Culture

«Downton Abbey»: vous reprendrez bien un peu de bonheur sentimentalo-aristocratique?

Temps de lecture : 5 min

Attention, ça va spoiler sévère.

Downton Abbey II: une nouvelle ère est sorti le 27 avril dans les salles françaises. | Capture d'écran WelcomeScreenUK via YouTube
Downton Abbey II: une nouvelle ère est sorti le 27 avril dans les salles françaises. | Capture d'écran WelcomeScreenUK via YouTube

Vous que la vue d'un plumeau essuyant négligemment les breloques d'un lustre laisse froid, qui n'avez pas le réflexe de vous lever dès qu'une dame entre dans une pièce, qui frémissez de dégoût à l'idée de manger des sandwiches pain de mie-concombre et ignorez l'existence d'un débat sur la façon de servir son thé (d'abord le lait ou d'abord le thé?), vous à qui la seule évocation de Lady Violet ne fait pas redresser le menton, rentrer le ventre et serrer les fesses, vous ne faites pas partie de la communauté des fans de Downton Abbey.

Pas d'inquiétude: il vous suffira de regarder les cinquante-deux épisodes des six saisons de la série, puis les deux films sortis en salle pour toucher vous aussi du doigt (ganté, de préférence) le bonheur ô combien sentimentalo-aristocratique que suscite chaque plongée dans cet univers aussi suranné qu'irréaliste. Et so British.

Le 27 avril dernier, le film Downton Abbey II: une nouvelle ère est sorti dans les salles françaises. Il s'agit du deuxième long-métrage dérivé de la série, et l'honnêteté me pousse à admettre que le premier n'était vraiment pas terrible. Mais quand on aime vraiment ça, un Downton Abbey c'est comme une partie de jambes en l'air: même quand ce n'est pas franchement une réussite, on passe quand même un bon moment.

Un coup dans l'eau

Pourquoi une telle tiédeur? Sans doute parce que ce premier essai sur grand écran misait sur toute une série de déjà-vu et tirait des ficelles qui n'étaient déjà plus très loin de se rompre. Le public voulait de l'aristocratique, mais voilà qu'on lui collait un roi d'Angleterre et tout le tralala qui allait autour, de l'excitation des préparatifs aux révérences obligées et autres obséquieuses manifestations de respect.

«Downton Abbey», c'est un conte de fées qui incorpore suffisamment d'éléments historiques pour qu'on puisse faire semblant d'y croire.

Les personnages, déjà caricaturaux (mais dans le bon sens du terme, c'est-à-dire qu'ils correspondent aux clichés tendrement racistes que l'on entretient à l'endroit des Anglais) y tombaient dans le grotesque grâce à des situations qui ne l'étaient pas moins (mon Dieu, le roi d'Angleterre dîne à Downton, et évidemment le pauvre Molesley va se rendre ridicule, Carson va froncer les sourcils au point de ressembler à un shar-pei et madame Patmore va parler très haut et très vite en menaçant de s'asseoir, ce qu'elle ne fera évidemment à aucun moment, et puis Branson va tomber amoureux d'une fille de son milieu, what else, et Thomas va rouler une pelle à un garçon). Les serviteurs du roi sont tous très méchants, les gentils domestiques de Downton Abbey leur joueront une bonne niche finalement inoffensive, et ce sera une fin digne du Club des Cinq et la visite royale.

Mais dans ce deuxième volet cinématographique, les personnages ont retrouvé une épaisseur presque réaliste. Presque, puisqu'on aborde les années 1930 et qu'ils continuent à vivre comme en 1912, au début de la série, à quelques détails techniques près et en ayant changé de look (ces dames uniquement –robes et cheveux raccourcis, corsets jetés aux orties).

Mais peu importe, si on regarde Downton Abbey, ce n'est pas pour être les témoins d'une vie qui pourrait ressembler à la nôtre. Downton Abbey, c'est un conte de fées qui incorpore suffisamment d'éléments historiques pour qu'on puisse faire semblant d'y croire, et dont les personnages et les intrigues sont assez inoffensifs pour qu'on s'y sente en sécurité. À deux exceptions près dans la série: le viol d'Anna, dont l'évocation est d'une telle violence qu'on a l'impression que Le vieux fusil s'est perdu chez les Bisounours, et la mort épouvantable de Sybil sous les yeux de toute sa famille, qui donne envie d'intimer l'ordre à toutes les jeunes femmes de notre connaissance d'aller se faire stériliser sur l'heure.

Réjouissances

Cette fois, l'intrigue est un (tout petit) peu plus élaborée que dans le premier film: Lady Violet (l'inénarrable et imperturbable Maggie Smith) a hérité d'une villa dans le sud de la France. De toute évidence, il y a anguille sous roche –et la roche est glissante. A-t-elle fauté? Tout l'héritage de la lignée sera-t-il remis en question pour une partie de jambes en l'air victorienne? Ce ne serait pas la première fois: comme on le sait, la comtesse douairière a eu un faible pour un Russe blanc dans sa jeunesse et son honneur a eu chaud au corset.

En outre, la santé de Lady Grantham nous donne d'immenses inquiétudes, et comme les réalisateurs de la série ont quand même la fâcheuse habitude de trucider les personnages auxquels on s'attache le plus, on n'en mène pas large dans nos fauteuils (Lord Grantham non plus, et sachez qu'un homme, même anglais, même né au XIXe siècle, ça pleure).

Le film réussit le tour de force de nous donner ce qu'on attend de lui: du flegme britannique, des robes magnifiques, des décors de rêve.

Autre bonheur qu'il convient de goûter à sa juste valeur: on a beau être totalement fan de la série, il faut admettre qu'il est reposant, pour une fois, que Mister Bates ne soit pas de nouveau accusé d'un épouvantable crime qu'il n'a pas commis, et qu'Anna ne soit pas encore une fois obligée de jouer les mères courage.

Cerise sur le gâteau: grâce à l'intrigue secondaire, dans laquelle la demeure familiale est transformée en décor de cinéma (et un clin d'œil au passage à l'histoire de Chantons sous la pluie et à l'épreuve que fut, pour les acteurs du muet, de devoir se mettre à parler) et à une grève inopinée des figurants (qui veulent être payés, et puis quoi encore?), tout le personnel de Downton Abbey va avoir l'occasion de revêtir des atours aristocratiques et de s'attabler, symboliquement bien sûr, à la place des maîtres.

L'ironie de la situation est joliment mise en valeur, puisqu'ici ce sont les inférieurs qui, gratuitement, prendront la place de travailleurs évincés, pour le plaisir de faire semblant d'être des gens qu'ils seront, toute leur vie, condamnés à servir. Mais là aussi peu importe, car le spectateur se réjouit avec eux du pur bonheur de les voir, pour une fois, porter les jolies robes et les costumes élégants des maîtres.

Habile et flegmatique

Ainsi le film réussit le tour de force de nous donner ce qu'on attend de lui: du flegme britannique, des robes magnifiques, des décors de rêve, du luxe gentillet et des personnages sans trop de nuances, s'inscrivant dans la droite ligne de la série dont le grand mérite est de nous faire rêver et de nous extraire du présent, tout en distillant une bruine d'autodérision.

On ne peut s'empêcher d'y voir l'annonce de la mort de la matriarche absolue de l'Angleterre.

Si chaque personnage est à sa place, les aristos en haut et les domestiques en bas sans que cela ne pose de réels problèmes de classe (et dans le cas contraire, sortir de sa condition n'est pas si compliqué, il suffit de se marier avec les bonnes personnes), au bout du compte, les scénaristes se moquent de leur propre caricature d'autosatisfaction sociale en montrant que les domestiques n'ont pas le moindre état d'âme quand il s'agit de jouer les jaunes et de piquer le travail de figurants en grève. Jouissif.

Mais toute l'habileté du film tient aussi, et pour les véritables anglophiles, surtout, dans l'agonie et la mort à la fois déchirante et hilarante de la comtesse douairière, Old Lady Grantham, qui terminera sa vie en intimant l'ordre à chacun de la fermer pour mieux s'entendre mourir.

On ne peut s'empêcher d'y voir l'annonce du trépas de la matriarche absolue de l'Angleterre, celle qui nous semble à tous immortelle et qui tient la monarchie debout, à la seule force de son charisme: Elizabeth II qui, un jour, douairière rigide, intouchable et adorée, abandonnera son sceptre parce qu'il le faudra bien. Elle mettra ainsi un terme à une saga royale, surréaliste et parfois féérique dont on sait, à l'instar de la famille Grantham à l'orée des années 1930, qu'elle cédera la place à une histoire qui n'aura rien d'un conte de fées.

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