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Receleur, l'autre nom du journaliste qui protège ses sources (MàJ)

Reporters sans frontières, mis à jour le 11.06.2010 à 13 h 03

La convocation d'un journaliste de Rue89 pour recel pose une question fondamentale: peut-on encore protéger nos sources?

MISE À JOUR: Augustin Scalbert a été mis en examen pour «recel».

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Ci-devant: Augustin Scalbert, 35 ans, journaliste à Rue 89. Joint à l'enveloppe qu'il vient de recevoir en recommandé: une convocation au tribunal de grande instance de Paris à la date du 11 juin 2010, 11h30. Et si se confirme ce qu'«envisage» la juge d'instruction Anne-Julie Paschal dans sa convocation, le journaliste ressortira du rendez-vous mis en examen pour «recel». De quoi? D'un vidéogramme qu'Augustin Scalbert «savait sciemment provenir d'un vol commis au préjudice de la société nationale télévision France 3». Dieu qu'elle traîne, cette affaire d'image «volée» –au sens figuré cette fois– d'un Nicolas Sarkozy froissé par l'impolitesse d'un technicien du 19/20 de la chaîne publique. C'était le 30 juin 2008.

Depuis la vidéo a circulé. Vite et longtemps. La procédure contre X engagée pour «vol, recel et contrefaçon» sur plainte de France 3 a encore amplifié une affluence d'internautes que la communication élyséenne aurait à tout prix voulu limiter. On croyait le ban presque fermé après l'audition de quatre journalistes –Augustin Scalbert et Pierre Haski pour Rue 89; Karine Azzopardi et Joseph Tual pour France 3– le 1er avril 2009 par la police judiciaire. Du soutien confraternel, une vidéo qui se dégonfle et l'affaire semblait réglée. Mais la justice suit son cours à la demande du parquet. Et de l'Elysée?

Aïe, le secret

Donc Augustin Scalbert se rendra de son plein gré au palais de justice de Paris ce 11 juin. Que cette convocation relance le visionnage du «Sarko off» est probable, mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel repose sur une accusation de «recel» qui pourrait bien compromettre le principe fondamental –et déjà malmené ces derniers temps– de toute une profession. Secret des sources? Aïe, le secret. Suspect que tout cela! La presse souvent pointée pour ses carences déontologiques ose se draper derrière un «secret» ou une «protection» qu'elle semble si peu respecter chez les autres. Ce raisonnement, plus politique que judiciaire, tend à s'imposer en cette époque sarkozyenne où la transparence se mesure notamment à un autre type de vidéo, et où la France détient désormais le record européen d'interventions policières et judiciaires liées au secret des sources.

Poussons le raisonnement à sa limite ultime et concluons: TOUT est «recel» sur la base de ce secret professionnel, sans lequel le journaliste est condamné à la répétition ou à la propagande. «Recel», que de recevoir des confidences sur le financement d'un parti politique. «Recel», que de recueillir les témoignages d'un policier ou d'un militaire tenus au devoir de réserve. «Recel», que de prendre connaissance d'éléments d'une instruction judiciaire. Et «recel», que de se faire l'écho d'une vidéo illustrant, à sa manière, les relations si ambivalentes du président de la République avec l'univers des médias. Car dans chacun de ces cas de figure, le silence attendu sur la provenance des informations vaut «recel». Augustin Scalbert aurait donc «recelé» en protégeant l'identité d'une source et en respectant celle de son métier. Bien loin du «receleur» de notre imaginaire, un Ali Baba qui collectionne les Braque et les Picasso, le journaliste est-il voué à payer ce qu'il a gardé simplement par devers lui? Vraie question soulevée dans l'affaire présente. Mais Augustin Scalbert peut se rassurer. La juge qui le convoque a signé un appel de magistrats contre le recours abusif au mandat d'amener. Ce geste pétitionnaire aurait été inspiré à Anne-Julie Paschal par le cas Vittorio de Filippis, ancien directeur de la rédaction de Libération, embarqué sans ménagement en novembre 2008 par les forces de l'ordre devant ses enfants et à son domicile pour... «diffamation». Selon toute vraisemblance, Augustin Scalbert sera ressorti libre de son rendez-vous judiciaire comme en avril 2009 du commissariat. Libre oui, mais de aussi protéger ses sources?

Benoît Hervieu et la rédaction de Reporters sans frontières

Photo: REUTERS/Regis Duvignau

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