Culture

«Obi-Wan Kenobi», le pari risqué de Disney pour faire plaisir aux fans de «Star Wars»

Temps de lecture : 6 min

Depuis son rachat par la firme il y a une décennie, la saga de George Lucas se démultiplie sur petit et grand écran. Au risque de lasser une partie de la communauté.

La série Obi-Wan Kenobi était très attendue par les fans de Star Wars, puisqu'elle s'attaque à un monument de la saga. | Capture d'écran Disney Plus FR via YouTube
La série Obi-Wan Kenobi était très attendue par les fans de Star Wars, puisqu'elle s'attaque à un monument de la saga. | Capture d'écran Disney Plus FR via YouTube

«Il est maintenant temps pour moi de passer Star Wars à une nouvelle génération de réalisateurs. J'ai toujours cru que la saga me survivrait, et je pense qu'il était important de mettre la transition en place de mon vivant.» George Lucas semble avoir peu d'amertume en 2012 quand il annonce la vente de l'œuvre de sa vie à Disney. Des années et des déclarations plus tard, le réalisateur a laissé entrevoir quelques regrets dans la gestion de sa saga par la plus grande entreprise de divertissement du monde. «George Lucas a voulu prendre du recul et passer à autre chose, résume Sébastien Galana, rédacteur en chef de Planète Star Wars, site d'actualités dédié à cet univers. Quand on a appris ce rachat, je dirais que les deux tiers de la communauté Star Wars était contente et un tiers se méfiait en disant: “C'est sûr, ça va être édulcoré.” Comme si Disney se résumait à des films de princesses!»

Thibaut Claudel, auteur du livre Le Mythe Star Wars. Épisodes VII, VIII & IX – Disney et l'héritage de George Lucas, assure lui aussi qu'une partie des fans s'est toujours montrée méfiante face au rachat par Disney… mais pas seulement. «Rappelons qu'avant ça, elle pouvait aussi être très hostile envers George Lucas. Je pense que le problème concerne moins Disney que les fans de Star Wars eux-mêmes. Il n'y en a pas deux identiques et on ne cherche pas tous la même chose dans cette saga.»

Disney, qui a investi 4 milliards de dollars (3,7 milliards d'euros) dans l'affaire, a vu les choses en grand. Si de 1977 à 2005 George Lucas a travaillé sur six films Star Wars, de 2015 à 2019, le géant cinématographique en a sorti cinq dans les salles obscures. Avec le lancement de Disney+, la firme aux grandes oreilles ne s'arrête pas là et abreuve sa plateforme de deux séries en prises de vues réelles. «Quand on lance une plateforme vidéo, il faut créer du contenu régulièrement, explique Sébastien Galana. Du coup, de très nombreux projets ont été annoncés. Je pense qu'une grande partie de la communauté est d'accord pour dire qu'il va y en avoir trop, et surtout, que leur réussite dépendra de la personne à qui ils seront confiés.»

Une troisième série en prises de vues réelles était très attendue par les fans, puisqu'elle s'attaque à un monument: Obi-Wan Kenobi. Créée par Hossein Amini et Joby Harold, avec Ewan McGregor dans le rôle du jedi, la série est disponible depuis vendredi 27 mai sur Disney+. «C'est l'un des personnages les plus populaires, restitue Sébastien Galano. Ils ont tous les ingrédients pour que le projet marche bien… en théorie.» En effet, depuis le rachat de Star Wars, Disney a de l'or entre les doigts. Mais encore faut-il savoir le travailler correctement.

Une nouvelle trilogie qui laisse perplexe

En relançant une nouvelle trilogie d'une saga qui en comptait déjà deux, Disney a tenté de remettre une pièce dans la machine. Mais pour une partie de la communauté de fans, la machine s'est grippée. «Le fait d'avoir plus de contenus autour de Star Wars, que ce soit des BD, des séries ou des films, en tant que fan, je suis content», s'enthousiasme Sylvain Morgant, animateur du podcast Star Wars en direct. Avant de nuancer: «Mais faut voir à quoi ressemble le produit fini.»

Et justement, le résultat est loin de plaire à tous les fans. «Je trouve cette nouvelle trilogie en deçà de ce que George Lucas et ses équipes ont pu faire, reconnaît Thibaut Claudel. Ces épisodes n'ont ni la spontanéité des originaux, ni la créativité de leurs prequels. Ils ont certes des qualités, comme leurs personnages et leur réalisation plus audacieuse, mais il leur manque une forme de liant.»

Sylvain Morgant garde lui aussi un souvenir mitigé de cette première trilogie de l'ère Disney, bien qu'elle ne l'ait pas autant déçu que la suivante, Le Livre de Boba Fett. Sortie l'année dernière, celle-ci était consacrée au mythique chasseur de primes. Cependant, rien ne semble avoir plus clivé les fans que le film Star Wars, épisode IX: l'ascension de Skywalker. «Les fans se sont divisés en deux camps irréconciliables», résume Sébastien Galano.

Un manque de continuité

Une grande partie de la communauté s'accorde à dire que le contenu inégal et le scénario parfois brouillon des épisodes VII, VIII et IX vient de l'alternance entre les réalisateurs. J.J. Abrams, chargé du septième et du neuvième opus, et Rian Johnson, qui s'est incrusté entre les deux.

«Les changements des réalisateurs n'ont rien arrangé, reconnaît Sylvain Morgant. Quand on voit les adaptations de J.J. Abrams et de Rian Johnson, je trouve qu'ils font comprendre qu'ils n'apprécient pas vraiment ce que l'autre a fait. Or, les fans ont tous leur avis sur la question.» Et d'ajouter: «Si tu veux t'amuser en soirée, tu prends des bières et tu lances le débat: lequel vous préférez entre les deux? La communauté se déchire à leur sujet. Comme je suis un troll, j'adore le moment où Luke jette son sabre dans le huitième opus réalisé par Rian Johnson. Pour moi, J.J. Abrams est trop dans le fan service

«En matière de gestion, c'est un foutoir. Il suffit que les fans aiment un personnage pour qu'ils en fassent une série.»
Sylvain Morgant, animateur du podcast Star Wars en direct

Les couacs de la saga Star Wars version Disney souffrent aussi de la comparaison avec les productions Marvel, racheté par la firme en 2009. Les films de super-héros s'enchaînent et, quoi que les spectateurs pensent du contenu, il faut reconnaître que la machine est rudement bien huilée. Les films sont annoncés en avance, se répondent les uns aux autres et servent un arc narratif qui les dépasse. Tout l'inverse de la reprise en main de l'univers Star Wars.

«En matière de gestion, c'est un foutoir, se désespère Sylvain Morgant. Il suffit que les fans aiment un personnage pour qu'ils en fassent une série.» Il cite l'exemple de Rangers of the New Republic qui devait voir le jour, avant d'être définitivement abandonné en 2021. «Le projet devait se concentrer sur un personnage de la série The Mandalorian que les fans avaient particulièrement apprécié, mais l'actrice a tenu des propos déplacés. Ils l'ont virée et la série a été abandonnée», explique-t-il. Au-delà de ce soubresaut, une quatrième trilogie avait été annoncée avec, à la barre, les réalisateurs de Game of Thrones. Un projet lui aussi tombé en désuétude.

Le retour d'Obi-Wan Kenobi

Après la déception, les fans se sont mis à chercher un coupable. Et c'est une coupable qu'ils ont trouvée. «Beaucoup reprochent à Kathleen Kennedy, présidente de LucasFilm, de ne pas savoir gérer la franchise», explique Sylvain Morgant. Cette femme a en effet été longtemps le bras droit de George Lucas et également la productrice de Steven Spielberg. Au moment du rachat de LucasFilm, la société de production fondée par George Lucas, les clefs du croiseur interstellaire lui ont été confiées.

Pour Sylvain Morgant, ces critiques envers Kathleen Kennedy sont injustifiées, même s'il aimerait qu'une trajectoire plus claire soit impulsée. Ces éternels débats lassent aussi Thibaut Claudel, tout comme l'abondance de contenus: «J'aspire encore à revoir Star Wars sous un œil plus candide pour sortir de cette forme d'hostilité que je ressens et qui éteint petit à petit ma passion. Mais à l'heure du streaming, du besoin pour les grosses franchises d'occuper sans cesse l'espace médiatique –à commencer par les réseaux sociaux et leurs communautés très engagées– revenir à une relation plus simple me paraît difficile, voire impossible. D'où ma frustration.»

Sylvain Morgant relativise la responsabilité de Disney dans l'extension à l'infini de l'univers Star Wars. «Je lis beaucoup de BD et de romans associés à la saga. Ça a toujours existé. Des histoires à rallonge qui ne veulent rien dire, il y en a des tas! Disney ne fait que prolonger des pratiques qui existent chez d'autres éditeurs, comme Marvel Une abondance de contenus, quoi de mieux pour ravir des fans? «Pour une partie de ce que j'ai lu, il faut reconnaître que je suis vite passé à autre chose», coupe l'animateur de podcast. S'il n'a pas apprécié le personnage du docteur Aphra, apparu en 2015, ce dernier a pourtant été bien accueilli par une partie de la communauté. L'avantage, c'est que chacun peut y trouver son compte.

Disney a beau avoir les reins solides, l'entreprise a mis un pied sur le frein après les critiques faiblardes de la dernière trilogie et le moindre succès commercial de Solo: A Star Wars Story. Difficile de savoir quand sortira sur grand écran le prochain opus de la saga. Tout repose sur l'accueil réservé à la série Obi-Wan Kenobi. «Ils sont attendus au tournant, met en garde Sébastien Galano. Comme c'est l'un des personnages les plus populaires de la série, si la qualité n'est pas au rendez-vous, l'avenir de Star Wars avec Disney va être compliqué.»

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