France

La CFDT ne veut plus signer

Gilles Bridier, mis à jour le 11.06.2010 à 9 h 06

Pour la réforme des retraites, le gouvernement devra passer en force. Sans le soutien de la CFDT qui, en 2003, avait signé la réforme Fillon.

Lorsque le 15 juin, en pleine Coupe du monde de football, le ministre du Travail Eric Woerth va présenter le projet de réforme des retraites, il aura cette fois François Chérèque contre lui... et personne pour le remplacer. Certes, il pourra s'appuyer sur l'UMP. Mais même les électeurs de la majorité ne seront pas tous derrière lui: alors que globalement près de deux Français sur trois (63%, précisément) sont contre le projet de report de l'âge légal de départ à la retraite, ils seraient 42% à droite, indique un sondage Viavoice de début juin. Le gouvernement de François Fillon, celui-là même qui, alors ministre du Travail et des Affaires sociales dans le gouvernement Raffarin, avait pris le plus grand soin à négocier un accord avec un syndicat, va se lancer dans la réforme sans autre partenaire de la négociation sociale que le Medef. Un grand saut dans l'inconnu, toutefois totalement prévisible et assumé.

Les dividendes de la rancune

En congrès à Tours [regardez la vidéo du discours en bas de l'article], François Chérèque a fermé la porte à tout accord qui reviendrait sur l'âge légal de départ à 60 ans.  Aucune surprise: invité de l'émission «A vous de juger» sur France 2 le 31 mai dernier et face au patron de l'UMP Xavier Bertrand, le leader syndical l'avait martelé. Dans ses propos perçait beaucoup de rancœur face à un cadre de la majorité tendu qui n'ignorait rien du contentieux. Les accords de 2003 se dessinaient entre les deux hommes. François Chérèque s'était alors engagé en faveur d'une réforme qui prévoyait l'allongement de la durée de cotisation plutôt qu'un report de l'âge légal. Et il avait obtenu la prise en compte de la pénibilité au travail. A l'époque, Xavier Bertrand était d'ailleurs le rapporteur de l'amendement sur la pénibilité.

Depuis, la durée de cotisation a été - un peu - allongée. Mais devenu plus tard ministre du Travail, Xavier Bertrand annonça un durcissement du dispositif dit de «carrières longues», revendication de la CFDT pour lutter contre les inégalités en prenant en compte la situation spécifique des salariés ayant commencé à travailler jeunes.  Une claque! A Tours, la CFDT s'en est souvenue.

Le pragmatisme et ses limites

Déjà, la signature de François Chérèque au côté de celle de François Fillon en mai 2003 avait déclenché un tsunami parmi les syndicalistes cédétistes. Ses plus farouches détracteurs l'accusaient de «collaboration». Avec Nicole Notat qui l'avait précédé à la tête de l'organisation, la CFDT avait entamé sa mue: de contestataire, le syndicat était devenu réformiste, privilégiant la négociation sur la rupture. Au nom du réalisme économique, François Chérèque avait gardé la même ligne. Mais jusqu'où le pragmatisme et le compromis justifieraient-ils l'abandon des engagements originels?

La crise fut profonde. Dans le livre La CFDT ou la volonté de signer, sorti en 2006, Aurore Gorius et Michaël Moreau estiment que 30.000 adhérents quittèrent la CFDT pour aller grossir les rangs de Sud, de l'Unsa et de la CGT. Aussi, lorsque les dispositions en faveur des carrières longues furent unilatéralement révisées, François Chérèque le ressentit comme un affront personnel. On ne le ramènerait pas de sitôt dans une démarche concertée.

La fin des chèques en blanc

D'autant que l'affront ne s'est pas limité à ce durcissement. La pénibilité devait être prise en compte. Le Conseil d'orientation des retraites (COR) lui-même justifiait que des dispositions fussent prises. Il soulignait que, pour des hommes actifs parvenus à l'âge de 35 ans, l'espérance de vie chez les cadres et professions libérales était de 6,5 années plus longue que chez les ouvriers. Une «bonification pénibilité» était jugée légitime. Mais les discussions avec le Medef qui durèrent plusieurs années s'embourbèrent, et aucune disposition ne vit le jour. Rien de ce qui fondait le caractère «acceptable» du compromis tel que l'avait qualifié François Chérèque, n'avait abouti.

Pas question, sept ans plus tard, de prendre le risque d'un nouveau désaveu de ses troupes et d'un nouveau pied-de-nez du gouvernement en se contentant de simples promesses. Et pas question non plus de lier des aménagements de fin de carrière à une visite médicale, comme le propose le Medef: la pénibilité ne serait de fait reconnue que pour les personnes dont la santé serait déjà atteinte. Dans ces conditions, Xavier Bertrand a eu beau assurer, à la récente Convention du Mouvement populaire, que des dispositions seront prises lorsque «nous aurons été plus loin sur l'âge de la retraite», François Chérèque ne relâche pas la garde: «Nous ne céderons pas sur les 60 ans.» Mais personne au gouvernement, compte tenu du contentieux, n'attendait autre chose.

Plaidoyer pour une autre réforme

Le leader syndical enfonce le clou: repousser l'âge légal de la retraite reviendrait à changer de logique par rapport à 2003, où la durée de cotisation (passant progressivement de 40 à 41 ans) avait prévalu. Or, ce choix ratifié par la CFDT engageait aussi le gouvernement. Et voilà qu'il faudrait changer de logique alors que, pendant la campagne présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy s'était engagé à ne pas toucher à l'âge de la retraite. Mais la crise est passée par là, et le candidat devenu président a opéré une volte-face. Une contorsion impossible pour Chérèque.

Une issue aurait été possible, car personne ne nie qu'une réforme des retraites soit nécessaire. Pour une plus grande prise en compte des parcours professionnels de plus en plus diversifiés, et qui compte parfois des interruptions, François Chérèque aurait été prêt à étudier des systèmes plus individualisés, comme un dispositif de retraite par points (qui existe déjà pour les retraites complémentaires Agirc et Arcco). Ainsi, on respectait le choix exprimé en 2003 en faveur de la durée de cotisation, et on évacuait le problème lié à la fixation d'un âge couperet.  L'ouverture intéresse Xavier Bertrand comme Eric Woerth... mais on en restera à la remise en cause des 60 ans.

Le passage en force, de Villepin à Sarkozy

Pourtant, Nicolas Sarkozy n'ignore pas que les risques d'un passage en force. En 2006, il était le premier à critiquer la méthode Villepin pour imposer à la hussarde le Contrat première embauche (CPE). Il s'en était ouvert au président de l'époque, Jacques Chirac, lui-même réticent à soutenir son Premier ministre. Plus tard, Dominique de Villepin avait reconnu que «les conditions nécessaires de confiance et de sérénité n'étaient pas réunies». Une victoire pour Nicolas Sarkozy déjà en opposition ouverte avec l'ex-Premier ministre. Quant à Jacques Chirac, après l'échec du CPE, il devait convenir qu'on ne réforme pas la France par la force.

Manifestement, son successeur à l'Elysée, qui semblait à l'époque partager ce constat, a beaucoup évolué: en réduisant le débat sur la nécessaire réforme des retraites à un report de l'âge légal, Nicolas Sarkozy se coupe d'une partie de ses électeurs, divise la France en deux et lance son gouvernement dans une entreprise difficile sans autre soutien que le patronat parmi les partenaires sociaux.  Le gouvernement explique, mais pédagogie n'est pas négociation, surtout lorsqu'il s'agit de la remise en question de droits acquis. Reste le passage en force, clivage à l'appui. Avec, par rapport à 2003, une CFDT qui aura changé de camp.

Gilles Bridier

Photo: En juillet 2009. REUTERS/Philippe Wojazer

La vidéo du discours de François Chérèque à Tours:

Gilles Bridier
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