Monde

Le problème avec Israël

Etienne Augé, mis à jour le 11.06.2010 à 4 h 23

Trop de communication et de passions, pas assez de raison et de dialogue.

Si des vies humaines n'étaient pas en jeu, on croirait assister à un affrontement sanglant entre clubs de supporters. Avant même que l'événement de la flottille de Gaza n'ait pu être analysé et que l'on comprenne ce qui s'est passé, l'indignation partout jaillissait à gros bouillon. Comme si finalement chacun s'attendait à un incident, un de plus entre deux «camps» dont on ne sait même pas finalement le nom.

Choisir son camp comme au foot

Les composantes de chaque club sont tellement nébuleuses qu'on peine à percevoir la finalité de chacun. Doit-on parler des antisionistes contre les prosionistes? Ce serait réducteur.  Des pro-arabes contre les anti-Palestiniens? Ce serait encore pire. Alors, du RC Palestine contre l'Inter d'Israël? Les enjeux de la région sont clairs, mais les forces en présence peinent à proposer des solutions réalistes pour que le Moyen-Orient soit apaisé. Le conflit israélo-arabe datant d'au moins 1948 force l'opinion publique mondiale à se diviser, empêchant toute réflexion de fond, et ne permettant que des explosions de haine et de douleur prenant le monde à témoin.

On a pu entendre après l'attaque en haute mer de la flottille pour Gaza que la machine pro-sioniste de propagande marchait à fond pour soutenir Israël. Fruit d'un fantasme soigneusement entretenu par quelques ténors dont le fonds de commerce est la théorie de la conspiration, l'existence d'une machine de propagande au niveau mondial contrôlé par Israël discréditerait automatiquement quiconque refuserait de condamner l'Etat hébreu.

De l'autre côté, les adeptes mal inspirés de la Hasbara ont crié à la conspiration avant même d'avoir entendu le discours de l'autre camp. Israël serait isolé, non seulement au Moyen-Orient, mais également dans le monde et ne pourrait compter que sur ses seules ressources pour défendre le peuple juif. Justification malsaine de la force à tout prix, cet argument aurait servi quel que soit le nombre de morts dans la tragédie de la flottille pour Gaza. De la même façon, chaque mot de cet article sera soupesé pour en conclure que l'auteur appartient à l'une ou l'autre des deux boîtes.

Certains antisionistes n'ont d'ailleurs rien de pro-Palestiniens. Ce n'est pas tant la souffrance des Palestiniens qui les émeut que la haine profonde d'un Etat dont ils refusent autant l'existence que l'idéologie qui les meut. Et évidemment, de l'autre côté, le discours radical posant qu'il est impossible de parler avec des Arabes qui ne comprennent que la force entretient cette idée de «Ein Brera», qui force à penser qu'on n'a pas de choix autre que de donner la mort pour l'éviter soi-même. On peut entendre des discours nauséabonds partout, des légendes atroces sur les mœurs des uns et des autres, des preuves accablantes qu'on n'a pas affaire à un être humain. Le spectateur du conflit se donne une bonne conscience à bas prix en décidant de rejoindre le camp qu'il estime le plus faible.

Autrefois, l'ordalie décidait du chevalier qui avait raison après une bataille à mort contre son rival. Dieu favorisait le juste en lui laissant la vie. La croyance persiste: le camp restant sera celui qui avait raison, mais avant cela, il faut soutenir le protagoniste que l'on estime être le plus souffrant, non le plus juste. Le conflit du Moyen-Orient est un combat en apparence binaire et surmédiatisé, ce qui permet de choisir l'un ou l'autre alors que d'autres conflits paraissent plus compliqués - comme le Soudan - et ne permettent pas cette même catharsis de haine.

La guerre des mots et des images

La communication a remplacé la réflexion depuis longtemps au Moyen-Orient. La guerre de propagande fait rage entre deux ennemis animés presque uniquement par des motifs de haine envers l'autre. Il s'agit, comme toujours en communication de masse, non de convertir l'adversaire, mais de renforcer les convictions de son propre camp, et surtout de convaincre le plus d'indécis dans le monde. Tout est bon pour provoquer l'indignation: les photos de petits Palestiniens tués de sang froid par l'armée israélienne s'opposent aux enfants israéliens assassinés par un attentat suicide du Hamas. Les cris des mères qui perdent leur enfant retentissent dans toutes les télévisions. Les visages des familles blessées sont exhibés comme autant de preuves de la barbarie de l'autre.

La douleur et la souffrance sont censés convaincre le spectateur des quatre coins du monde qu'il lui faut prendre parti, et vite, sous peine d'être un monstre. C'est le principe de la «Mind bomb», dont l'effet doit marquer les esprits en les culpabilisant. Il s'agit hélas d'une stratégie de communication à court terme.

Le massacre des militants de la flottille de Gaza souligne la tragédie que connaît cette région du monde qui semble tant intéresser l'opinion publique mondiale. Il montre également l'habilité des deux camps à utiliser les médias, en particulier les images. Car au final, quel autre dénouement pouvait-on espérer pour la flottille de la paix? Qu'Israël comprenne l'inutilité du blocus et laisse entrer des militants qui lui sont hostiles?

La confrontation violente était inévitable, le sang devait jaillir. On pourra arguer avec bon sens que les forces israéliennes auraient pu épargner des civils et agir avec plus de professionnalisme. Devant les prouesses dont sont capables les commandos de l'armée d'Israël, on comprend vite que la violence dont ils ont fait preuve a été volontaire, et qu'il s'agissait autant d'intercepter la flottille que de lancer un message clair à ceux qui pourraient tenter de forcer à leur tour le blocus. Le message sera-t-il reçu?

Du côté des soutiens de la flottille de la paix, on montre sur tous les supports médiatiques ces images frappantes de militants faiblement armés et tremblant de peur, ne pouvant à l'évidence pas faire face à des unités militaires aguerries. L'Etat israélien a fait passer son message: nous répondrons par la force la plus brutale à toute tentative de nous défier. La Turquie a fait passer son message: nous reprenons le leadership au Moyen-Orient.

On attend notamment qu'Obama reçoive les messages et qu'il agisse en conséquence car son silence devient assourdissant.

Tout le monde est pour la paix au Moyen-Orient, reste à la définir. Le risque majeur pour trouver une solution réside dans la capacité des spectateurs à recevoir l'émotion. Les journaux télévisés, même en cas de catastrophe majeure, ne peuvent «ouvrir» sur le même sujet plus d'une dizaine de jours. Le Moyen-Orient retournera donc dans l'oubli, sauf si une nouvelle tragédie survient.

Ce qui ne manquera pas d'arriver, pour prendre de nouveau le monde à témoin, et l'engluer dans un sentiment de voyeurisme et d'indignation qui ne se concrétise ni en action, ni en réflexion, mais dans la pire forme de réaction possible: l'indignation silencieuse. Assez de communication de part et d'autre, place au dialogue entre ceux que cela concerne.

Etienne Augé

Photo: Un jeune Israélien ajoute un drapeau national durant un rally sur la ville côtière d'Ashkelon pour montrer sa solidarité avec les forces armées le 6 juin 2010. REUTERS/Amir Cohen

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