Monde

De l'humanitaire mais pas que...

Daniel Hoffman, Annabelle Laurent et Noémie Mayaudon , mis à jour le 11.06.2010 à 20 h 10

Israël vient d'annoncer un allègement du blocus de Gaza, qui est plus que jamais remis en question après 3 ans d'existence.

Mercredi 9 juin, dix jours après les protestations internationales suscitées par le raid meurtrier de Tsahal contre la «flottille de la liberté», Israël a décidé d'assouplir un peu le blocus en autorisant l'entrée dans le petit territoire palestinien de certaines denrées alimentaires, comme les jus de fruits ou les épices, interdites jusqu'alors. Comment fonctionne ce blocus? Quels produits arrivent à Gaza, en quelle quantité, et par quels moyens

La flottille qui avait l'intention d'atteindre Gaza en brisant le blocus dans la nuit de dimanche à lundi 31 mai était la première à tenter une opération de cette envergure, depuis la fermeture des points de passage en juin 2007 par Israël et l'Egypte — à la suite de la prise de pouvoir du Hamas dans le territoire– l'Etat hébreu invoquant depuis un «droit légitime à la sécurité». Si la portée «humanitaire» de la flottille est contestée, cette tentative illustre les difficultés extrêmes d'accès à la bande de Gaza.

Tout en maintenant le blocus, Israël continue d'affirmer qu'elle met en oeuvre les moyens nécessaires pour éviter une crise humanitaire. Mais 70% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté, près de 40% de la population (voire 65%) est au chômage et le PIB dégringole. 80% des familles vivent de l’aide humanitaire, contre 63% en 2006. La population de Gaza est d'autant plus sous perfusion humanitaire depuis l'offensive militaire israélienne déclenchée le 27 décembre 2008. La population palestinienne, maintenue sous haute surveillance satellitaire, est encerclée sur son territoire de 360 km2 par des clôtures de grillages et de barbelés et ne peut passer par les points de passages verrouillés par Tsahal, l'armée israélienne. Bien qu'il mine complètement l'économie locale, le blocus n'est pas total. Les marchandises peuvent transiter à travers le blocus si sont respectées les exigences de l'armée israélienne, les interdictions concernant un grand nombre de produits, les délais...

Les entreprises privées sont paralysées par le blocus. 98% des entreprises industrielles ont fermé en raison du peu d'importations qui a provoqué de graves pénuries de produits alimentaires et autres denrées essentielles. Seules 258 entreprises industrielles étaient en activité à Gaza en 2009 contre plus de 2400 en 2006. Il existe trois moyens de faire entrer des marchandises à Gaza. Deux sont légaux (le commerce «traditionnel» et les convois humanitaires, tous les deux soumis à autorisation), et une est illégale (la contrebande, principalement via les tunnels).

Légalement

Par où?

Avant le blocus de 2007, il existait six points de passage officiels vers Gaza : Erez, Karni, Nahal Oz, Kerem Shalom et Sufa depuis Israël, et Rafah depuis l'Égypte.

La plupart des produits autorisés entrent désormais dans Gaza via le modeste point de passage de Kerem Shalom, au sud.

Le seul point de passage non contrôlé par Israël, est situé à Rafah, à la frontière entre Gaza et l'Égypte. Jusqu'à présent, il était maintenu fermé la plupart du temps, mais il a été réouvert le 1er juin à la demande du président égyptien Hosni Moubarak.

Le poste d'Erez, au nord, accueille une poignée de visiteurs étrangers (agents humanitaires, etc.) et les rares Palestiniens autorisés à quitter Gaza pour des raisons exceptionnelles, essentiellement pour des traitements médicaux ou des études à l'étranger.

 

 

Photo: OCHA, 2007


Qui décide de ce qui «passe»?

Le contrôle israélien est particulièrement strict depuis que le Hamas est au pouvoir. Chaque semaine, une dizaine d'officiers du COGAT (autorité militaire qui gère les Territoires Occupés, en charge des questions économiques et sécuritaires) se réunit pour décider quels produits peuvent être transmis de manière légale via les camions au million et demi d'habitants de la bande de Gaza. Un rapport hebdomadaire est publié par l'autorité.

Que devient l'aide une fois entrée à Gaza? «S'il y a un partenaire international ou onusien, on peut être confiant dans le fait que l'aide servira à des fins civiles. Sinon, on n'a aucun garantie qu'elle arrivera où il faut», explique Nina Ben Ami, porte-parole de l'ambassade israélienne en France.

Quels sont les produits autorisés?

Pour Israël, le blocus vise d'abord à empêcher le Hamas de s'armer. L'Etat hébreu empêche donc l'importation de produits pouvant servir à la fabrication de roquettes, comme l'acier, ou d'explosifs, comme les engrais. Pour le reste, il n'y a pas de règle fixe. Jusqu'à la décision d'Israël d'assouplir le blocus le mercredi 9 juin, 35 à 40 produits étaient autorisés, contre 4.000 avant le blocus. Aujourd'hui, 97 produits seraient autorisés. Aucune liste officielle des produits tolérés et des produits prohibés n'existe réellement, puisque celle-ci varie fréquemment. L'armée israélienne établit une distinction entre produits de première nécessité, distribués à Gaza et produits dits de luxe, interdits. Mais certains fruits peuvent par exemple être considérés comme des articles «essentiels» et autorisés un jour, puis classés dans la catégorie des «produits de luxe» et refusés le lendemain.

En avril 2010, la BBC a compilé, à partir des informations dont elle disposait, une liste de vivres qu'il serait possible d'importer à Gaza. L'association humanitaire israélienne Gisha dresse de son côté une liste partielle des produits interdits, en juin 2010. Certains des produits cités sont acceptés s'ils sont utilisés par les organisations internationales. La liste est approximative, mais voici les vivres qu'il serait impossible d'importer à Gaza:

-Les produits d'alimentation: chocolat, fruits en conserve, graines et noix, gaz pour boissons, fruits secs, viande fraiche...
-Les matériaux : plâtre, goudron, bois de construction, ciment, fer, glucose, sel industriel, tissu...
-Les animaux: chevaux, ânes, chèvres, bétail, poussins...
-Les restrictions plus insolites: instruments de musique, carnet de notes, journaux, jouets, feuilles A4...

Israël vient d'autoriser les sodas, les jus de fruits, la confiture, les épices, la mousse à raser, les frites, les biscuits et les bonbons, jusqu'ici interdits.

Aucune concession n'a cependant été faite sur le transfert des matériaux de reconstruction, très recherchés. L'usage terroriste (roquettes) de ces matériaux par le Hamas est problématique. Mais sans ciment, impossible de reconstruire les infrastructures et les maisons détruites au cours des derniers conflits. Plus d'un an après l'opération militaire «Plomb durci», les trois-quarts des infrastructures détruites ou endommagées ne sont toujours pas reconstruites ou réhabilitées, indique un rapport du PNUD. En mars, Ban Ki-Moon, le secrétaire général de l'ONU est intervenu pour qu'Israël autorise l'entrée du ciment afin de reconstruire 150 logements près de Khan Younès.

Le blocus s'applique également aux ressources énergétiques. Selon Gaza Gateway, Israël n'autorise que la moitié de la quantité de fuel nécéssaire pour faire fonctionner la centrale électrique de Gaza.

Quels sont les délais ?

En plus des limites strictes imposées par Israël pour l'importation de biens dans la bande de Gaza, les retards, liés à la lenteur de la procédure d'autorisation de la part de l'armée israélienne, sont presque inévitables. Ils auraient engendré des coûts additionnels de stockage et de transport s'élevant à environ 5 millions de dollars en 2009, d'après les Nations unies. Médecins du Monde doit adapter toutes ses actions à la lenteur des procédures de passage, comme l'explique Anne Kamel:

Importer un médicament en rupture de stock à Gaza peut durer plusieurs mois. Si c'est trop long, on finit par comprendre que c'est impossible à obtenir. Mais il n'y a aucune logique.

Voici d'après un rapport de l'OCHA (Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires les retards moyens selon les biens: pour les kits d'abris: 85 jours; les kits sanitaires et pédiatrique:68 jours; et les équipements domestiques tels que les articles de couchage ou les ustensiles de cuisine: 39 jours.

Le poids du commerce

Contrairement à ce que l'on a tendance à croire, les convois humanitaires ne sont pas les seuls à passer à travers le blocus, loin de là. Les chiffres du rapport hebdomadaire d'Oxfam France sont pour cela très instructifs: dans la semaine du 30 mai au 5 juin, sur les 464 camions passés légalement par les points de passage contrôlés par l'armée israélienne, 293 camions étaient des cargaisons commerciales. 106 sont passés par le point de passage de Karni (rouvert exceptionnellement) 1 était de la compagnie palestinienne d'électricité, et 64 camions d'organismes humanitaires. Ces 464 camions, cela correspond à 35% de la quantité de camions qui passaient avant le blocus (en juin 2007, environ 475 camions arrivaient chaque jour d'Israël à Gaza, selon l'OCHA).

64 camions d'aide humanitaire sur 464 camions au total, cela fait donc 14% des camions consacrés à l'aide humanitaire. D'après le représentant de terrain de l'OCHA, en mars et avril 2009:

33% des camions entrés dans Gaza transportaient de l'aide humanitaire pour le compte de l'UNRWA et d'autres organisations humanitaires internationales, et environ 70% des camions transportaient de la marchandise pour le secteur privé.

La quantité des importations représente 25% de celles d'avant juin 2007. Les exportations ont été totalement interdites, à quelques toutes petites exceptions près (petites cargaisons d'oeillets pour le marché néerlandais, ou encore des fraises qui se sont retrouvées sur les étales du marché de Rungis).

Aucun contact à la frontière

Le transfert de marchandises se fait uniquement via les camionneurs israéliens et palestiniens. A aucun moment les autorités gazaouies (Hamas) n'ont accès au point de passage et il n'y a jamais de contact physique entre les deux parties. Au terminal de Kerem Shalom, les camionneurs israéliens déchargent des palettes de marchandises dans une zone ouverte et repartent, puis les camionneurs palestiniens de Gaza viennent chercher ces marchandises. Les commerçants palestiniens doivent payer des impôts aux autorités israéliennes. Le gouvernement de Gaza prélève quant à lui une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 14,5 pour cent sur les marchandises.

L'aide humanitaire

Les cargaisons humanitaires en provenance de l'étranger arrivent par la mer au port d'Ashdod, le premier port d'Israël, avant d'être transférées via les terminaux autorisés - donc la plupart du temps Kerem Shalom. Le blocus maritime de Gaza est total, aucune marchandise ne peut parvenir directement à Gaza sans passer par le port d'Ashdod. C'est bien pour cela que l'armée israélienne a pris le contrôle du cargo d'aide Rachel Corrie qui poursuivait sa route vers la bande de Gaza et refusait de se dérouter, et l'a mené au port d'Ashdod où sa cargaison a été déchargée.

Cinq convois du type de la «flottille de la liberté» ont accosté à Gaza depuis le lancement de la campagne en août 2008 et trois autres ont été arraisonnés par les forces israéliennes. Mais le convoi des 6 navires était le premier à transporter une aide importante et à avoir une envergure internationale, contrairement aux cinq précédents dont les cargaisons étaient plutôt symboliques.

Quelles organisations acheminent de l'aide jusqu'à Gaza?

L'aide qui parvient à Gaza émane des agences onusiennes, en particulier de l'UNRWA (Office de secours et de travaux des Nations-Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), du Programme alimentaire mondial (PAM) et de quelques ONG : CICR, UNICEF, OMS, ainsi que de l'Autorité Palestinienne, des donations des pays arabes et de l'étranger. C'était le cas de la «flottille de la liberté» qui transportait environ 10.000 tonnes d'aide humanitaire, dont de l'aide médicale, de la nourriture, des vêtements, des maisons préfabriquées, des aires de jeux pour enfants, des fournitures scolaires, des barres de fer et du ciment.

Quelle quantité d'aide humanitaire passe à Gaza ?

Il est très difficile d'avoir des données fiables, tant la bataille des chiffres fait rage entre sources israéliennes, agences onusiennes et différentes ONG sur place. Selon Tsahal, une centaine de camions humanitaires de médicaments et de nourriture transiteraient quotidiennement. D'après l'Office de Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA) de l'ONU, seule une soixantaine de camions ont pu passer chaque jour, en mai. Selon Tamara Kummer, porte-parole du Programme Alimentaire Mondial, 130 camions seraient prêts à pénétrer chaque jour les Territoires palestiniens, dont 10 du PAM. Plus de 4.000 tonnes de produits humanitaires seraient acheminées chaque mois à la population non réfugiée. Depuis la mise en place du blocus, l'accès pour les organisations humanitaires n'est «ni facile, ni fluide» et le dispositif de sécurité consécutif au blocus a un coût: jusqu'à 1,5 million de dollars supplémentaires par an par rapport à 2007.

L'ambassade d'Israël en France, qui reprend les chiffres du gouvernement israélien, propose des données hebdomadaires et annuelles. Elle indique que la semaine du 30 mai au 5 juin, sur les 464 camions passés, 42 étaient de l'UNRWA, 20 de WFP, et 2 de Palestinian Red Cross soit 64 en tout pour l'aide humanitaire.

Illégalement

Il ne faut pas négliger les nombreuses marchandises «illégales» qui parviennent aux Palestiniens de Gaza. Près de 1.000 tunnels auraient été creusés sur le petit territoire, avant tout pour acheminer des produits de première nécessité et de loisirs. Au total, près de 80% des biens de consommation seraient désormais issus de la contrebande, revendus à un prix beaucoup élevé et pour une qualité souvent médiocre. Réfrigérateurs, générateurs, fours à micro-ondes, nourriture, poissons et cigarettes et même des véhicules parviennent à Gaza à travers les tunnels. Le passage à travers les tunnels s'est toutefois compliqué depuis que le Caire a commencé en décembre 2009 à construire une barrière en acier souterraine pour lutter contre les trafics dans les tunnels sous sa frontière.

Les responsables du Hamas défendent ce réseau souterrain, qu'ils qualifient de «résistance civile». Ils interdisent le transit de drogues et d'armes. Mais Israël soupçonne le mouvement islamique de posséder son propre réseau souterrain pour se réarmer.

Daniel Hoffman, Annabelle Laurent et Noémie Mayaudon

Merci à Tamara Kummer, porte-parole du Programme Alimentaire Mondial, Anne Kamel, de Médecins du Monde, Nina Ben Ami, porte-parole de l'Ambassade d'Israël en France et Rima Chemirik d'Oxfam France.

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