Santé

Variole du singe: devons-nous craindre une nouvelle pandémie?

Temps de lecture : 9 min

Différents scénarios sont envisageables, qu'il importe de tous prendre en compte dès maintenant.

Les pouvoirs publics doivent traquer toutes les chaînes de contamination tant que c'est encore possible pour. | Anastasia Nelen via Unsplash
Les pouvoirs publics doivent traquer toutes les chaînes de contamination tant que c'est encore possible pour. | Anastasia Nelen via Unsplash

Le 7 mai dernier, l'agence de santé publique britannique a alerté le monde d'un cas d'infection à la variole du singe («monkeypox») détecté au Nigeria. Au 24 mai, 260 cas dont 177 confirmés avaient été rapportés de dix-huit pays où le virus n'était pas endémique jusqu'à présent: Royaume-Uni, Espagne, Portugal, Canada, États-Unis, Allemagne, Belgique, Italie, France (quatre cas dont trois confirmés). La Suisse a aussi récemment rapporté son premier cas. Une croissance apparemment exponentielle, avec un doublement des cas rapportés tous les trois ou quatre jours.

Évidemment, au vu des deux dernières années, il semble assez légitime de redouter le pire, à savoir une nouvelle pandémie. Devons-nous craindre ce scénario catastrophe? Nous allons peut-être vous décevoir, mais certainement pas vous surprendre parce que, comme pour la pandémie de Covid-19, ou davantage encore, nous ne nous permettrons aucune prévision en la matière. Nous voulons juste faire le point sur les différents scénarios possibles et sur ce que nous pensons que les pouvoirs publics devraient faire rapidement et de manière coordonnée à l'échelle internationale.

Que sait-on aujourd'hui de ce monkeypox? Parlons d'abord du nom parce que de singe, il n'est pas vraiment question dans l'affaire. S'il s'agit bien d'une zoonose [maladie pouvant être transmise de l'animal à l'être humain et inversement, ndlr], elle se transmet aux humains par de petits rongeurs. Des transmissions ont été décrites en milieu rural en Afrique équatoriale, via des écureuils sauvages des palmeraies, à des enfants qui ont été en contact avec eux ou avec leurs déjections.

À l'instar de la variole (qui, rappelons-le, a été éradiquée en 1980), il s'agit d'un orthopoxvirus. Mais cela ne nous renseigne pas beaucoup sur sa dangerosité, car ce genre de virus inclut tout aussi bien le virus de la vaccine, que l'on nous injectait d'ailleurs vivant jusqu'en 1970 pour nous immuniser contre la variole qui, elle, était une maladie dramatique. Ce sont des virus à double brin d'ADN, lourds de 200.000 bases (à titre de comparaison, le SARS-CoV-2, qui est un virus à ARN, en a 30.000): c'est donc un virus doté d'un gros équipement qui le rend assez plastique et stable.

On ne connaît à ce jour que deux variants du monkeypox: la souche appelée centre-africaine, isolée initialement en République démocratique du Congo, et la souche ouest-africaine, isolée au Nigeria. C'est d'ailleurs cette dernière que l'on retrouve dans l'épisode actuel.

Où sont les singes?

Les taxonomistes ne sont décidément pas très doués pour nommer les virus. Pas plus que la varicelle (en anglais «chickenpox») n'est une variole du poulet, le monkeypox n'est une variole du singe! Il a été dénommé ainsi parce qu'il avait été identifié la première fois sur des primates d'une animalerie de Copenhague. Après avoir connu la grippe espagnole en 1918, laquelle n'avait rien d'espagnol, on a échappé de peu à la dénomination de «variole danoise», mais pas à celle improprement nommée «du singe».

Même le terme de variole semble tout aussi maladroit, car le monkeypox n'a jamais été aussi dangereux que la variole, l'une des plus grandes faucheuses de l'humanité, qui a tué plus de 300 millions de personnes durant le seul XXe siècle, soit davantage que toutes les guerres et les famines réunies de cette triste époque… La mortalité rapportée par la variole du singe varie de 10% pour la souche centre-africaine à 1% pour la souche ouest-africaine.

Il est possible d'envisager la transmission du virus lors de contacts corps à corps, de peau malade à peau saine.

À ce jour, aucun décès lié à l'émergence du monkeypox hors d'Afrique n'a été rapporté, et c'est déjà une très bonne nouvelle pour ceux qui repensent au démarrage de la pandémie de Covid-19 en entendant les actualités. Rappelons-nous que le SARS-CoV-2 a été initialement identifié, que ce soit à Wuhan, en Italie ou en France, lors d'hospitalisations en soins intensifs et donc pour des cas très sévères –sinon létaux.

C'est plus tard, lorsque l'on a testé les passagers à leur descente d'avion et enfin lorsque les tests sont devenus plus accessibles, que l'on a découvert les formes frustes, paucisymptomatiques [avec très peu de symptômes, ndlr] voire asymptomatiques de l'infection. Or, les premiers cas de monkeypox rapportés aujourd'hui semblent beaucoup plus proches de la varicelle que de la variole.

Corps à corps

Reste qu'il y a sur la variole du singe quelque chose qui pourrait être qualifié d'illusion de savoir. Il s'agit d'un virus certes connu depuis longtemps (1959) mais, comme toutes les maladies tropicales négligées, il a fait l'objet de peu de recherches. Demeurent de nombreuses zones de flou, tant sur sa connaissance clinique que sur ses traitements, son évolution et ses caractéristiques épidémiologiques. Ainsi manque-t-on de précision quant à ses modes de transmission, sa contagiosité ou sa symptomatologie.

Que sait-on de ce virus? Globalement, on pense que le monkeypox se transmet assez mal entre humains et nécessiterait donc des contacts directs et étroits. Si des foyers ont été détectés au sein de la communauté gay, une hypothèse serait que le patient zéro, peut-être à la suite d'un voyage au Nigeria, ferait partie de cette communauté. Cela ne signifie pas une transmission par voie sexuelle. En tout cas, cette dernière n'a jamais été rapportée jusqu'à présent.

Il est possible d'envisager la transmission du virus lors de contacts corps à corps, de peau malade à peau saine: les vésicules fourmillent en effet de virus. Selon cette hypothèse, la transmission communautaire devrait rester ponctuelle et, si le virus se répand, il devrait alors tout aussi bien se répandre au sein de toute la population, qu'importent le genre, l'orientation sexuelle et l'âge. On le saura rapidement.

Alors, d'une part, comme l'a opportunément rappelé Onusida, il faut vraiment être vigilant face à toute stigmatisation qui n'a pas lieu d'être, et à toute tentative de faire du monkeypox une maladie d'hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. D'autre part, si l'on veut donner un premier conseil, ce n'est pas tant le safe sex qui doit être recommandé ici, mais plutôt le fait de ne pas avoir de contacts corps à corps si l'on présente des vésicules inhabituelles sur le corps.

Les représentations que l'on a vues ces derniers jours dans les médias ont souvent été très exagérées au vu des cas européens réellement décrits.

C'est sans doute le message le plus important, notamment pour les adeptes des rencontres d'un soir et les travailleurs et travailleuses du sexe qui –on sait les contraintes notamment financières qui pèsent sur leur métier– ont tout intérêt à refuser leur client. On pensera également à toutes les professions qui supposent de toucher le corps de l'autre: kinésithérapeute, ostéopathe, masseur… Le soin devra être évité si la personne présente des boutons anormaux.

Une contamination par les surfaces et par les postillons est aussi évoquée. Certains spécialistes de la variole encore en vie se souviennent que le virus pouvait causer des vésicules dans la bouche et alors générer une contamination par aérosols. On peut aussi penser que la manipulation du linge ou des draps d'une personne contaminée peut soulever des aérosols, mais ce ne sont pas aujourd'hui les modes de transmission privilégiés. Encore une fois, on ne sera pas péremptoire sur ces questions qui peuvent évoluer rapidement.

Proche de la varicelle

Alors, quid des symptômes? Il y a d'abord une phase d'incubation assez longue puisqu'elle varie entre cinq et vingt-et-un jours. Puis apparaît un syndrome grippal avec fièvre, fatigue, sensation de malaise... Viennent ensuite les vésicules qui ressemblent assez à des boutons de varicelle –les représentations que l'on a vues ces derniers jours dans les médias ont souvent été très exagérées au vu des cas européens réellement décrits, dont certains présentaient d'ailleurs très peu de lésions, parfois même près des seules parties génitales.

Les États concernés par les premiers foyers sont en train de constituer des stocks de vaccins ou de passer commande.

Comme pour la varicelle, ces vésicules grattent, mais contrairement à la varicelle, les éruptions peuvent se produire sur les paumes des mains et les plantes des pieds. Ensuite, l'évolution rapportée à ce jour est favorable spontanément, même si la récence des cas invite à la prudence concernant les suites et les séquelles. La maladie risque d'être plus grave chez les personnes immunodéprimées, comme c'est le cas de la varicelle.

À ce jour, le traitement est avant tout symptomatique. Mais dans les cas les plus graves, une thérapie antivirale au tecovirimat ou encore au cidofovir pourrait sans doute être administrée à la suite d'un conseil spécialisé. Reste qu'il n'y a pas encore de recommandation ni d'autorisation de mise sur le marché (AMM) en ce sens.

Apparemment, le vaccin contre la variole (dont on rappelle qu'il est constitué d'un autre orthopoxvirus vivant, celui de la vaccine), dont les plus de 40 ans ont pu profiter, semble protecteur. Les États concernés par les premiers foyers sont d'ailleurs en train de constituer des stocks ou de passer commande.

Il y a trois générations de vaccins. La première génération de vaccins contre la variole était associée à des effets indésirables graves une fois sur 10.000 injections, et d'évolution mortelle chez une à deux personnes par million d'injections. Une fois la variole (dont on rappelle qu'elle était mortelle dans 30% des cas) éradiquée de la planète, on a décidé l'arrêt des campagnes de vaccination.

Il faudra que des expertises collectives indépendantes d'agences de sécurité sanitaire se penchent sur le rapport entre bénéfices et risques des vaccins de troisième génération, qui semblent mieux tolérés que les premiers, car ils devront montrer une très grande innocuité pour lutter contre le monkeypox s'il est confirmé qu'il s'agit d'une maladie aussi peu sévère –en comparaison avec la variole.

Une hypothèse quant à l'apparition de ces foyers est une baisse de l'immunité globale face aux virus «pox».

La somme de toutes les peurs

Alors, devons-nous redouter une pandémie? Le taux de reproduction de base du virus est un peu l'échelle de Richter des épidémiologistes. On en a beaucoup parlé avec le Covid-19. On se souvient qu'au-dessous de la valeur 1, on peut dormir sur ses deux oreilles: pas de risque pandémique. Pour l'estimer, on se sert du temps de doublement des cas. Au début d'une épidémie, la pente est exponentielle et le nombre de cas grimpe rapidement (2, puis 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256...).

C'est là que nous en sommes à l'heure où nous écrivons ces lignes, ce qui est un peu inquiétant, puisqu'on semble assister à un doublement des cas tous les trois ou quatre jours. Certains feront cependant remarquer qu'il faut distinguer doublement des contaminations et doublement des notifications.

En effet, avec la couverture médiatique –à laquelle nous contribuons avec cet article– les personnes auraient davantage tendance à consulter et à se faire diagnostiquer par leur médecin, qui n'aurait d'ailleurs pas pensé un instant au virus de la variole du singe il y a seulement quinze jours. Par conséquent, le doublement de cas sur trois jours que l'on observe aujourd'hui est-il le fait d'un rattrapage de veille sanitaire ou d'une réelle transmission accrue? Voire un peu des deux? Cela aussi, on le saura rapidement…

Les pouvoirs publics n'ont pas à être rassuristes. On attend d'eux qu'ils fassent rapidement tout pour nous épargner une nouvelle pandémie.

Face à cette incertitude, nous pouvons nous rassurer sur de nombreux points: ce n'est pas la variole, mais peut-être une grosse varicelle, plutôt moins transmissible. D'accord, c'est valable pour vous et nous. Mais pour les pouvoirs publics, quelle attitude doit-on attendre d'eux?

Eux n'ont absolument pas intérêt à tergiverser. Ils n'ont aucun intérêt à parier sur l'hypothèse d'un rattrapage de la veille sanitaire –que nous souhaitons de tous nos vœux. Ils ne doivent pas parier sur un taux de reproduction inférieur à 1.

Au contraire, ils doivent réaliser que l'on est peut-être à nouveau à l'aube d'une pandémie, avec cette maladie négligée depuis soixante ans qui pourrait nous apporter son lot de surprises, un virus qui a une incubation assez longue et peut-être une distribution du taux de reproduction surdispersée (c'est un peu technique, mais cela signifie qu'il y aurait des superpropagateurs chez les personnes contaminées).

Tout cela doit les inviter à une seule chose: traquer toutes les chaînes de contamination, sans exception, tant que c'est encore possible. Tester tous les cas suspects. Isoler à l'hôpital pendant vingt-et-un jours tous les malades identifiés porteurs du virus. Retrouver les contacts. Démanteler ainsi les chaînes de contaminations. Avec trois cas sur le territoire national, ce n'est pas difficile et reste peu impactant. Avec trois cas par région, cela sera peut-être encore réalisable.

Ensuite, si cela doit aller à la vitesse d'un incendie de forêt en Provence un jour de mistral, ils n'y arriveront plus. Les pouvoirs publics n'ont pas à être rassuristes. On attend d'eux qu'ils fassent rapidement tout pour nous épargner une nouvelle pandémie. Si cela peut parfois valoir le coup d'écouter les catastrophistes, il peut être bon de le faire durant cette période très précoce, très initiale, d'un possible phénomène qui émerge sous nos yeux.

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