Société / Monde

Jean-Marc Aveline nommé cardinal: le message du pape François à l'extrême droite

Temps de lecture : 6 min

Dimanche 29 mai, le souverain pontife a annoncé la création de vingt-et-un cardinaux. Parmi eux, l'archevêque de Marseille, réputé très proche du pape bergoglien.

Le pape François lors de son audience générale hebdomadaire, au Vatican, le 25 mai 2022. | Tiziana Fabi / AFP
Le pape François lors de son audience générale hebdomadaire, au Vatican, le 25 mai 2022. | Tiziana Fabi / AFP

Ce dimanche 29 mai, le pape François a annoncé la création de vingt-et-un cardinaux: seize électeurs de moins de 80 ans et cinq non-électeurs de plus de 80 ans –c'est en effet l'âge limite pour pouvoir élire le pape lors d'un conclave. Parmi eux, l'archevêque de Marseille, Jean-Marc Aveline, figure ouverte de l'épiscopat français, très proche du pape argentin. L'un et l'autre partagent une même vision de l'Église, une même pratique pastorale, un même intérêt pour le sort des migrants.

Jean-Marc Aveline rejoint quatre autres cardinaux français: André Vingt-Trois, archevêque émérite de Paris bientôt octogénaire; Jean-Pierre Ricard, archevêque émérite de Bordeaux; Philippe Barbarin, archevêque émérite de Lyon; et Dominique Mamberti, préfet du Tribunal suprême de la signature apostolique. L'archevêque de Marseille sera donc le seul cardinal français à la tête d'un diocèse.

Né à Sidi Bel Abbès en 1958, Jean-Marc Aveline a rejoint la France après l'indépendance de l'Algérie en 1962. Scientifique de formation, très influencé par des prêtres œuvrant dans les quartiers marseillais, il est entré au séminaire, puis a été ordonné prêtre en 1984. Philosophe et théologien, il est aussi un spécialiste des langues anciennes (grec et hébreu bibliques).

Durant toute sa carrière, en plus de servir en paroisses, il a enseigné tant à Marseille qu'à Lyon. Il a ainsi fondé l'Institut catholique de la Méditerranée en 1998, deux années avant d'obtenir un doctorat commun en théologie et philosophie à l'Institut catholique de Paris et à l'Université Laval, à Québec.

Dialogue, ouverture et charité

Jean-Marc Aveline est un expert du dialogue interreligieux, un prêtre proche du cardinal français Jean-Louis Tauran, ancien président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (2007-2018). C'est en 2013 que cet homme, décrit comme simple et chaleureux, est devenu évêque auxiliaire de l'archevêque de Marseille d'alors, Georges Pontier (2006-2019), qui était également élu à la présidence la Conférence des évêques de France. Puis, à la surprise générale, lui a succédé à la tête du diocèse phocéen au cœur de l'été 2019: car en général, un diocèse reçoit son évêque, il ne le produit pas. Mais Jean-Marc Aveline est l'homme de la situation, il correspond en tout point à ce diocèse cosmopolite.

Jean-Marc Aveline est, par ailleurs, perçu comme un proche du pape François, notamment par les choix qu'il opère. Ainsi, lors de la pandémie, il a fait distribuer des colis alimentaires aux plus défavorisés frappés par la crise sanitaire, convaincu que le témoignage chrétien passe par la charité. Comme le pape François, il prône le dialogue et voit dans la montée du radicalisme islamiste les conséquences de la pauvreté: «En fait, la misère et la frustration sont comme une mèche. Et les démagogues peuvent exploiter ces misères. Sans voix, de nombreuses personnes défavorisées courent le risque de trouver des réponses bon marché dans le radicalisme et le populisme», affirmait-il ainsi dans un entretien au quotidien italien Avvenire en juillet 2021.

Loin de promouvoir le repli sur soi, l'archevêque de Marseille correspond bien à un christianisme d'ouverture, qui ne voit pas dans l'étranger un ennemi. C'est aussi un signe du pape envoyé à l'Église en France: un sondage Ifop, réalisé pour La Croix après le premier tour de l'élection présidentielle, indiquait que quatre catholiques sur dix avaient voté pour un candidat d'extrême droite. Or, Jean-Marc Aveline est aux antipodes de ces idées, tout comme le pape jésuite, lequel dénonce depuis son élection le souverainisme et le populisme.

À l'été 2021, le nouveau cardinal a d'ailleurs plaidé auprès de François pour que se tienne un synode sur la Méditerranée. Et lors d'une rencontre des maires et des évêques de cette région à Florence fin février, il rappelait, dans un entretien à Vatican News que «la mer Noire et la mer d'Azov font partie du bassin méditerranéen, qui finit à Gibraltar; nous en prenons conscience avec [les] événements [ukrainiens]».

Toujours à Vatican News, Jean-Marc Aveline donnait également sa vision de Marseille, qu'il considère comme un «laboratoire»: «On la dépeignait comme porte de l'Orient, elle est aussi porte de l'Occident.» Peu d'évêques français tiennent ce discours, craignant la vindicte de l'extrême droite catholique.

Vers une Église moins verticale

Jean-Marc Aveline sera donc créé cardinal le 27 août prochain, lors d'un consistoire réuni par le pape jésuite. Ce sera sans doute l'une des dernières assemblées avec création de cardinaux convoquée par François. Car ce dernier souffre de divers problèmes de santé: opéré des intestins en juillet 2021, il ne peut désormais plus se déplacer qu'en fauteuil roulant en raison de douleurs au genou droit causées par un ligament endommagé.

Alors qu'il a été contraint d'annuler plusieurs de ses engagements ces dernières semaines, les rumeurs sur une fin prochaine de son règne battent leur plein au sein de la Curie. Le pape argentin, qui fêtera ses 86 ans en décembre, refuse par ailleurs désormais toute intervention chirurgicale.

Un changement d'état d'esprit vient
de s'opérer, alors que François vient d'entamer la dernière ligne droite
de son pontificat.

Lors du prochain consistoire, les cardinaux devraient débattre de la nouvelle constitution apostolique régissant la Curie romaine, effective à partir du 5 juin. Il s'agira d'établir un premier bilan et sans doute d'ajuster certains points liés à cette entrée en vigueur. Mais aussi de compter les soutiens du pape qui, depuis son élection en 2013, a renouvelé –avec ce prochain consistoire– les deux-tiers du collège des cardinaux. Si cela ne garantit nullement l'élection d'un bergoglien lors du prochain conclave, c'est une façon de mettre les chances du côté des réformes entreprises par François, et notamment de garantir la synodalité qui doit faire l'objet d'un synode en octobre 2023.

Le pape latino-américain désire en effet une Église moins verticale et moins cléricale, d'où cette assemblée délibérative qui doit permettre des changements profonds, après la consultation des chrétiens qui vient de se conclure. Or, si ce huitième consistoire avec création de cardinaux fait encore la part belle aux évêques situés à la périphérie de l'Église, ceux-ci ont le désavantage de ne pas se connaître et de ne pas être au fait des rituels de la Curie. Il est donc nécessaire pour le pape d'organiser ce type de rencontres, habituelles sous les précédents pontificats mais rarissimes depuis 2013, s'il ne veut pas que les cardinaux suivent une «tête d'affiche» éloignée de sa propre pensée.

D'autant que la Curie romaine vient de tourner une page avec le décès d'Angelo Sodano, ce samedi 27 mai. Ancien secrétaire d'État de Jean Paul II et de Benoît XVI, ex-nonce au Chili, connu pour ses liens avec la dictature d'Augusto Pinochet, anticommuniste virulent, Angelo Sodano fut le grand protecteur du fondateur des très conservateurs Légionnaires du Christ, Marcial Maciel, prêtre ayant agressé quantité de garçons et de jeunes hommes, par ailleurs accusé d'avoir détourné des millions de dollars.

Angelo Sodano fut, en tant que doyen du Collège des cardinaux entre 2005 et 2019, une personnalité très noire de l'histoire récente de l'Église, tirant les ficelles et manœuvrant pour freiner les élans rénovateurs du pape malgré son retrait des affaires. Il est, du reste, soupçonné d'avoir entraîné Benoît XVI à la démission en 2013.

Un successeur sur sa ligne

Un changement d'état d'esprit vient donc de s'opérer, alors que François vient d'entamer la dernière ligne droite de son pontificat en convoquant un consistoire qui verra la création de cardinaux sur sa ligne. Parmi eux, l'archevêque de Marseille, Jean-Marc Aveline, en raison de son positionnement ouvert et de sa volonté de dialogue. Il représente le type même de pasteur que souhaite le pape dans les diocèses, simple et en conversation avec tous.

Avec la réforme de la Curie, instamment demandée par les cardinaux en 2013 et qui entre en vigueur ce 5 juin, et le synode sur la synodalité prévu en octobre 2023, François aura rempli sa mission et pourrait démissionner, estimant sa tâche accomplie. Mais il sait aussi que les réformes entreprises auront besoin de temps et espère un successeur sur sa ligne pour continuer le chemin tracé depuis 2013. D'où ces seize nouveaux cardinaux électeurs créés.

Du succès de la réforme de la Curie et de celui du prochain synode dépend l'élection d'un bergoglien lors du prochain conclave, soucieux de faire fructifier l'héritage de François, ou d'un non-bergoglien qui refermera la parenthèse latino-américaine.

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