France

Monsieur K

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux, mis à jour le 10.06.2010 à 18 h 26

Au fil des audiences, se dessine un Jérôme Kerviel arrogant et désinvolte.

Jeudi 10 juin, troisième jour du procès Kerviel. «Super Kerviel» apparaît. L'ancien trader arrive vêtu de noir des pieds à la tête, chaussures et chemise comprises. Entrant d'un pas décidé dans la salle des criées du tribunal, on s'attend presque à voir flotter à ses trousses une belle cape de la même couleur.

Depuis le début de son procès ultra-médiatique devant la 11e chambre correctionnelle, l'ancien opérateur de la Société Générale porte haut. Tendu certes, le visage nerveux et de plus en plus gris malgré un bronzage printanier, il n'en reste pas moins décidé à être maître de son destin. Au risque souvent de frôler l'arrogance.

Désinvolte avec le président

Point de profil bas pour le paria de la finance mondiale, accusé par son ancien employeur d'une perte colossale de près de 5 milliards d'euros en janvier 2008 –un record. Au contraire, le trentenaire arbore au fil d'audiences qui s'enlisent souvent dans un sabir financier des plus techniques le sourire las de celui qui sait face à la plèbe judiciaire et journalistique qui navigue à vue. «Mettez-vous dans le crâne que l'évidence n'a pas lieu d'être dans cette enceinte. Vous avez l'air d'être au fait, pas le tribunal!», le prévient d'ailleurs le président Dominique Pauthe (lire son portrait ici), visiblement excédé par ses manières.

Désinvolte, Jérôme Kerviel assiste aux débats, assis au premier rang, le dos collé à la table de ses avocats, Mes Olivier Metzner (lire son portrait ici) et Nicolas Huc-Morel. Régulièrement, il prend des notes sur un petit carnet dont il détache les pages pour les passer à ses défenseurs. Idées de questions, contradictions d'un témoin, réfutation d'une thèse, son carnet se réduit comme peau de chagrin.

Etrangement ironique avec ces ex-collègues

S'il a l'intention d'apparaître comme un trader «ordinaire», au niveau intellectuel «plutôt dans la moyenne basse d'une salle des marchés», il ne peut s'empêcher de donner l'impression d'être au-dessus des usages. Au président qui lui pose une question, il s'autorise à répondre par un insolent «Pourquoi?». Premier recadrage de Dominique Pauthe. Plus tard, il écoute le même magistrat qui l'interroge, sa bouteille d'eau à la bouche, s'envoyant des lampées à intervalles réguliers. «Quand je m'adresse à vous, évitez de boire, je vous prie!», le remet en place le président. Second recadrage.

Pugnace face à la partie civile, Jérôme Kerviel va même jusqu'à reprocher à Me Jean Veil, l'avocat de la Société Générale (lire le portrait de Christian Schricke ici et celui de Claire Dumas là), ses méthodes «ignobles» ou «odieuses», alors que celui-ci le cherche sur le deuil de son père ou les déboires judiciaires de son frère aîné impliqué dans une affaire de détournement de fonds. Face à Jean-Pierre Mustier, son «n+7» du temps de la Générale qui le traite de «menteur», de «criminel» et d'homme sans «honneur», il répond par un sourire attristé. Le même sourire qu'il réserve à Salim Nemouchi, trader dans les tours de La Défense et ancien confrère, qui se dit «révolté» par ses prises de position cachées «stratosphériques» au risque de «mettre en danger la banque». «En tant que collègue et ami, je suis un peu déçu», lâche, gêné, ce dernier à la barre. Sourire appuyé de Jérôme Kerviel.

LES AUTRES ACTEURS DU PROCÈS

Un président magistral

Le Président Dominique Pauthe se découvre peut-être une vocation de trader sur le tard. Inévitablement, les audiences semblent devoir commencer par un retour sur le vocabulaire financier et les subtilités du métier. Jeudi matin, le cours portait sur les logiciels de contrôle de la Société Générale. L'un d'entre eux s'appelait Bacardi. On craint d'en écorcher l'orthographe, mais la tentation est trop grande de lui donner un nom d'alcool fort. Son intérêt pour les arcanes du trading est-il tactique? En tout cas, le magistrat devrait obtenir une bonne note à l'examen. Ça n'est pas le cas de tout le monde. [Retour au portrait de Kerviel]

Les yeux et les oreilles de la Société Générale

Personne ne le remarque, mais Christian Schricke n'est pas là pour être remarqué. Assis au fond de la salle, du côté du public, il cultive la discrétion qui convient à sa fonction. Conseiller du Président de la Société Générale, secrétaire du conseil d'administration, il veille et fait passer au besoin des notes aux avocats de la banque assis deux rangs devant, vient s'entretenir avec eux aux suspensions d'audience et passe quelques coup de fil dans des sphères que l'on imagine élevées du côté des tours jumelles de La Défense. [Retour au portrait de Kerviel]

Me Metzner, toujours d'accord

Olivier Metzner, l'avocat de Jérôme Kerviel, lui se montre. Il sort comme un lutin de sa boîte. Trop parfois, au goût du president Pauthe qui le rappelle à l'ordre. Sans micro, sa voix porte suffisamment pour qu'il laisse cet artifice aux autres. Il prend un plaisir visible à questionner les témoins avec comme but ultime de sceller l'échange d'un «nous sommes d'accord...». Le témoin est-il d'accord? Il ne le sait pas. Me Metzner a regagné sa place, satisfait. [Retour au portrait de Kerviel]

La Dame Blanche

Nous l'avons appelé la «Dame Blanche». Claire Dumas, 41 ans, mère de famille. Adjointe au directeur des risques opérationnels, elle représente la partie civile, c'est-à-dire la Société Générale. Apportant sa connaissance millimétrique du dossier, elle donne une chair inattendue à la banque forcément coupable aux yeux de l'opinion. Mais le millimétrique peut avoir des inconvénients. A force de détailler les procédures d'alerte, les logiciels de contrôle, les feux rouges et orange des écrans, ou les avertissements sonores stoppant les actions des traders, on se dit: «Et tout ça, finalement, ça a servi à quoi?» [Retour au portrait de Kerviel]

Bastien Bonnefous et Philippe Douroux

Photo: Jérôme Kerviel le 8 juin 2010. REUTERS/Jacky Naegelen

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