Égalités / Société

Comment rendre la fête plus safe?

Temps de lecture : 4 min

Près de 6 femmes sur 10 ne se sentent pas en sécurité seules dans les lieux festifs et l'expliquent à cause des violences sexuelles. Alors, des initiatives commencent à fleurir pour que la fête soit safe et plus belle.

Ce que le phénomène des piqûres nous dit, c'est qu'il y a avant tout de la peur. Car la fête n'est pas toujours joyeuse et enjouée, amoureuse et enveloppante. | ActionVance via Unsplash
Ce que le phénomène des piqûres nous dit, c'est qu'il y a avant tout de la peur. Car la fête n'est pas toujours joyeuse et enjouée, amoureuse et enveloppante. | ActionVance via Unsplash

«Tu ne te sens pas en sécurité? Tu es témoin ou victime d'un comportement anormal et tu veux agir discrètement? Commande un jus de mangue au bar et le protocole d'aide et de prise en charge se mettra en place.» Ce type de messages de prévention pullulaient dans les toilettes, sur les murs et près des bars du Printemps de Bourges en avril dernier. Pour la première fois, le festival a même testé un nouveau dispositif: Safer, une application pour se signaler si l'on est victime de violences sexuelles ou de gros lourdeaux, ou si l'on est témoin d'agressions.

Encore en phase de développement, elle a malgré tout permis à plusieurs personnes d'éviter le pire lors d'un test au festival Marsatac, nous raconte Marc Brielles, l'un des fondateurs de l'application: «Deux filles étaient sur un festival, dans l'espace fumeur. Elles avaient téléchargé notre application la veille. Un homme visiblement ivre s'est approché d'elles, a commencé à les aborder. Elles ne savaient pas comment faire pour qu'il les laisse tranquille. C'est difficile d'aller voir la sécurité pour “ça”, alors elles ont déclenché l'alerte Safer.»

Grâce à la géolocalisation, deux bénévoles ont retrouvé les festivalières et isolé leur potentiel agresseur. Outre l'application, Safer propose aussi un stand dédié à la prévention et un lieu d'accueil pour les personnes qui souhaiteraient venir parler d'un événement qui se serait passé sur le festival, ou précédemment. Car il est certain qu'aller en soirée n'est –malheureusement– pas encore synonyme de sûreté.

Laure (le prénom a été modifié), 30 ans, en a fait les frais il y a quelques semaines. Au Coca toute la soirée, venue profiter d'un concert, elle a soudainement commencé à ressentir plusieurs symptômes: fourmis dans tout le corps, frissons, vomissements… Ramenée saine et sauve en taxi, elle découvre une piqûre suspecte sur sa hanche le lendemain. Trop tard pour aller à l'hôpital. Laure se décide cependant à porter plainte «pour rentrer dans les statistiques», raconte-t-elle à Slate.

Car les piqûres, c'est le nouveau fléau en soirée: début mai, pas moins de 130 enquêtes pour des faits similaires avaient été ouvertes par la police, relate France Info. Ce sont principalement des femmes qui sont concernées (80% des victimes). Au Printemps de Bourges aussi, certains festivaliers n'ont pas été épargnés. Quatre d'entre eux ont porté plainte après avoir ressenti des piqûres lors de la 46e édition. Résultat, Safer a renforcé ses maraudes. L'application, elle, a été téléchargée 150 fois lors du festival.

Le problème, ce n'est pas la drogue

Les piqûres, c'est le nouvel angle d'attaque de Consentis, une association née en 2018, qui vise à rendre la vie nocturne plus safe et inclusive. Ses membres forment et conseillent des acteurs et actrices de la nuit et des établissements nocturnes pour que les chiffres des violences sexistes et sexuelles baissent drastiquement dans ce secteur. Aujourd'hui, selon l'association, 78% des fêtards interrogés connaissent au moins une personne de leur entourage ayant été victime de violences sexuelles dans des lieux festifs.

Selon Consentis, ce que ce phénomène des piqûres nous dit, c'est qu'il y a avant tout de la peur. Et «cette peur est là dans les structures festives depuis toujours», nous décrit Safiatou Mendy, coordinatrice de Consentis. Car la fête n'est pas toujours joyeuse et enjouée, amoureuse et enveloppante. Pourtant, «ce sont des lieux où l'on vient décompresser, rappelle Safiatou Mendy, des espaces nécessaires au vivre ensemble. On a besoin de se retrouver dans des lieux particuliers, surtout depuis les confinements En substance: on a le droit d'y venir en sécurité.

Alors, à travers ses formations, l'association espère bien changer les mentalités, notamment autour des produits qui peuvent entourer la fête: «Le problème, ce n'est pas la drogue ou l'alcool. Ce n'est pas le fait de venir habillé de telle ou telle façon, de draguer ou non, nous dit Safiatou Mendy. Le problème, c'est l'imaginaire qui entoure les personnes qui consomment des produits psycho-actifs. Comme si leurs agressions n'étaient pas légitimes.»

Formations et remise en question

C'est ce que confirme, dans Libération, Marion Delpech, dont l'association Act Right milite pour une fête plus responsable. Pour elle, «une stratégie globale de prévention et de formation avec le gouvernement» est nécessaire, mais doit «plus cibler les comportements et moins les substances potentiellement utilisées». À Slate, Safiatou Mendy ajoute qu'il «faut travailler sur le fond et pas uniquement interdire tel ou tel produit». Consentis est par ailleurs en train de monter un projet avec la mairie de Paris autour du dispositif «Fêtons libre». Objectif: référencer les structures safes de la capitale.

Pour y apparaître, il faudra avoir suivi des formations pour connaître, notamment, le déroulé à suivre en cas d'agressions ou de violences sexuelles dans son établissement. La salle de concert et club Le Badaboum, situé dans le XIe arrondissement de la capitale, a suivi cette formation. Une journée complète pour évoquer «la culture du consentement, ce qu'est être un témoin actif, gérer une crise, recueillir la parole des victimes», nous précise Bertrand Lachambre, directeur de la communication de la salle, qui n'a pas hésité à mettre la main au portefeuille pour ça.

«C'était une vraie demande des équipes de sécurité, des manageurs et des manageuses du Badaboum. Surtout, pendant la pandémie, on a eu le temps de se remettre en question», souligne-t-il. En s'en posant une: «Comment remettre certaines valeurs au centre de la fête?» Aujourd'hui, les équipes se sentent plus armées pour affronter le fléau des piqûres, celui des agressions sexuelles ou des empoisonnements au GHB. Ce qui donne, aussi, une image plus sûre du club pour les fêtards qui souhaiteraient s'y rendre.

La fête n'est toujours pas safe, c'est une certitude, mais le gouvernement semble –lui aussi– l'avoir compris: fin février, Marlène Schiappa, alors ministre de la Citoyenneté, a dévoilé un plan national de lutte contre le GHB. Trente-deux policiers et trente-trois gendarmes spécialement formés ont aussi rejoint la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr, mise en place en 2019.

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