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«La fin du soviétisme, le début des problèmes»: en Moldavie, les Roms sont pro-Poutine

Temps de lecture : 6 min

La population rom est victime de la guerre en Ukraine comme aucune autre. Pour elle, l'ennemi est partout et le refuge nulle part.

Une famille de Roms, le 16 mai 2022 à Soroca. | Pierre Polard
Une famille de Roms, le 16 mai 2022 à Soroca. | Pierre Polard

À Soroca et Chișinău (Moldavie).

Le baron des Roms de Moldavie regarde son royaume perdu. Moins d'un kilomètre au loin, de l'autre côté du Dniestr, l'Ukraine fait face. «Mon père en a été roi. Et de la Russie aussi. Mon père a été roi de tous les Roms de l'URSS. Soroca était notre capitale. Mais l'URSS a fini par mourir et moi, Arturo Cerari, je suis aujourd'hui baron de Moldavie.»

Arturo s'exprime calmement, sans amertume. Il parle six langues et passe de l'une à l'autre, sans s'en soucier: les frontières linguistiques sont moins rigides que celles des États. Le temps a épargné son visage. Seule une longue barbe blanche rappelle son âge. Si le baron a vu bien des choses, il s'est préservé. Son regard est intense, absorbant, mais ce qu'il perce à jour, il le laisse en l'état.

Bon noble qu'il est, Arturo se raconte par l'histoire des siens: «Mon peuple était riche avant... Puis en 1991, la fin du soviétisme, le début des problèmes. Et voilà maintenant venue la guerre. Toujours le pire pour nous.» Autour de lui, sur la colline de Soroca, la splendeur décatie des habitations marque le déclassement des Roms moldaves.

Toits dorés ou argentés, colonnades massives et statues: des habitations toujours plus grandioses et grandiloquentes. Mais rien n'est achevé. Des bâches volent au vent, la tuyauterie s'extirpe d'un contreplaqué jamais peint. Tout tient de l'ébauche, de la ruine. Les dernières années ont été trop dures et finir les constructions, impossible.

Une famille de Roms explique aussi: «Si le palais est fini à moins de 80%, nous n'avons pas à payer la taxe d'habitation. Alors nous vivons plutôt dans la petite maisonnette devant.» Au bout d'une route mal goudronnée se tient une colossale reproduction du Capitole, inachevée. Devant, la propriétaire des lieux mendie pour nourrir son bébé.

Le baron de Moldavie, le 16 mai 2022 à Soroca. | Pierre Polard

L'épineuse question ukrainienne

Le palais du baron est le plus grand et le plus abouti de tous les palais de la colline. Un monument tout en briques, de trois étages et de soixante-dix chambres. En tant que baron, Arturo fait office de juge pour les Roms de Moldavie. On vient pour lui demander un conseil, pour qu'il tranche. Certains disent même qu'il peut décider de la tenue d'un mariage. La justice moldave, l'officielle, est réputée incompétente, quand elle ne se montre pas foncièrement hostile. «C'est dur partout pour nous. Tout le monde est raciste. Mais la Moldavie est un pays avec beaucoup de nations, donc ça va encore», relativise le baron.

Passée la nostalgie, le reste du discours du baron est marqué par le b.a.-ba de la propagande russe.

C'est sur la question ukrainienne que le baron s'emporte –sans pour autant hausser le ton. «C'est terrible, absolument terrible. Les fascistes ukrainiens s'en prennent aux Roms. Zelensky est stupide, la marionnette des Américains, de Biden. Poutine, lui, est très intelligent.» Tout en disant le nom du président russe, il embrasse ses doigts.

Ce que dit le baron, c'est d'abord la nostalgie de l'URSS. Entre les républiques soviétiques, les frontières étaient bien plus perméables qu'aujourd'hui. Soroca était reliée à Moscou. Roms de Moldavie et Roms de Russie formaient une même communauté. Les autorités d'alors romantisaient «l'âme tzigane». «Le communisme n'était pas bien. Mais le socialisme, ça c'était excellent.»

Il faut aussi dire que la famille du baron Cerari a plutôt bien profité de l'URSS, ou plutôt de sa libéralisation: dans les années 1980, en pleine perestroïka, la coopérative SRL Cerari emploie jusqu'à 1.000 personnes. C'est en ces temps heureux que les palais de Soroca ont commencé à être construits.

Passée la nostalgie, le reste du discours du baron est marqué par le b.a.-ba de la propagande russe. «Zelensky est juif et nazi! Les deux à la fois! Vous vous rendez compte!» Le baron finit par se méfier, par se taire. Par congédier aussi –mais très poliment, toujours. «Au revoir… Avec toutes mes salutations… Enchanté…»

Nostalgie de l'URSS: «Pour la Patrie, pour Staline» (le 16 mai 2022 à Soroca). | Pierre Polard

L'Ukraine, terrain hostile

Le baron n'a pas voulu donner de preuves, ni même le contact d'une victime des crimes qu'il impute à l'armée ukrainienne. Néanmoins, il est vrai qu'en Ukraine la persécution des Roms a une longue histoire. Dès l'an 2000, un rapport de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) mentionne l'Ukraine parmi les pays où les Roms sont le plus sujets à des violences.

Ces actes semblent s'être multipliés ces dernières années. Le 20 avril 2018, jour anniversaire de la naissance d'Adolf Hitler, le C14 –un groupuscule d'extrême droite ukrainien– organise une descente dans un camp rom de Kiev. L'attaque a l'ampleur d'un pogrom: dix-sept Roms sont poignardés et l'un d'eux mourra de ses blessures.

Déjà touché par les deux ans de pandémie, le discours de beaucoup de Roms a basculé depuis le début de la guerre.

La guerre et son tourbillon de violence ont aggravé la situation. Le 21 mars est diffusée sur Facebook la photo de plusieurs Roms ligotés à des poteaux et dont le visage a été aspergé de Zelionka, un antiseptique dont la couleur verte met des semaines à partir. Les Roms sont accusés d'avoir «pillé»; les auteurs de ces faits sont des membres du groupe «Les Chasseurs». Opérant depuis 2018 à Lviv, dans l'ouest de l'Ukraine, Les Chasseurs affirment sur Facebook vouloir «nettoyer Lviv des voleurs et de l'injustice».

Outre les actions criminelles, la discrimination est institutionnelle et à tous les niveaux. Qu'il s'agisse des distributions de nourriture ou de traverser la frontière, les Roms passent après les Ukrainiens. Même en exil, le racisme persiste. Pour les réfugiés à Chișinău, capitale de la Moldavie, il a été demandé que les gymnases soient séparés: un pour les Ukrainiens, un pour les Roms.

En République tchèque, des familles roms exilées ont dû poursuivre leur fuite encore plus loin. Les riverains avaient fini par s'en prendre à eux. Si ce genre de persécution n'est pas vraiment une grande nouveauté pour les Roms, s'y associe désormais la perception d'une insupportable duplicité: ce qu'on donne aux Ukrainiens, pourquoi le leur refuse-t-on?

L'illusion du fascisme

Ces échos douloureux sont d'autant plus amplifiés que les Roms de Soroca parlent principalement russe et rarement le roumain, la langue principale de la Moldavie. C'est donc la télévision de Moscou qu'on regarde ici. Déjà touché par les deux ans de pandémie, le discours de beaucoup de Roms a basculé depuis le début de la guerre.

Vlad nettoie un palais non loin de celui du baron. Le jeune homme, brun et trapu, habite le Titanic –une barre d'immeubles où s'entassent les Roms les plus pauvres de Soroca. Il s'assure que le propriétaire du palais ne le surveille pas et s'approche du portail pour raconter ce qu'il ne supporte plus de taire. «L'Ukraine c'est les forces du mal et Poutine veut seulement la paix. Il veut empêcher la guerre nucléaire et l'apocalypse. Saviez-vous que les Américains ont créé le Covid dans des laboratoires en Ukraine?»

Quand Moscou prétend se soucier du sort des Roms, c'est en les utilisant.

Si l'accusation formulée par Poutine d'un «nazisme ukrainien» avait manqué la communauté juive –l'Ukraine étant après tout dirigée par un homme de confession juive–, elle a fait mouche chez les Roms. Resurgit soudain ce qui n'avait jamais été vraiment traité: «Les fascistes veulent recommencer! Les fascistes veulent recommencer!» répète Vlad sans vraiment mettre un nom sur le quoi. Ses mains enserrent si fort le portail qu'elles finissent livides.

La Russie n'est pourtant pas un havre de paix pour les Roms. La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) pointait du doigt en 2008 les expulsions systématiques dont les Roms étaient victimes. En 2014, la seule association qui octroyait une aide juridique aux Roms russes est forcée de fermer car considérée comme «agente de l'étranger». Le meurtre d'un Rom en 2019 fut suivi par la fuite d'un millier d'entre eux de la région de Tchemodanovka…

Quand Moscou prétend se soucier du sort des Roms, c'est en les utilisant. Si l'image des Roms ligotés aux poteaux de Lviv a été massivement partagée par les médias pro-russes, l'ethnie et la localisation des victimes furent changées. «Jeunes femmes russes utilisées comme boucliers humains à Marioupol», indiquait désormais la légende.

Dire tout ça à Vlad ne sert à rien. Il reste de l'autre côté du portail, son visage comme derrière des barreaux. En face, l'Ukraine finit là où le Dniestr coule paisiblement. Le jeune homme ne croit pas en la possibilité du bien mais en celle d'un mal plus lointain, moins immédiat. Un petit bout d'horizon, le moindre mal.

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