Culture

«Les Crimes du futur» de Cronenberg n'est pas le choc annoncé

Temps de lecture : 4 min

Loin des rumeurs de film scandaleux, le nouveau film de David Cronenberg est une œuvre de science-fiction plutôt méditative… et incomplète.

Les Crimes du futur de David Cronenberg, avec Viggo Mortensen dans le rôle de Saul Tenser. | Capture d'écran Metropolitan Films via YouTube
Les Crimes du futur de David Cronenberg, avec Viggo Mortensen dans le rôle de Saul Tenser. | Capture d'écran Metropolitan Films via YouTube

Nous avions été prévenus: Les Crimes du futur, dernier film de David Cronenberg en compétition pour la Palme d'or à Cannes, allait choquer. C'est en tout cas le bruit qui courait, déjà plusieurs semaines avant sa projection officielle, colporté par les critiques et insiders assez chanceux pour l'avoir vu avant tout le monde.

Début mai, le cinéaste canadien lui-même l'avait annoncé dans une interview au magazine Deadline: «Je suis sûr que des gens quitteront la salle dans les cinq premières minutes du film. J'en suis sûr. Certains ont vu le film et pensent que les vingt dernières minutes seront très dures, et que des gens partiront. Un mec a dit qu'il avait presque fait une crise de panique.»

Légende du cinéma transgressif et du body horror, David Cronenberg a pour habitude de choquer avec des concepts forts qui mêlent l'organique et le technologique, le beau et l'abject, le stupre et la violence.

Dans La Mouche, on assiste à la lente transformation d'un homme en créature répugnante, couverte de poils et générant des sécrétions peu ragoûtantes. Dans Crash, les personnages du film sont sexuellement excités par les accidents de voiture et les cicatrices. Dans Videodrome, un homme fusionne sensuellement avec un poste de télévision. Dans Rage, une femme est affublée d'une plaie à l'aisselle qui tue des gens. Bref, l'idée d'un retour de Cronenberg à l'horreur corporelle crado et dérangeante, après un détour par des drames et des thrillers plus froids (Cosmopolis, Maps to the stars) avait tout pour plaire.

Rumeurs cannoises, flop cinématographique

Tous les ans ou presque, un film sélectionné au Festival de Cannes suscite les mêmes clameurs: en 2018, une rumeur racontait que des ambulances se tenaient prêtes aux abords du Palais pour évacuer des spectateurs trop sensibles lors de la projection de The House That Jack Built de Lars von Trier. En 2021, on nous racontait que les sapeurs pompiers avaient dû prendre en charge des malaises lors de la projection de Titane.

Gaspar Noé, Lars von Trier et autres Nicolas Winding Refn font partie des cinéastes qui arrivent toujours à Cannes avec une aura de scandale, quel que soit leur projet. La projection de Crash en 1996 étant restée dans la mémoire collective comme l'une des plus controversées de l'histoire du festival, les attentes autour de ce nouveau Cronenberg étaient naturellement démesurées.

Or le film canadien a finalement été reçu avec mollesse, et l'on n'a dénoté de notre côté ni huées, ni malaises, ni vomissements dans les rangées.

Les Crimes du futur se déroule dans un univers futuriste sombre, où la population développe d'inexplicables tumeurs, et exhibe un fétichisme curieux pour la douleur et la chirurgie. Saul Tenser (Viggo Mortensen) et Caprice (Léa Seydoux) forment un couple d'artistes performeurs qui s'adonnent à des opérations chirurgicales publiques, transgressives et sensuelles, lors desquelles la femme excise des tumeurs tatouées du corps de son partenaire. Lui, atteint d'un syndrome de mutation génétique, ne cesse de produire de nouvelles excroissances organiques, ce qui le rend de moins en moins humain.

La thèse du film est énoncée par le personnage de Kristen Stewart, dont la présence sera malheureusement trop rare: «La chirurgie est le nouveau sexe.» Les Crimes du futur promet ainsi une réflexion aussi riche que provocatrice sur la place de la douleur et de l'horreur dans notre société.

Mais si le film lance beaucoup d'idées théoriques, il semble assez peu intéressé par son intrigue, qui pourrait tenir sur un ticket de carte bleue et laisse un profond sentiment d'inachèvement. Quant aux éléments horrifiques, ils sont étonnamment sages pour ce cinéaste habitué à briser tous les tabous. Sa scène la plus perturbante reste sans doute celle qui ouvre le film et implique une poubelle en plastique (mais l'on n'en dira pas plus ici).

Tout n'est pas à jeter pour autant dans ce retour à l'horreur conceptuelle. Une scène précoce du film nous emmène dans un bâtiment souterrain, où un homme affublé de dizaines d'oreilles sur tout le corps se fait coudre la bouche et les yeux pour se consacrer tout entier à son ouïe. «Il est temps d'écouter», annonce une voix lors de cette performance artistique. L'homme-oreilles se met alors à danser, livrant une des scènes les plus vivantes et énergiques du film. L'excellente musique du compositeur Howard Shore, ainsi que le rythme radicalement langoureux, contribuent également à créer un univers sensoriel enveloppant et singulier.

Mise en abyme sans profondeur

Même si l'on regrette qu'ils n'aient pas été creusés davantage, les concepts posés par Les Crimes du futur sont très intéressants. Comme le dit l'un des personnages au début du film, la douleur a une fonction précise, elle agit comme un compas pour les êtres humains, et sa disparition de notre société serait en fait un drame. Les films de Cronenberg, qui créent un plaisir cathartique et interrogent la nature humaine en nous confrontant aux pires horreurs, ont eux aussi une importance culturelle.

Le cinéaste, qui fait de cette histoire de chirurgie du futur un récit presque autobiographique, développe en filigrane une réflexion méta sur son propre rôle d'artiste, ainsi que l'attente placée, à tort ou à raison, sur ses expérimentations. «Tu travailles sur un nouveau projet», observe Caprice en faisant référence à une tumeur en train de pousser dans le corps de son partenaire, alors qu'il grimace de douleur. «Il faudra que nous soyons scandaleux pour que ça vaille le détour», affirme ce dernier lorsqu'ils envisagent d'aller plus loin dans leur spectacle.

Quant au policier de l'Unité des Vices, il explique ainsi le nom très sulfureux de son département: «C'est plus sexy. Et quand c'est plus sexy, on obtient des financements plus facilement.» Malgré la promesse très sexy de ces Crimes du futur, peut-être que le cœur n'y était pas.

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