Santé

Instaurer un congé menstruel dans les entreprises, une fausse bonne idée?

Temps de lecture : 6 min

Si cette mesure participe à briser le tabou des règles dans la sphère professionnelle, elle peut aussi se transformer en cadeau empoisonné pour les femmes.

Dans la sphère professionnelle, la question menstruelle est encore profondément taboue et discriminatoire pour les femmes. | Annika Gordon via Unsplash
Dans la sphère professionnelle, la question menstruelle est encore profondément taboue et discriminatoire pour les femmes. | Annika Gordon via Unsplash

C'est le secret le mieux gardé du monde: une femme sur deux et jusqu'à 60% des femmes âgées de 15 à 19 ans ont des règles douloureuses qui peuvent être invalidantes. Si le sujet demeure tabou, aussi bien à l'échelle de la société que dans la sphère professionnelle, une start-up toulousaine a fait les gros titres début mai après avoir sauté le pas du congé menstruel. Désormais, chez Louis Design, les salariées peuvent prendre un jour de congé par mois pendant leurs règles, sans que cela n'implique de perte de salaire ou de fournir un justificatif médical.

Si cette initiative est inédite en France, au Japon, le congé menstruel a été instauré dès 1947. Il fait également l'objet d'une loi en Corée du Sud, en Indonésie ou encore en Zambie. En Europe, c'est l'Espagne qui pourrait bien être précurseur en la matière, l'actuel gouvernement ayant récemment présenté un projet de loi visant à l'instauration pour les salariées d'un arrêt maladie temporaire financé intégralement par l'État.

Malheureusement, en France, le chemin semble encore long. D'après Djaouidah Séhili, sociologue au Centre d'études et de recherches sur les emplois et les professionnalisations (Cerep) de l'Université de Reims-Champagne-Ardennes, la question menstruelle demeure invisibilisée du fait de la structuration patriarcale de notre société qui se défausse de cet enjeu et cantonne les règles à la sphère de l'intime.

Un tabou toujours présent

«Parler des menstruations est mal vu en raison des représentations liées aux fluides corporels qui sont perçus comme résiduels et sales, explique Djaouidah Séhili. D'ailleurs, les règles sont un champ sous-exploité des recherches en sciences humaines car elles sont considérées comme sujet non légitime.» Une «règlophobie» collective, confirmée par une étude de 2020 révélant que pour 55% de la population, parler de règles en public est «inapproprié». «Pourtant, questionner cet enjeu est fondamental pour réinterroger les inégalités de genre au sein de la société», insiste la sociologue.

Dans la sphère professionnelle, la question menstruelle est également tue: «Le monde du travail est l'un des lieux où les distinctions et les hiérarchies de genre sont les plus présentes, précise Tanguy Dufournet, sociologue au Cerep. Il est clair que les espaces de travail n'ont pas été pensés pour prendre en compte les fonctions biologiques spécifiques aux femmes.»

Ainsi, tout le monde est habitué à ce que les femmes sauvent les apparences et continuent à fournir le même travail que d'habitude pendant leurs menstruations. «Dès le plus jeune âge, les femmes intériorisent la nécessité de dissimuler leurs règles et de taire les douleurs qu'elles endurent, que ce soit pendant leur scolarité ou plus tard sur leur lieu de travail. D'ailleurs, la douleur est souvent présentée comme étant la norme, une sorte de passage obligé pour accéder à la fertilité.»

Lorsque Louis Design a fait la une des médias, les commentaires sur les réseaux sociaux, dont beaucoup émanaient de femmes, ont été sans appel: «J'ai fait toute ma carrière en serrant les dents et je m'en suis sortie sans pleurnicher!»; «Quand on pense à nos grand-mères qui travaillaient dans les champs ou à l'usine sans se plaindre, on se dit que la nouvelle génération est vraiment douillette!»

«Mes collègues n'ont jamais rien su»

Pendant deux ans, presque chaque mois, Anne, 31 ans, animatrice en Seine-Saint-Denis, a posé des jours de congés en prévision de ses règles, prétextant des rendez-vous médicaux. «Je ne voulais pas alimenter les représentations autour de la fragilité des femmes au travail auprès de mon chef ou de mes collègues. Du coup, toutes mes vacances ou presque y passaient.»

Aurore, peintre en bâtiment, a choisi de changer de voie en raison de ses règles douloureuses et hémorragiques qui l'empêchaient de travailler plusieurs jours par mois. «Je n'ai jamais rien dit à mon patron, à mes collègues ou à la médecine du travail. C'est un milieu masculin où il est déjà très difficile de se faire une place en tant que femme. Avouer une faiblesse due à mon genre, c'était hors de question.»

«Il est possible d'avoir le statut de travailleur en situation de handicap. Mais il est difficile à obtenir, précarise les salariées et peut freiner leur évolution professionnelle.»
Djaouidah Séhili, sociologue au Cerep

Cette réalité rappelle que la reconnaissance d'un phénomène lié au féminin peut alimenter le risque d'exclusion professionnelle: «Malheureusement, les discriminations liées à la maternité n'ont toujours pas été éradiquées du monde professionnel, déplore Me Valérie Duez-Ruff, avocate en droit du travail. On est encore bien loin d'une reconnaissance des difficultés que peuvent poser leurs règles aux salariées.»

Quand la situation devient intenable, certaines se voient contraintes de s'en remettre à leur hiérarchie. Charlotte, 34 ans, fonctionnaire de police à Versailles, a dû changer de service pour pouvoir travailler assise et à proximité de toilettes. «J'ai informé mon chef de ma situation. Il s'est montré compréhensif et m'a proposé une place dans un bureau. J'ai donc abandonné les patrouilles de police secours à contrecœur, mes collègues n'ont jamais rien su de ce que je vivais pendant mes règles.» Mi-mai, Charlotte a découvert qu'elle était atteinte d'endométriose, comme beaucoup de femmes aux règles particulièrement douloureuses qui, ne se satisfaisant plus de la banalisation de leur souffrance, partent en quête d'un diagnostic.

Quand l'endométriose s'invite au travail

Les récentes mobilisations autour de l'endométriose, maladie pourtant découverte dès 1860, donnent une timide visibilité à la question menstruelle dans la sphère publique comme professionnelle. Cette affection qui rend les règles totalement invalidantes toucherait 10% des femmes. «Cette maladie chronique liée à la présence de tissu semblable à la muqueuse utérine en dehors de l'utérus est encore très largement sous-diagnostiquée et mal traitée, explique Djaouidah Séhili. Malheureusement pour les femmes, mais aussi les hommes trans qui en sont atteints, le monde professionnel n'est absolument pas adapté. Il est possible pour les personnes touchées d'avoir le statut de travailleur en situation de handicap. Mais il est difficile à obtenir, précarise les salariées et peut freiner leur évolution professionnelle.»

Sarah, 30 ans, responsable de communication à Paris, a vu son endométriose diagnostiquée après sept ans d'errance médicale. «Mes règles sont devenues tellement douloureuses avec le temps que j'ai commencé à vomir et à m'évanouir lors des contractions. Au travail, je me mettais en arrêt maladie chaque mois, ce qui suscitait des questionnements de la part de l'entreprise et m'obligeait à aller chez le médecin alors que je tenais à peine debout.» Au bout de quelques mois, ses ex-employeurs lui ont proposé une rupture conventionnelle. «J'ai senti qu'à cause de mes absences répétées, je n'étais pas assez productive pour l'entreprise.»

«Sur ma fiche de paie, j'ai toujours un, deux ou trois jours de travail rémunérés en moins.»
Sarah, responsable de communication

Dans le cadre de son emploi actuel, elle est toujours sur le qui-vive: «Je ne sais jamais combien de temps je vais être mal ou à quel moment les crises vont être les plus violentes. Il faut sans cesse se battre contre la culpabilité de faire potentiellement faux bond à l'équipe sans crier gare, gérer les questions des collègues. Cette invisibilisation constante de la maladie est épuisante.»

L'angoisse et l'isolement provoqués par la présence d'un handicap invisible, Anne, 31 ans, dont l'endométriose a également fini par être diagnostiquée, les connaît bien. «Entre la peur de faire un malaise, d'être jugée par les collègues, la gestion des douleurs et le fait de n'avoir nulle part où me reposer au travail… Le stress est constant.»

Vers des espaces de travail plus égalitaires et inclusifs?

Dans son nouvel emploi, Sarah a osé s'ouvrir sur sa situation auprès de ses managers. Mais si la nouvelle a été accueillie avec bienveillance, la seule solution qui a été trouvée est que la jeune femme pose des jours de congé sans solde tous les mois. «Sur ma fiche de paie, j'ai toujours un, deux ou trois jours de travail rémunérés en moins. Si on ajoute le manque à gagner à ce que me coûtent les compléments alimentaires et les spécialistes que je consulte (ostéopathes, acupuncteurs, kinésithérapeutes) pour m'aider à gérer la douleur, cette situation m'appauvrit considérablement.»

Comment concilier santé des femmes, égalité des sexes et travail? Si l'idée d'un congé menstruel peut séduire, on l'accuse également d'être vectrice de nouvelles discriminations: «Les salariées, bien que protégées par les textes de loi, seront toujours soumises à la contrainte de productivité, avance Me Valérie Duez-Ruff. Le congé menstruel pourrait donc se transformer en cadeau empoisonné pour les collaboratrices. Il serait préférable de leur permettre de bénéficier d'horaires flexibles, d'espaces de repos ou de journées de télétravail pendant leurs règles.»

Cette démarche implique de rendre les espaces et l'aménagement du temps de travail plus inclusifs pour respecter les besoins fondamentaux du plus grand nombre. Au bureau, cela pourrait passer par la mise à disposition de protections hygiéniques, mais aussi de lieux de repos où chacun pourrait se rendre à sa guise, sans risquer d'être taxé de fainéantise.

Car c'est bien la recherche constante de productivité qui nourrit les inégalités de genre et invisibilise les vulnérabilités de chacun au travail. Une exigence qui pousse à la performance individuelle, au détriment du bien-être des individus et du sens du collectif.

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