Culture

«Godland», le film qui aurait dû avoir la Palme d'Or

Temps de lecture : 6 min

Sélectionné dans la section Un Certain Regard, ce film islandais s'est démarqué comme l'œuvre majeure du Festival de Cannes 2022.

Godland de Hlynur Pálmason, présenté dans la section Un Certain Regard à Cannes, raconte l'histoire d'un jeune prêtre danois envoyé en Islande pour participer à la construction d'une église et photographier la population locale. | Capture d'écran New Europe Film Sales via YouTube
Godland de Hlynur Pálmason, présenté dans la section Un Certain Regard à Cannes, raconte l'histoire d'un jeune prêtre danois envoyé en Islande pour participer à la construction d'une église et photographier la population locale. | Capture d'écran New Europe Film Sales via YouTube

Il y a toujours deux Festivals de Cannes: celui des stars et de la compétition pour la Palme d'Or… et celui des autres sections, où l'on croise souvent des réalisateurs plus jeunes, ou moins connus du grand public. C'est aussi là que l'on trouve, bien souvent, des pépites cinématographiques portées par des regards uniques.

Cette année, l'un des plus beaux films de Cannes est dano-islandais et peu bavard. Il se déroule dans l'Islande du XIXe siècle, dure deux heures et vingt-trois minutes et s'appelle Godland. Dit comme ça, l'expérience peut paraître aride, mais cette épopée captivante, qui se situe entre le film de survie et le drame historique, est tout sauf ennuyeuse. Sélectionné dans la section Un Certain Regard, il ne pouvait pas concourir à la Palme. C'est pourtant une œuvre majeure, dont la beauté terrassante lui aurait sans doute valu une récompense en compétition officielle.

À la fin du XIXe siècle, un jeune prêtre danois nommé Lucas (Elliott Crossett Hove) est envoyé en Islande, encore sous domination danoise, pour participer à la construction d'une église et photographier la population locale. Mais avant d'en arriver là, il va devoir braver une mer agitée, puis traverser le pays à dos de cheval, entouré d'hommes qui ne parlent pas sa langue et semblent avoir peu de considération pour lui. Un périple éprouvant qui va tester sa foi et sa moralité.

Inspiré par des photographies du XIXe siècle retrouvées en parfait état, le réalisateur Hlynur Pálmason a tenté d'imaginer dans quel contexte elles avaient été prises. L'histoire qu'il a forgée est celle d'une lente désintégration morale, d'un homme de foi qui, poussé dans ses retranchements, s'avère incapable d'être à la hauteur de ses idéaux. «La moralité n'a jamais été un mot auquel j'avais pensé», observe le réalisateur, rencontré à Cannes. «Je ne voulais même pas l'inclure dans le synopsis, car ce n'est pas un mot auquel je suis habitué. Mais je voulais montrer quelqu'un qui avait des idéaux, et qui est progressivement anéanti et se retrouve mis à nu.»

Survival dans un contexte colonial

Ce qui frappe en premier dans Godland, c'est sa sublime photographie et sa mise en scène aussi épurée qu'implacable. Filmé dans un format carré évoquant les photographies de l'époque, le film regorge de paysages islandais majestueux, capturés dans toute leur splendeur menaçante par la directrice de la photographie Maria von Hausswolff. Le climat y est parfois impitoyable et les personnages progressent dans le froid, la boue, le vent ou la pluie... même si, comme le précise le cinéaste, «ce n'est pas un hiver brutal». Dans les moments d'accalmie, une lumière magique vient transformer les paysages, «mais au cœur de la nature sauvage, cela devient épuisant et laisse des séquelles», explique Hlynur Pálmason.

La première partie du long-métrage, presque silencieuse, s'apparente ainsi à un film de survie en terrain hostile, une quête à la fois physique et spirituelle du même calibre que The Lost City of Z, Wild, ou encore The Terror. «Nous avons fait un pacte avec le diable, ou avec le dieu de la météo», raconte le réalisateur. «Nous avons eu de la chance, car nous avons eu une pluie extrême au début du tournage, les rivières débordaient. C'était super et ça a installé l'atmosphère du film.»

Chargé de documenter son voyage avec un lourd et encombrant appareil photographique, successeur du daguerréotype, Lucas nourrit une animosité de plus en plus grande face à cette nature indomptable, faite de glaciers, de plaines rocheuses et de volcans en éruption. Mais aussi face aux autres hommes de l'expédition, bien plus sereins que lui dans ce contexte primitif.

Un «There Will Be Blood» islandais

Il n'y a pas que les éléments qui sont inhospitaliers dans Godland. Les compagnons de voyage du prêtre, eux aussi, semblent accorder peu de sympathie à notre protagoniste (qui, il faut l'avouer, n'est pas très sociable). Son seul allié est son traducteur –car Lucas ne parle que danois et peine à communiquer avec les hommes qui l'accompagnent. Le plus impénétrable d'entre eux, c'est Ragnar, un Islandais rustre et pragmatique qui se moque de lui lors de leur première rencontre.

Au début du voyage, Ragnar suggère ainsi de scier en deux l'énorme croix en bois que le prêtre avait amenée avec lui, afin de soulager les chevaux. Ce point de départ houleux formera un des conflits centraux du film, qui rappelle en bien des points la relation conflictuelle entre Daniel Plainview et le prêtre Eli dans There Will Be Blood (un titre qui aurait aussi très bien fonctionné pour Godland). Interrogé sur cette parenté, le réalisateur se dit flatté: «Je ne cache pas le fait que [Paul Thomas Anderson] est un des cinéastes que j'admire le plus. [...] Si mon travail a été influencé par le sien, c'est sans doute inconscient, mais c'est un immense compliment.»

Ce qui semble nourrir la rancœur du prêtre, c'est qu'aussi bourrin soit-il, Ragnar ne manque pas de spiritualité. Il entretient un rapport étroit avec la nature et, tous les matins, il se recueille pieds nus sur l'herbe, pour pratiquer des exercices de Jørgen Peter Müller, un professeur de gymnastique danois. «C'est un sport très ancien, qui était beaucoup pratiqué en Islande», explique Hlynur Pálmason. «Je me souviens que mon grand-père en faisait dans la piscine, devant tout le monde, et je trouvais ça vraiment étrange.»

Lucas, déstabilisé dans ces plaines islandaises peu accueillantes, observe Ragnar avec rancœur, lui qui semble si à l'aise dans son environnement. «Au lieu de se montrer vulnérable ou d'accepter qu'il a besoin de l'aide de Ragnar et lui être reconnaissant, il se raccroche encore au fait qu'il est aux commandes et qu'il sait mieux que tout le monde», analyse l'acteur principal Elliott Crossett Hove, pour qui le cinéaste a écrit le film. «Au début, il tente par tous les moyens de cacher son humanité. Il se planque derrière le fait qu'il est très éduqué. Il vient avec la voix de Dieu qui symbolise la vérité. Il pense donc avoir forcément raison, mais on lui arrache progressivement ça.» Au cours du film, Ragnar l'Islandais barbu deviendra son principal antagoniste –à moins que Lucas lui-même ne soit, lui aussi, un antagoniste.

Un héros imparfait

Au tout début du film, Lucas, alors qu'il tente d'apprendre quelques mots d'islandais, dit à son traducteur: «Je suis un homme et un prêtre.» On le voit peu être prêtre au cours du film, mais son humanité, dans tout ce qu'elle a de plus faible et faillible, est bel et bien exposée. Plus le film progresse, plus l'imperfection du héros se révèle. Il est de constitution fragile, tolère mal le voyage en bateau et se laisse tomber à genoux d'épuisement quelques instants seulement après être arrivé en Islande.

Débarqué avec un sentiment de supériorité, Lucas réalise peu à peu qu'il est en fait entouré d'hommes meilleurs que lui. «J'ai énormément de sympathie pour lui», affirme Elliott Crossett Hove. «Je l'adore, parce qu'il est tellement humain, tellement imparfait, mais il essaie de le cacher. [...] Quand il finit par craquer, on peut enfin le connaître un peu mieux, voir de quoi il est vraiment fait.»

Le film joue constamment sur les oppositions, entre le Danemark moderne et l'Islande ancestrale, le raffinement de Lucas et la rugosité de Ragnar. Il illustre aussi parfaitement les nombreuses voies qui peuvent mener à la spiritualité en dehors de la religion: de la nature aux chants traditionnels, en passant par le rapport intime aux animaux, qui jouent un rôle aussi important que les humains dans le film. Le réalisateur explique qu'il connaissait toutes les bêtes croisées dans Godland: «Je voulais dépeindre les animaux tels que je les vois autour de moi. J'ai tourné là où je vis, donc j'avais une forte connexion avec eux. Le chien du film est celui de la tante de ma femme. [...] Je sais de quoi ils sont capables, alors j'écris des rôles pour eux. [...] Le cheval était très important à l'époque, c'était un ami, un allié. Aujourd'hui, on est probablement un peu moins proches des animaux, moins proches de la mort aussi.»

Ce rapport direct à la mort, qui va faire vaciller les certitudes du prêtre, est omniprésent dans Godland. Dans une des séquences les plus visuellement terrassantes, on regarde un des chevaux du film se décomposer au fil des saisons, dans une plaine déserte. «Le cheval qui pourrit est le cheval de mon père, et je l'ai filmé pendant deux ans en train de pourrir», raconte Hlynur Pálmason. «Je le filme encore, d'ailleurs, mais il s'est aujourd'hui transformé en fleurs et en herbe.» Transformer la mort en fleurs et la brutalité en poésie, c'est précisément ce que fait Godland, qui restera sans doute l'un des plus beaux films de l'année et auquel on souhaite beaucoup de succès.

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