Life

L'histoire secrète de la chemise à carreaux

Olivier Tesquet, mis à jour le 13.06.2010 à 12 h 55

Comment ce vêtement est devenu l’élément incontournable du vestiaire jeune en moins de 25 ans.

Chaque saison, elle revient comme un marronnier, à manches courtes ou à manches longues, dans sa version chic et ajustée ou son classicisme de manutentionnaire. Elle, c'est la chemise à carreaux, dénominateur commun des 15-30 ans depuis trois générations. Alors que la mode évolue aussi rapidement qu'une star 2.0 au firmament de sa courte gloire, ce vêtement continue de se décliner à l'infini, en traversant les âges, les courants musicaux et les prescriptions des experts de la tendance. Pour mieux l'appréhender, la meilleure solution consiste encore à remonter le fil de l'histoire, alors détricotons le phénomène.

On pourrait prendre pour point de départ l'image paternaliste du «lumberjack» (littéralement bûcheron), celui des grands espaces nord-américains, qui abat des séquoias et chasse le grizzly à mains nues. Comme le jean en son temps, la chemise à carreaux a eu sa dimension utilitaire, parce qu'elle est chaude et pratique. On pourrait ausi évoquer l'Ecosse, où le motif renseigne l'appartenance clanique. Mais l'habit faisant en l'occurrence le moine, il vaut mieux se pencher sur son histoire récente. Premier postulat, la chemise à carreaux est définitivement West Coast, issue de deux cultures situées dans le temps, et de deux zones géographiques bien distinctes: d'un côté, le grunge, dans l'Oregon et Seattle la pluvieuse, à la fin des années 80 et au début des années 90; de l'autre, le gangsta rap de Los Angeles, entre Compton et Venice Beach, à la même époque.

Certains attributs se cantonnent à une sous-culture clairement identifiée - les creepers pour les Teddy Boys, le tonic suit pour les mods - ou trouvent une seconde jeunesse dans l'éclosion d'un mouvement - le perfecto chez les punks. Mais les carreaux, eux, sont plus forts que ça, ils transcendent les étiquettes pour aller se nicher aussi bien dans l'armoire de Kurt Cobain que dans le vestiaire de N.W.A (Niggaz Wit Attitudes, le groupe légendaire d'Ice Cube et feu Eazy-E). En ce sens, ils contentent tout le monde, noir, blanc, latino, surfeur, skateur, graffeur. Contrairement à la santiag, il s'agit moins d'un attribut de white trash ou de redneck que de l'incarnation d'une spontanéité. Demandez à l'un de vos proches qui aurait grandi dans les années 90 quel vêtement symbolise le mieux cette décennie? Je vous parie qu'il citera notre amie à carreaux. En cherchant bien, je suis même persuadé que Drazic, l'idole des nymphettes dans Hartley Cœurs à Vif,  a porté sur son torse glabre le motif en question.

Vernie de cool

Cette chemise, c'est la représentation ultime d'une véritable culture de la rue. En ce sens, elle est (ou plutôt, a été) extrêmement codifiée. Dans le milieu hardcore des faubourgs de LA, par exemple, on la portait avec un bermuda long, des chaussettes hautes et des Vans, modèle Era, en laçant seulement trois œillets sur quatre. C'était le bon vieux temps des Suicidal Tendencies et des équipées sauvages en lowriders sur les boulevards de la Cité des Anges. Vous trouvez ça aussi compliqué que les couleurs de lacets sur les Doc Martens des skinheads? Ca l'est.

Dès lors, comment expliquer qu'un accoutrement aussi clivant ait réussi à s'installer sur les portants des grandes chaînes de prêt-à-porter? Les bonnes âmes pointilleuses argueront qu'en 2010, tous les hipsters de Williamsburg arborent fièrement leur petite chemise vernie de cool. C'est la preuve que le vêtement se généralise, jusqu'à devenir l'objet qu'on raille, parce qu'il matérialise une nouvelle image de la superficialité.

Jusqu'en 2001, au moment du fameux «retour du rock», le carreau était has-been, aussi ringard que la chemise hawaïenne ou le pull en mohair. D'ailleurs, les Strokes, figures de proue de la génération, ne portaient pas de chemise à carreaux. Enfants de New York ayant grandi à l'étranger, originaires de l'Upper East Side, ils préféraient le blazer et les pantalons feu de plancher, apanage des preppies de bonne famille.

Pas une marotte de branché

Aujourd'hui encore, la chemise à carreaux nage dans un fond de verre, comme le substrat d'une culture californienne dangereusement borderline. Parce qu'elle est entrée dans les mœurs, on voudrait croire que son image s'est paupérisée, qu'elle n'est plus le privilège des hordes suburbaines. Et pourtant, malgré les moqueries, elle est encore le point de passage obligé pour quiconque veut poser son postérieur sur les bancs de la chapelle du rock indépendant. Dans le circuit des petites salles et des groupes fauchés, jamais vous ne croiserez un groupe qui ne compte pas un membre de carreaux vêtu.

Grâce à son omniprésence dans le paysage quotidien, je peux désormais porter une chemise à carreaux à un diner professionnel, sans risquer de passer pour un pique-assiette antisocial. Elle était porteuse d'une revendication assez forte, d'un message anti-establishment, jusqu'à ce que des marques de créateurs fassent bouger le marqueur social en vendant des modèles à trois chiffres. De ce point de vue, on jurerait que son évolution est un échec, que le carreau s'est embourgeoisé, qu'il se taille désormais dans des matières nobles plus adaptées aux salons qu'aux trottoirs. Et pourtant. Loin d'être une marotte de branché, il incarne la nouvelle culture populaire, celle qui fait le grand écart. A Paris, les jeunes cadres sortent en boîte avec un motif vichy distingué. Et au fond de l'Arkansas, de petits musiciens continuent de porter fièrement le gros carreau qui tâche.

Olivier Tesquet

Photo: Too much plaid / Ewan-M via FLickr CC License by

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