexo aux Restos du cœur. Mais en ce qui concerne le mano à mano, ça peine un peu.

Depuis une dizaine d'années, on voit fleurir de-ci de-là quelques outils, pour certains discutables. En 2016, Abe Hagenston, qui mendiait à Détroit, se retrouvait en une des journaux américains, car il se servait de son smartphone comme lecteur de carte grâce à une application. Un SDF 2.0… Moins de trois ans plus tard, à Oxford (Angleterre), un QR code faisait polémique: d'après l'argumentaire de la start-up à l'origine du projet, Greater Change, il permet non seulement de fixer un montant, mais également d'avoir plus d'informations sur la personne qui fait la manche et de contrôler comment l'argent serait dépensé… ce qui crée surtout un immense malaise.

Plus généreux virtuellement

La solution idéale n'existe pas, à en croire François Jacob, de chez Obole, une start-up spécialisée dans la dématérialisation du don. «On travaille sur un système assimilable à celui de Lydia ou de Pumpkin, le paiement entre particuliers via smartphone, avec un short code… Mais il faut trouver les bons interlocuteurs pour le développer, car nous ne pouvons pas le faire seuls.»

D'autant qu'il y a de nombreux freins identifiés par François Jacob: «La personne doit passer par une application. Ce n'est pas gérable et on ne peut pas pousser les gens à télécharger telle ou telle application, on ne peut pas en pousser une plus qu'une autre. Ce n'est pas très éthique. Et puis il y a cette question de traçabilité que redoutent certaines personnes vivant dans la rue. Il existe la peur d'être fliqué à travers ces systèmes.»

Obole espère tout de même proposer un dispositif d'ici à l'hiver prochain. Deux associations, dont François Jacob souhaite taire le nom, se sont notamment mises sur les rangs pour la tester.

En attendant, bien que le cash ne soit pas en voie d'extinction –selon une étude IFOP pour le groupe Brink's France en 2016, les Français ont en moyenne 45 euros en liquide sur eux–, cette dématérialisation revêt un enjeu majeur: la sensibilisation de la génération des digital natives, moins friande de petite monnaie au fond des poches.

«Elle n'aura pas le réflexe de donner si on ne lui propose pas une solution», affirme le cofondateur d'Obole. «Nous, on remarque qu'avec des solutions de paiement dématérialisé, les gens donnent deux à trois fois plus et que les plus de 35 ans donnent quasiment tous.» Le don sera donc virtuel ou… ne sera plus.

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